‹ Les Quarts de jourChapitre 25 sur 29 · NAUFRAGE VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

NAUFRAGE VOLONTAIRE

(Juin 4b03.)

Le premier des trois naufrages de Christophe Colomb est un superbe épisode de guerre, — le second un accident causé par la plus honteuse négligence et la désobéissance la plus lèche, — le troisième est la ressource d'un habile marin qui s'échoue volontairement et se retranche dans les carcasses délabrées de ses navires.

C'était vers la fin du mois de juin 1503, après l'exploration des trois cents heues de côtes qui s'étendent de la hauteur de Truxillo, dans le Honduras (Amérique centrale), jusqu'à l'ouvert du golfe de Darien.

Colomb avait alors près de soixante-sept ans. L'âge,

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les adversités, les infirmités contractées à la mer, rien n'avait pu abattre son courage, lasser son ardeur énergique, ni affaiblir sa haute intelligence. Une lutte prolongée contre les éléments, et surtout contre les hommes, était réservée à ce noble vieillard, déjà mis à tant d'épreuves,

L'Espagne, après l'avoir reçu comme un triomphateur à la suite de son premier voyage, l'avait accueilli avec une froide indifférence lorsqu'il revint du second pour se justifier des accusations calomnieuses portées contre lui.

L'histoire a enregistré dans ses pages les plus douloureuses le troisième retour du héros, ramené dans les fers de ce monde nouveau qu'avait découvert son génie. Un immense cri d'indignation retentit dans Cadix, dans Sé^ille, dans l'Espagne, dans l'Europe entière. La reine Isabella fut touchée jusqu'aiLx larmes du traitement odieux infligé au vice-roi des Indes occidentales ; le roi Ferdinand sembla partager les sentiments de la reine.

Mais ce fut en vain que l'innocence de Colomb fut hautement reconnue, en vain qu'il reçut la promesse royale d'être réintégré dans ses charges, dignités et privilèges, — deux cruelles années furent perdues pour lui dans l'attente.

Et des rivaux sans nombre, entrant dans la lice, marchaient sur ses traces ; et les découvertes succédaient aux découvertes, et le grand découvreur, réduit à l'inaction, gémissait enchaîné au rivage par des promesses trompeuses. Ojéda, Pedro-Alonzo Nino, Vincent Pinzon, Rodrigo de Bastides, parcouraient

les mers nouvelles. Sébastien Cabot, parti d'Angleterre, découvrait le continent septentrional de l'Amérique, et, en la même année, 1497, Vasco de Gama, doublant le cap de Bonne-Espérance, ouvrait au Portugal la véritable route des Indes. Enfin, le 14 avril 1500, le Portugais Cabrai abordait, par hasard au Brésil.

Enflammé d'une généreuse émulation, celui qui avait frayé la voie à tant de concurrents jaloux de sa gloire, sollicite comme une grâce suprême de rentrer dans la carrière. Il cesse de réclamer sa vice-royauté, — bien qu'en réservant tous ses droits, — il ne demande que des navires.

Par un nouveau trait de génie, il suppose qu'un détroit conduisant aux mers de l'Inde doit exister au sud de Cuba, qu'il considéra toujours comme l'extrémité orientale du continent. C'est à la recherche de ce détroit qu'il veut aller. Il trouvera ainsi la route la plus directe, et surpassera Vasco de Gama, le guide des Portugais.

Or Christophe Colomb arriva exactement au point où ce détroit aurait existé, et où il existera sans doute un jour par le percement de l'isthme de Panama. « Et s'il fut trompé dans son attente, a dit Washington Irving, c'est parce que la nature elle-même avait été trompée dans ses efforts, car on dirait qu'elle a tenté d'en creuser un, mais qu'elle n'a pu y réussir. »

Le 9 mai 1502, l'amiral partit de Cadix avec quatre caravelles, dont les équipages réunis ne montaient qu'à cent cinquante hommes. — Il avait à son propre bord son jeune fils Fernand, qui fut depuis son histo*

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rien. L'un de ses navires était commandé par son frère, Barthélemi Colomb, ÏAdelantado^ homme du plus grand mérite, qui avait déjà partagé sa fortune durant les précédentes campagnes.

