‹ Les Quarts de jourChapitre 26 sur 29 · L ASTROLOGUE · texte numérisé non relu

L ASTROLOGUE

Si Ton étudie l'histoire des conquérants espagnols du Nouveau-Monde, l'on ne remarque pas sans étonnement que, peu de temps après les premières découvertes, une foule d'expéditions importantes furent dirigées par des hommes étrangers au métier de la mer. Rodrigo de Bastides, qui explora avec succès le nord de l'Amérique méridionale était un simple notaire de Triana; Ponce de Léon, qui rencontra les bords riants de la Floride en cherchant une fontaine de Jouvence imaginaire, avait \ieilli sous l'armure du soldat; Ojéda, l'ancien page du duc de Médina-Cœli, s'était fait admirer au siège de Grenade, comme un élégant cavaUer, avant de devenir un célèbre navigateur. Tout homme doué d'un esprit en-

treprenant se croyait alors capable d'imiter Christophe Colomb, de se frayer, comme lui, une route à travers des régions inconnues, et de jeter les fondements d'une colonie nouvelle. La crédulité remplaçait le scepticisme avec lequel furent d'abord repoussées les spéculations de l'immortel Génois, et le succès avait tellement popularisé les campagnes lointaines, qu'on trouvait toujours assez d'aventuriers de second ordre pour entreprendre les plus téméraires tentatives. Aussi, malgré ses antécédents pacifiques, le bachelier Martin Fernandez de Enciso enrôla facilement de nombreux volontaires qui le suivirent à bord d'une caravelle équipée à ses irais; il donna au navire le nom de Notre-Dame-d' Antiguay dont l'image est honorée à Séville,etmit sous voiles, vers le milieu de l'an 1510, pour aller ravitailler la ville naissante de Saint- Sébastien, gouvernée par son ami Alonzo de Ojéda.

Les hautes terres d'Hispaniola, d'où l'on avait appareillé disparaissaient à l'horizon, une brise favorable gonflait les voiles, et les compagnons d'Enciso achevaient de se caserner dans l'intérieur du bâtiment, lorsqu'un homme, que personne n'avait encore vu, sortit de la cale et monta sur le pont. Une foule de passagers et de matelots le suivaient en l'accablant de questions ; il ne répondait pas et se dirigeait d'un air dégagé vers le château d'arrière où se tenait le bachelier. Celui-ci ne l'eut pas plus tôt aperçu qu'il entra dans une violente colère.

— Quel est ce misérable ? s'écria-t-il ; qui lui a permis d'embarquer? Je lui apprendrai à méconnaître les ordres de l'amiral-gouverneur et les miens !

— Je m'appelle Vasco Nunez de Balboa, seigneur commandant; mon nom n'est pas sans quelque célébrité parmi ces braves <çens. Votre lieutenant Garabito m'a rencontré dans des temps meilleurs, il pourra vous dire qui je suis. Vos menaces, d'ailleurs, sont déplacées vis-à-vis d'un cavalier de cœur et de résolution, dont les connaissances et les services vous seront plus utiles peut-être que vous ne pensez. Je voulais prendre part à cette campagne, et me serais enrôlé régulièrement, si l'amiral Diego Colomb n'avait défendu aux débiteurs malheureux de partir d'Hispaniola. Il fallait donc user de ruse, je l'ai fait.

Ce discours n'était pas propre à calmer le fougueux bachelier, tout enivré de son autorité nouvelle ; mais l'impression produite sur les assistants fat bien différente. Les marins se rappelèrent que, huit ans auparavant, Nunez avait navigué sous les ordres de Rodrigo de Bastides, et qu'il connaissait les parages dans lesquels on se rendait; plusieurs des volontaires racontaient de lui des traits d'audace faits pour éveiller l'intérêt : les cavahersde la troupe lui tenaient compte d'être d'origine noble.

Réduit à la dernière misère, poursuivi par ses créanciers, à la veille d'être jeté en prison, le colon fugitif s'était fait portera bord dans un tonneau, e avait attendu pour se montrer qu'on eût perdu les côtes de vue. Le stratagème prédisposait encore les aventuriers en sa faveur, et tendait à prouver qu'il y avait des intelligences dans la garnison du navire. Son extérieur était tel qu'il le fallait pour plaire à des soldats de fortune ; sa physionomie ouverte et préve-

nante ne manquait pas de dignité, bien qu'elle portât les traces d'une vie irrégulière ; il était grand, bien fait, robuste, et paraissait avoir environ trente-cinq ans.

