NAUFRAGE PAR DESOBEISSANCE
(24 décembre U92.)
Les historiens ont donné mille relations du plus célèbre et du plus aventureux des voyageurs de mer, les poètes l'ont chanté mille fois. Tout le monde sait comment, après une traversée rendue pénible par les terreurs de ses compagnons, l'illustre Génois découvrit enfin la terre et aborda dans l'île de San Salvador (Guanahani), le vendredi 12 octobre, deux mois et neuf jours après son départ de Palos.
Les trois navires de Colomb, — la Santa-Maria, qui portait son pavillon d'amiral, la Pinta et la Nina, montées par les trois frères Pinzon, Martin-Alonzo, Francisco-Martin et Vincent-Yanez, — étaient de fort
petite dimension, car il regarda comme plus propres à un voyage de découvertes des bâtiments d'un faible tirant d'eau, pouvant côtoyer avec moins de dangers des rivages inconnus, pénétrer dans les fleuves et sonder les baies. C'étaient des caravelles (carabelas), — dénomination assez obscure, puisque les musulmans rappliquaient à leurs plus grands vaisseaux de guerre, tandis que les Espagnols et les Portugais ne la donnaient qu'à des navires à voiles du port de cent à cent vingt tonneaux. Colomb désigne même ainsi des barques n'en ayant que quarante, et nos plus vieux auteurs français disent que les caravelles sont : « vaisseaux portugais ronds, de médiocre calibre, comme de cent ou deux cents tonneaux, à voiles latines ou à oreilles de lièvre, qui sont d'ordinaire légers à la voile ^ ; » — (( ayant quatre mâts et quatre voiles latines, fort légers et vites à la voile 2. »
Il est positif que la Santa-Mana seule était pontée. La Pinta et la Nina n'en portaient pas moins comme elle, en avant et en arrière, des élévations appelées châteaux de proue et de pouppe, aujourd'hui complètement supprimées de la construction navale. En résumé, les navires avec lesquels Christophe Colomb entreprit ses longs et périlleux voyages n'étaient guère plus gros que les caboteurs de notre httoral. Et, certes, ce n'est pas un médiocre sujet d'admiration que de voir le grand navigateur explorant avec de pareilles barques l'archipel dangereux du canal de Ba
' Le p. Georges Fournier, Hydrographie.
' Estienne Gleirac, Us et Coutumes de la mer
hama. 1-e ciel, qui le protégeait, ne permit point qu'il éclatât alors aucun des coups de vent formidables qui font redouter ces parages aux plus habiles marins modernes.
Il avait successivement découvert la Conception, Fernandine (aujourd'hui Exuma), Saometo, qu'il nomma Isabelle (aujourd'hui islaLarga ou Exumeta); la grande Cuba, qu'il prit pour l'extrémité du continent, et le groupe de charmantes petites îles connues sous le nom de Jardin du Roi, quand tout à coup il fut abandormé en pleine mer par la Pinta. Martin- Alonzo Pinzon, ayant pour pilote Francisco-Martin, son frère, désertait malgré les signaux de l'amiral.
Heureusement Vincent-Yanez , avec la Nina, lui resta fidèle, sans quoi l'honneur de la découverte lui aurait encore échappé, car, un mois plus tard, la Santa-Maria fit naufrage.
Poursuivant le cours de ses recherches, Colomb côtoyait au nord l'île d'Haïti, qu'il avait appelée Hispaniola, et gouvernait vers l'est pour aller mouiller dans le havre du cacique Guacanagari, dont il avait reçu les offres de service.
Une faible brise de terre gonflait à peine les voiles. La mer était calme, le ciel clair; les côtes avaient déjà été explorées parles chaloupes de l'expédition; le vigilant amiral, accablé de fatigue, crut pouvoir prendre quelques instants de repos, et après avoir expressément recommandé de faire bonne veille, il se retira.
Mais à peine était-il couché que tous les gens de service abandonnèrent successivement leurs postes,
laissant à un jeune mousse le soin du gouvernail, et violant ainsi jusqu'aux vieilles lois de la mer, selon lesquelles « le gouvernail est pièce sacrée qui ne doit être maniée par les garçons ou gourmettes'. » Ils manquaient au premier devoir du marin, c'est-à-dire au quart de nuit, et donnaient un exemple frappant de cette désobéissance imprévoyante, de cette incurie stupide qui paralysa sans cesse la sagesse de Christophe Colomb.
Aucun amiral n'eut des subalternes plus indignes, aucun na\igateurne fut plus mal secondé que lui; aussi, dans tout le cours de sa grande et cruelle histoire, voit-on cet homme de génie réduit à ménager de méprisables aventuriers dont les fautes firent trop souvent avorter ses plus hautes conceptions.