Après s'être vu refuser par son successeur Ovando, non-seulement l'entrée du port de Saint-Domingue, qu'il avait fondé, mais encore l'échange d'un de ses navires, déjà fort avarié, contre un bâtiment en meilleur état, Colomb commença ses explorations nouvelles. Le 14 août, il découvrit le cap qu'on nomme aujourd'hui Honduras, et côtoya ensuite le continent, du nord au sud, à la recherche de son détroit imaginaire. Les plus gros temps l'assaiUirent. Cent fois ses frêles bâtiments, dont le plus grand était du port de soixantedix tonneaux, faiUirent être engloutis. Colomb poursuit néanmoins jusqu'à l'ouvert du golfe de Darien; mais enfin, le 5 décembre, les avaries de ses caravelles, rongées par les vers, et qu'on est obligé de réparer sans cesse sous peine de couler bas, le forcent à changer de plan de campagne.

Avec une douleur profonde, il ajourne la découverte du détroit des Indes, alors môme qu'il se trouve par le travers de la partie la plus étroite de l'isthme. Ah I s'il avait pu être renseigné par les indigènes, comme le fut, dix ans plus tard, Vasco Nunez de Balboa, il aurait, en gravissant les montagnes, aperçu à l'occident le vaste Océan Pacifique, et peut-être aurait-il reconnu ainsi que, loin d'avoir atteint aux confins de l'ancien monde, il avaitréellementdécouvertunmondenouveau. Mais il devait à jamais ignorer lui-même et la grandeur de sa propre découverte et l'étendue de sa gloire.

Colomb, attristé, revint donc sur ses pas.

Au mois de janvier 1503, il essaya de fonder un établissement aux bords de la rivière de Belen. Un double désastre mit fm à cette tentative. Les indigènes soulevés réduisirent les Espagnols à se retirer en abandonnant un de leurs navires, qui ne put sortir de la rivière.

Peu de jours après (avril 1503), Colomb est obligé de laisser à Porto-Bello une autre de ses caravelles, trop vermoulue pour tenir à flot. Les deux dernières n'étaient guère en meilleur état, et Ton se trouvait à deux cent cinquante lieues de Saint-Domingue, où force était de se rendre directement.

On part, on lutte en pompant jour et nuit; mais, déception affreuse, on est jeté à deux cents lieues dans l'ouest par les vents, les courants, la tempête. Colomb se voit au sud de Cuba et y mouille dans l'une des Cayes. Un ouragan éclate la nuit suivante. Les caravelles, dont les ancres chassent, sont emportées en dérive, s'abordent et se font mutuellement d'affreuses avaries. L'une d'elles a la proue fracassée, l'autre la pouppe entamée profondément. Peu s'en fallut que l'amiral ne fût jeté sur les récifs, tant son dernier câble était usé.

Au bout de six jours péniblement employés à des réparations presque impossibles, on fît voile avec vents et courants contraires. « Mes gens étaient abattus et sans courage, a écrit à ce sujet Christophe Colomb lui-même, mes ancresperdues et mes vaisseaux percés d'autant de trous qu'un rayon de miel. »

Enfin, après des efforts prolongés jusqu'à la dernière

extrémité, le vent et le courant contrariant toujours la marche des navires, Colomb, qui se trouvait au nord de la Jamaïque, gagna un mouillage qui s'appelle encore aujourd'hui la baie de Don Christophe, en mémoire du long séjour qu'il fut condamné à y faire.

Là, il choisit un lieu propre à échouer ses caravelles qu'on attacha fortement l'une à l'autre et qu'on laissa couler sur le fond, à une portée d'arc du rivage. Elles furent bientôt remplies d'eau, solidement accorées et en position de servir de pilotis pour la construction de cabanes dans lesquelles on se fortifia en cas d'attaque de la part des naturels.

Tel fut le dernier et savant naufrage du grand navigateur.

L'on était à deux cents lieues environ du port de Saint-Domingue, sans aucun moyen de communication avec la colonie d'Hispaniola, et dans une position qui devenait de plus en plus menaçante, car la famine et les maladies épidémiques étaient également à craindre. Ces pensées jetaient les naufragés dans un sombre découragement, présage ordinaire de la révolte.