Le bachelier Enciso, en véritable homme de loi, jaloux de ses moindres prérogatives, loin d'accepter avec plaisir une recrue qu'auraient convoitée des chefs plus expérimentés, ordonna de mettre Vasco Nunez aux fers, en jurant de le jeter sur la première île déserte qu'on rencontrerait. A ces paroles, un murmure désapprobateur se fait entendre.

— Il restera, nous le voulons! Vive Vasco Nunez I crièrent les plus hardis.

Le bachelier, transporté de rage, saisit une arquebuse et les met enjoué.

— Je fais feu, dit-il, sur quiconque ajoute un mot. Lieutenant, qu'on exécute mes ordres !

Cette énergique démonstration dissipa le rassemblement.

— Triste présage 1 seigneur commandant, dit en s' approchant d'Enciso un vieillard d'une figure austère qui s'était tenu à l'écart pendant le tumulte.

— Pourquoi, Micer Codro ? Vous voyez bien qu'un geste a suffi pour les faire rentrer dans le devoir.

— Vous ne connaissez pas assez les hommes : la colère est un mauvais conseiller ; modérez-vous, ou vous ne ramènerez jamais votre caravelle à Hispaniola.

Cependant Garabito conduisait aux fers Vasco Nunez, qui s'y rendit sans opposer de résistance et se contenta de jeter un regard de haine méprisante sur

le capitaine. Ce regard n'échappa point à l'œil observateu'" de Micer Codro :

— Quelques heures à peine se sont écoulées depuis notre départ, ajouta-t-il, et vous avez déjà un ennemi.

— Je le débarquerai.

— Non, commandant, c'est impossible : Vasco Nunez, avec qui j'ai déjà navigué autrefois, est un excellent pilote ; il connaît mieux que moi-même les côtes sur lesquelles nous gouvernons. Du reste, je vous le dis, il est à jamais lié aux destinées de la Santa-Maria de la Antigua.

Enciso aurait volontiers repoussé les conseils de son interlocuteur; mais le vieillard lui inspindt une crainte respectueuse. Micer Codro était un savant itaUen, protégé par la famille de Colomb ; il ne s'embarquait pas pour acquérir des richesses; l'amour seul des sciences naturelles l'avait déterminé à faire campagne ; depuis longtemps ses connaissances astronomiques, sa prudence et la justesse de ses prévisions lui avaient valu le surnom d'Astrologue parmi les Espagnols. L'éloge sentencieux qu'il faisait de Vasco Nunez augmentait encore le dépit secret du bachelier, qu'une circonstance aggravante ne tarda pas à raffermir dans ses résolutions. Le lieutenant Garabito remonté de la cale,rendait compte de la mise aux fers de l'arrogant fugitif.

— Commandant, dit-il, tandis qu'on lui rivait les menottes, il s'est mis à siffler une note aiguë, et nous avons vu bondir à ses côtés un chien caché jusque-là derrière les câbles. Cet animal allait s'élancer sur nous si son maître ne l'eûtapaisé, en ajoutant : —

Il me suffirait de faire un signe pour que mon fidèle Léoncico vous déchirât à belles dents ; il me suffirait de dire un mot pour soulever les soldats passagers ; mais je ne veux pas être un sujet de discorde. Sachez seulement que j'ai résolu de rester à bord et que j'y resterai.

— Ah ! on brave mon autorité, s'écria le fougueux Enciso. On ose parler de révolte! Garabito, découvrez avant tout qui a prêté son concours à ces ruses, qui a embarqué le chien dont vous me parlez , qui a aidé Nunez dans son évasion, et malheur aux coupables!

— Si je vous disais, seigneur commandant, que je suis l'un d'entre eux, dit l'Astrologue en s'avançant ; si j'ajoutais que le sergent Zamudio, le plus brave de vos gens de guerre, a concouru à cet innocent stratagème, que feriez-vous ? Vasco Nunez, je vous le répète, est un homme vaillant dont l'acquisition nous est précieuse. Éluder les ordres du gouverneur sans vous en instruire, c'était, selon moi, vous rendre un service. Quanta vous, Garabito, vous avez tort de chercher à noircir un cavalier dans l'esprit du capitaine.

Le lieutenant reprit d'un ton obséquieux : — Je n'ai dit que la vérité, docteur, j'ai ponctuellement exécuté les ordres qu'on m'a donnés ; mais Vasco Nunez lui-même n'a pas à se plaindre de mes traitements.