Cette fois, dans des parages à peme entre\'us, la paresse l'emporte sur le sentiment de la sécurité, sur la simple prudence, sur les ordres réitérés du chef. Un no\1ce inhabile reste seul à la garde du navire, que de rapides courants entraînent vers un banc de sable.
Il n'est pas, en navigation, de danger dont on doive se défier avec plus de soin que des courants, car ils agissent sans bruit, et généralement sans qu'aucun indice marin révèle leur action. La surface de la mer se déplace, entraînant les corps flottants avec une vitesse que l'homme ne peut apprécier. Que le calme soit plat ou que la tempête gronde, le résultat est le même.
Au large, les observations astronomiques seules font
' Jugements d'Oleron (1152), lois navales qui servirent de modèle aux règlements et ordonnances d'Espagne.
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connaître la puissance avec laquelle les courants ont emporté le bâtiment, et, si le temps est couvert, on sera jeté parfois à de très-grandes distances du point où Ton croit être. Auprès des côtes, quand les terres sont voilées par les brouillards ou par une obscurité profonde, le péril est immédiat, et l'on ne saurait manœuvrer avec assez de précautions. Il faut alors avoir ses ancres en mouillage, sonder fréquemment, et, par un vent frais, diminuer de voiles. Mais la Santa-Maria ne se trouve ni dans l'un ni dans l'autre cas. La nuit est belle, le temps serein, le rivage visible; le moindre na>'igateur serait capable de juger de l'effet du courant sur le navire. L'on entend déjà la mer qui se brise à la côte. Malheureusement, l'enfant laissé au gouvernail ne se doute point du péril. Le rivage qui grandit, les flots qui grondent sur les brisants, ne l'émeuvent ni ne l'effrayent. Avec l'insouciante ignorance de son âge, il voit, il entend sans comprendre. Et tout à coup le bâtiment talonne, et la mer entre à bord par une large voie d'eau.
Christophe Colomb est le premier sur le pont.
Le maître de quart et ses hommes, éveillés en sursaut, accourent trop tard. L'amiral leur ordonne de prendre la chaloupe et de mouiller à l'arrière une ancre à jet sur laquelle on se halera pour dégager le navire échoué. Saisis d'une terreur panique, les lâches dont la paresse a causé la catastrophe, prennent la fuite et vont chercher asile à bord de la Nina, distante d'une demi-heue.
L'histoire de la découverte du Nouveau-Monde n'est qu'un tissu de révoltes, de trahisons et de désertions
infâmes. Si Vincent Pinzon ne s'était alors montré plus digne que ses frères de servir sous Christophe Colomb, c'en était fait : la Santa-Maria et tous ceux qui la montaient encore étaient perdus sans ressource. Mais, aux signaux de détresse de l'amiral, Vincent Pinzon repousse les misérables qui l'ont abandormé, se jette lui-même dans une autre chaloupe, et va au secours du bâtiment échoué. Malheureusement, une heure entière s'est écoulée sur les entrefaites.
En vain l'amiral avait coupé les mâts et allégé la caravelle, la voie d'eau fit des progrès tels, qu'on ne put la remettre à flot. Ainsi la Santa-Maria, que Colomb avait pieusement placée sous le patronage de la Reine des cieux, la Santa-Maria, bénie par le prieur de la Rabida, le navire bien-aimé qui aborda le premier au Nouveau-Monde, périt fracassée sur ses écueils. De même, vaincu par l'infortune, brisé aux écueils de ringratitude humaine, devait périr, après une héroïque agonie, l'illustre navigateur qui la commandait.
Le temps calme permit d'effectuer le sauvetage complet des débris et de la cargaison du bâtiment naufragé. Le cacique Guacanagari et ses Indiens secondèrent les deiLx équipages avec un dévouement admirable qui, plus tard, fut payé d'ingratitude par les cruels successeurs de Colomb.
Des restes de la Santa-Mana fut construit un fort qui reçut le nom de la Nativité, en mémoire du jour de Noël , lendemain du naufrage. Trente-neuf Espagnols y demeurèrent sous le commandement de Diego de Arana, natif de Cordoue, premier juge de l'armement.
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Mais, onze mois plus tard, le 22 novembre 1493, quand, à son second voyage, Colomb atterrit aux mêmes lieux, le fort de la Nativité n'était plus qu'un amas de ruines. Ses trente-neuf gardiens, victimes de leurs dissensions, avaient péri sous les coups du fier Caonabo, grand chef des Caraïbes.
Il ne restait plus de vestiges de la glorieuse Santa- Maria, doublement détruite par la faute des conquérants, après avoir été le berceau de leurs conquêtes.
La grande histoire du découvreur a pour début le naufrage qui le conduit devant la porte du couvent de la Rabida; — son premier voyage de découvertes finit en quelque sorte par un naufrage, car, après ses adieux aux Espagnols du fort de la Nativité, il fait directement voiles pour l'Europe; — un dernier et cruel naufrage terminera son quatrième voyage et sa carrière de navigateur.