Dès les premiers jours, les indigènes ayant apporté des vivres, Colomb prit les mesures les plus sages pour qu'on ne les indisposât point. Il importait, en effet, de ne pas irriter des populations nombreuses qui, du rivage, auraient aisément pu incendier un misérable fortin de bois recouvert en chaume. Mais bientôt les naturels du voisinage sont eux-mêmes à court de provisions. Parmi les Espagnols la disette devient imminente. Les murmures des équipages redoublent, le

nom de l'amiral est maudit par ses ingrats compagnons d'infortune.

Un brave et fidèle marin, nommé Diego Mendez, conjura cette première crise. Il se proposa pour parcourir File et conclure des traités d'approvisionnement avec les caciques des cantons éloignés. Grâce à son adresse et surtout à sa joyeuse humeur, il réussit à merveille.

Mendez fit plus encore en acceptant d'essayer d'aller en simple canot jusqu'à l'île d'Hispaniola, pour y demander aide et secours au gouverneur Ovando. Seulement il pria l'amiral d'assembler d'abord tous ses gens et de leur demander si quelqu'un d'entre eux voulait se charger de la même mission. Tous les marins se récrient, disant que ce serait le comble de la témérité. Aussitôt Diego Mendez, se voyant à l'abri de leur jalousie, s'avance vaillamment.

— Seigneur amiral, dit-il, je n'ai qu'une -vie à perdre, mais je suis prêt à l'exposer pour votre service et pour le bien de tous ceux qui sont ici, mettant ma confiance enDieu,quim'a déjà tant de fois protégé.

Colomb embrassa ce loyal serviteur, dont un autre marin de l'expédition se complut à imiter l'exemple. Mendez haie son canot à terre, y ajuste une quille, cloue des planches à l'avant et à l'arrière, goudronne le tout, y met un mât et une voile, et se munit de provisions pour six rameurs indiens, son camarade espagnol et lui. Le lendemain, il partit avec les dépêches de l'amiral.

Cette généreuse tentative devait avorter. Quinze jours après son départ, Mendez revint seul.

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Poursuivi à plusieurs reprises par des Indiens ennemis, il avait réussi d'abord à les gagner en vitesse; mais, arrivé en côtoyant jusqu'à la pointe orientale de la Jamaïque, où il attendait un temps calme avant de s'élancer en ploine mer, il fut entouré par une troupe nombreuse de sauvages, fait prisonnier et menacé de mort. Une querelle qui s'éleva entre les Indiens pour le partage de ses dépouilles lui permit de s'évader. Il avait retrouvé son canot, et, grâce aiLx courants qui facilitèrent son retour, il pouvait maintenant se mettre de nouveau à la disposition de l'amiral.

L'énergie du brave Mendez fut admirée et trouva des imitateurs. Deux grands canots armés chacun par six Espagnols et dix Indiens partirent alors sous la protection de l'Adelantado, qui, à la tête d'une troupe bien armée, les escorta par terre jusqu'à l'extrémité de l'île. Les sauvages, cette fois, n'osèrent inquiéter les Espagnols; mais c'était peu que d'avoir atteint pour la seconde fois la pointe de l'île. Mendez et Barthélemi Fiesco, son compagnon, n'étaient encore qu'à leur point de départ; ils avaient à franchir maintenant les trente lieues qui séparent la Jamaïque du cap Tiburon, le plus occidental d'Haïti.

La mer était calme et le ciel sans nuages quand ils prirent courageusement le large, en invoquant la protection du ciel. Dix fois l'Adelantado et ses gens armés leur crièrent du rivage :

—Allez avec Dieu ! Que la Sainte Vierge Marie et que les anges vous gardent!

Des prières ardentes s'élevaient de tous les cœurs.

Le valeureux frère de Colomb ne se remit en marche

qu'après avoir perdu de vue les deux frêles embarcations, où déjà se ralentissaient les rameurs indiens, épuisés par l'excès d'une chaleur torride. Pour se rafraîchir un peu, les pauvres gens se plongeaient alternativement dans les flots avant de reprendre la pagaye. Au coucher du soleil, on cessa de voir les côtes de la Jamaïque. Le lendemain, l'eau douce manqua. Les rameurs, exténués, abandonnèrent les avirons.

Mendez et Fiesco, feignant alors de retrouver deux barils d'eau douce sagement réservés pour cette extrémité, promirent à leurs compagnons la rencontre prochaine de la petite île de Navasa, située à environ huit Ueues du cap Tiburon. Mais le soleil s'éteignit pour la seconde fois sans qu'on l'eût aperçue. Mendez craignait que pendant la nuit cette terre, très-basse^ n'échappât à ses regards; au lever de la lune, il l'entrevit enfin, et, au cri de joie qu'il poussa. Espagnols et indigènes retrouvèrent la force de peser sur les pagayes.

A Navasa, dans le creux des rochers, on eut le bonheur de pouvoir puiser de l'eau de pluie, dont quelques Indiens burent avec tant d'excès, qu'ils en moururent sur-le-champ. On se nourrit de coquillages cuits à un feu de broussailles et assaisonnés par l'aspect consolateur des montagnes d'Hispaniola. Après une journée de repos, quand revint la fraîcheur du soir, on arma les rames, et enfin, le quatrième jour, on prit terre au cap Tiburon, où l'on reçut des indigènes l'accueil le plus hospitalier.

Au bout de quarante-huit heures, Barthélemi Fiesco voulut, selon la promesse qu'il en avait laite à l'amiral;

retourner à la Jamaïque; tous ses compagnons refusèrent avec horreur de s'exposer aux périls de la traversée, en sorte que Colomb, resté sans nouvelles de son message, ne tarda pas à se voir en butte à de nouveaux malheurs- Tandis qu'une épidémie sévit à bord des caravelles échouées, Francisco et Diego de Porras, deux des principaux officiers de l'expédition, soulèvent l'équipage et finissent par déserter avec cinquante hommes et dix grandes pirogues achetées aux naturels.

L'amiral, gravement malade, et son fils Fernand, viennent d'être menacés dans leurs vies; l'Adelantado, prompt à opposer une vaillante résistance, a couru le risque d'être massacré. Les révoltés s'éloignent; ce sera pour répandre la terreur parmi les indigènes, qui se refusent désormais à fournir des vivres à aucun Espagnol.

La rébellion a réduit l'amiral à n'avoir plus sous ses ordres que des gens décimés par l'épidémie ; la > famine va faire périr le reste. Une seconde révolte est imminente. La consternation règne à bord des pontons naufragés, où chacun se défie des intentions de ses camarades. De jour en jour la situation devient plus horrible.

Francisco de Porras et son frère commettent tous les crimes; leur bande pille les villages, incendie et massacre, réduit en esclavage les indigènes inoffensifs, s'empare de leurs pirogues et les contraint à y ramer pour se faire conduire â l'île d'Hispaniola.

Deux fois le bras de mer franchi avec tant de périls par Mendez et Fiesco est le théâtre des scènes les plus

exécrables; deux fois la tempête éclate, disperse, coule ou chavire la flottille des pirogues de Porras; et les Espagnols égorgent leurs infortunés rameurs quand ils essayent de s'accrocher aux canots. On coupe leurs mains à coup de hache; on jette à l'eau ceux qui chargent les rares pirogues flottantes encore. Et puis on retourne à terre, où recommencent les dévastations.

Colomb apprend en frémissant ces nouvelles sinistres, au moment même où les indigènes lui refusent toute espèce de provisions.

Ce fut alors que le grand navigateur eut recours à son stratagème le plus célèbre. Il sait qu'une éclipse totale de lune doit avoir lieu dans peu de nuits; pour cette nuit-là même il convoque une nombreuse réunion de chefs indigènes. Dès qu'ils furent assemblés, il leur tint un discours menaçant, que traduisit un Indien d'Hispaniola, son interprète :

— Le Dieu que nous adorons habite le ciel, s'écriet-il, et sa justice éclaire le monde entier. Il bénit et récompense les hommes de bien, il châtie les méchants. Il a protégé le voyage du fidèle Diego Mendez, parti par les ordres de son amiral ; il a envoyé des vents contraires et des tempêtes au rebelle Porras. Ce Dieu juste et tout-puissant est irrité contre les Indiens, qui, au mépris des traités, refusent des vivres à ses adorateurs. Il va les en punir par une famine et une mortalité qui rendront l'île déserte. Il va faire fondre sur eux tous les fléaux de sa colère ; et, pour leur en donner un signe visible, il éteindra, cette nuit même, la lune, qui changera de couleur et disparaîtra peu à peu

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jusqu'à ce que la terre soit plongée dans les ténèbres. Cette marque infaillible de sa malédiction sera suivie par les plus effroyables châtiments.

A ces mots, un grand nombre d'Indiens prennent l'alarme ; d'autres sourient avec incrédulité ; tous cependant observent le ciel. Et une oml>re épaisse s'avance iur le disque de la lune, qui pâlit, prend des teintes verdâtres, diminue, échancrée par l'éclipsé, et finit par cesser d'être visible.

Le miracle annoncé se réalise donc, la prédiction du sage chef des hommes blancs n'est pas douteuse.

Des cris d'épouvante retentissent de toutes paris ; la terreur ne cesse de s'accroître ; l'obscurité qui s'épaissit glace d'effroi les indigènes, dont les chefs supplient à genoux Christophe Colomb de demander grâce à son Dieu vengeur. Déjà les provisions abondent, les caciques s'engagent par de nouveaux serments à ne plus en laisser manquer les compagnons de l'amiral.

Colomb consent alors à conjurer le courroux de son Dieu. Il se retire dans sa cabane, sur la pouppe des caravelles, et s'y tient jusqu'à l'instant où l'éclipsé doit décroître.

A cet instant précis, il reparaît et annonce solennellement que son Dieu daigne pardonner pour cette fois, à la condition que les Indiens ne violeront plus aucune de leurs promesses. La famine fut ainsi conjurée, et l'épidémie diminua en même temps que les privations.

Cependant Porras et sa bande continuaient à se livrer à tous les excès; et huit mois s'étaient écoulés

sans nouvelles depuis le départ de Diego Mendez, dont le zèle pourtant ne s'était pas démenti.

Au ca{, Tiburon, il était courageusement remonté en canot pour côtoyer Hispaniola jusqu'à Saint-Domingue, situé à cent trente lieues. Lorsqu'il en eut fait quatre-vingts, il apprit, dans une des anses où il relâchait, que le gouverneur Ovando se trouvait à Xaragua. Mendez n'hésite point, abandonne son canot, et part seul, à pied, à la recherche du gouverneur. A travers monts et forêts, il fait cinquante lieues au risque de tomber au pouvoir des Indiens, et arrive enfin au quartier général, où Ovando lui-même lui témoigna sa vive admiration. Jamais peut-être serviteur dévoué n'affronta plus de périls pour le salut de son chef. Mais, hélas 1 l'admiration d'Ovando devait être stérile, ou, pour mieux dire, perfide, car, sous divers prétextes, il le retint à Xaragua sans envoyer aucun secoure direct à l'amiral et sans lui laisser la possibilité d'en envoyer lui-même.

L'attente toujours déçue des compagnons de Colomb les avait aigris. Une nouvelle conspiration était fomentée par Bernardo de Valence, Alonzo de Zamora, Pedro de Villatoro et plusieurs autres. Ils se proposaient de faire comme Porras, de s'emparer des pirogues que Colomb s'était procurées à grand'peine, et d'essayer à leur tour d'atteindre Hispaniola.

La sédition allait éclater, quand, au coucher du soleil, une voile fut signalée. Des transports de joie font retentir les pontons. Tous les projets de rébellion sont oubUés. L'espérance renaît. Et pourtant ce ne fut pas sans douleur que Colomb, son frère, son fils et leurs

plus sincères amis reçurent l'étrange messager envoyé par Ovando.

C'était un certain Escobar, jadis condamné à mort comme rebelle par Christophe Colomb, et gracié par Bobadilla, l'infâme qui lui fit mettre les fers en s'emparant d'Hispaniola.

Le choix d'un tel émissaire n'est que trop significatif. Escobar ne vient point apporter du secours, il vient en espion s'assurer de la position de l'amiral. Et, en effet, son entrevue avec Colomb ne dure que quelques minutes ; il se borne à prendre ses dépêches et repart avec une promptitude cruelle.

L'amiral, navré;, cache sa propre douleur, et, pour calmer l'impatience de ses compagnons, il leur annonce qu'Ovando lui a fait promettre l'envoi prochain d'un navire assez grand pour les transporter à Saint- Domingue. — Hélas! il n'ose croire lui-même aux promesses d'Ovando. Et les mois succèdent aux mois, et de nouvelles catastrophes sont inévitables.

On vit, en effet, les Espagnols se livrer un combat fratricide.

Porras, au mépris des offres de pardon de Christophe Colomb, ose venir l'attaquer.

L'Adelantado remporte sur lui une victoire chèrement achetée, et ensuite l'amiral, toujours magnanime, accorde leur grâce à tous les autres rebelles.

Ce sanglant combat mit un terme aux troubles et aux catastrophes. La discipline reprit son empire. Les indigènes, qui vénéraient Colomb comme un homme iivin, cessèrent d'être attaqués et molestés. Personne n'osait plus enfreindre les ordres de l'amiral. Et ses

compagnons finirent par être forcés de lui vouer une admiration qui se convertit chez la plupart en un attachement inébranlable.

Le génie et la grandeur d'âme l'emportaient à la dernière heure sur les passions grossières, sur les haines aveugles.

Mais, à Saint-Domingue, le successeur de Bobadilla, Ovando, temporisait toujours. Par bonheur, l'infatigable Diego Mendez se trouvait en mesure d'agir; il fit rentrer des sommes considérables dues à son amiral, et fréta un navire pour l'envoyer à son secours.

Loin de s'y opposer, Ovando se hâta d'imiter son exemple, car l'opinion pubhque s'était émue enfin. Les honnêtes gens murmuraient hautement, et ces murmures risquaient d'augmenter l'influence déjà redoutable de l'amiral dans cette île qu'il avait découverte et gouvernée comme vice-roi des Indes.

Les deux navires arrivèrent le même jour à la Jamaïque, et Colomb, le 28 juin 1504, après unnaufrage qui s'était prolongé durant une année entière, abandonna ses pontons vermoulus pour retourner à Saint- Domingue et de là en Espagne.

La mort de la reine Isabelle, sa protectrice, fut sa dernière grande douleur et la ruine de ses espérances. Sans avoir obtenu d'être réintégré dans ses droits, accablé de tristesse, pauvre et presque abandonné, il mourut à Yalladolid, le 20 mai 1506, à l'âge de soixante-dix ans.

Ses restes, transférés avec pompe à Saint-Domingue, y reposèrent jusqu'en 1795; — alors toutes les

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possessions espagnoles de l'île d'Hispaniola ayant été cédées à la France, ils furent exhumés, solennellement transportés à la Havane et déposés dans le mur à droite du grand autel de la cathédrale ; — honneurs tardifs décernés à la dépouille mortelle de l'homme à qxd, de son vivant, justice ne fut jamais rendue et dont le monde nouveau, découverte de son génie, porte le nom d'Amérique.

Christophe Colomb fit naufrage trois fois, trois fois dans des circonstances diverses et sans qu'il ait eu à se reprocher la moindre faute comme marin ou comme capitaine.

Ces naufrages méritent à tous les titres de fixer Tattention, Le premier, peu connu, offre un puissant intérêt de curiosité, en montrant Colomb comme officier de guerre. — Le second a cela de très-remarquable que le navire perdu était l'instrument de la grande découverte. — Le troisième, par ses péripéties, est un des plus mémorables drames de la mer. — Enfin, à eux trois, ils encadrent en quelque sorte l'histoire du plus illustre des navigateurs et d'un des plus grands génies qui aient éclairé et honoré l'humanité.

LA MER DU COrCHANT

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