Micer Codro leva les yeux sur l'officier, et, comme s'il eût pénétré le fond de ses pensées :

— Le juste marche dans des voies droites, dit-il, et sa langue n'est jamais fourchue. L'iniquité de chacun retombera sur sa tête.

Après cette citation biblique, il se retira lentement,

laissant le lieutenant déconcerté et le bachelier dans une muette indécision.

Sur l'avant de la caravelle se passait une autre scène ; le sergent Zamudio engageait sa cohorte militaire à rester soumise aux volontés de Fernandez de Enciso :

— Vasco Nunez est notre ami, disait-il; on lui inflige un injuste châtiment, mais nous ne devons pas nous soulever pour de vaines menaces.

— Et si on les exécute? demandèrent plusieurs voix.

— Si on les exécute? répéta le sergent en regardant autour de lui avec défiance, eh bien ! alors, il sera temps de nous entendre.

— C'est-à-dire, s'écria un vétéran, que nous repousserons la force par la force.

— Silence ! séparons-nous, interrompit Zamudio en voyant Garabito se diriger vers lui.

Le lieutenant connaissait trop bien le caractère des aventuriers pour essayer de lutter davantage ; la présence de Vasco Nunez détruisait tous ses calculs, car il avait compté sur les fautes du bachelier pour s'emparer un jour du commandement ; mais déjà les sympathies de la masse étaient acquises à un rival plus heureux. Micer Codro, vénéré à cause de la mystérieuse prescience qu'on lui attribuait, Zamudio aimé de la soldatesque, et la plupart des matelots semblaient dévoués au prisonnier; l'officier comprit avec douleur que c'en était fait de ses espérances, et résolut de ménager adroitementles mécontents pour le cas où la révolte éclaterait. Il déclara donc au sergent

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qu'il prenait, lui aussi, un vif intérêt au sort d'un ancien camarade, et promit de s'employer activement à le faire sortir des fers. Ébranlé par les paroles de l'Astrologue, Enciso céda aux insinuations du lieutenant ; Vasco Nunez lut rendu à la liberté peu de jours avant d'arriver en vue de Saint-Sébastien.

Cette mesure, prise pour le maintien du bon ordre, tourna cependant au détriment du chef de l'expédition ; personne n'admit qu'il en eût usé librement. Sa sévérité lui avait d'abord attiré des reproches d'injustice ; son indulgence fut taxée de faiblesse. Garabito sut se faire un mérite auprès de Nuîiez et de ses partisans d'avoir arraché un consentement donné de mauvaise grâce ; l'on commençait à blâmer ouvertement tous les actes de Fernandez de Enciso. Micer Codro seul ne prenait aucune part à ces intrigues ; son estime pour le favori des volontaires ne l'empêchait pas de prodiguer au bacheher les plus utiles conseils; mais l'étoile d'Alonzo de Ojéda avait pâli, et celui qui arrivait à son aide devait être entraîné dans sa ruine.

Lorsque la caravelle mouilla devant Saint- Sébastien, la colonie était réduite aux plus tristes extrémités ; son fondateur, parti pour aller chercher du secours, n'avait pas reparu ; la population, décimée par les flèches empoisonnées des sauvages et par les maladies épidémiques, était entièrement démoralisée. Le petit nombre d'Européens qui survitaient aux désastres s'étaient réfugiés à bord de l'unique brigantin qui leur restât ; ils se rangèrent sous les ordres d'Enciso, et l'on s'éloigna du théâtre de ces récentes calamités.

Les aventuriers s'étaient attendus à faire un riche butin dès la première relâche, des cris séditieux se firent entendre de nouveau ; les uns demandaient à retourner à Hispaniola, d'autres voulaient piller les rivages avoisinants et s'en aller directement en Europe ; les plus violents proposaient de jeter le bachelier à la mer et de s'emparer du navire pour faire la piraterie.

— Compagnons, s'écria Vasco Nunez, que le capitaine m'y autorise et je me charge de conduire la caravelle sur les bords d'une rivière où nous trouverons des vivres et de l'or en abondance.

Enciso ralliait à lui le peu d'hommes sur lesquels il pouvait compter ; il voulait reconquérir le pouvoir absolu les armes à la main; mais les soldats de Zamudio entouraient Nunez, aux pieds duquel grondait le farouche Léoncico.

Le combat allait s'engager, et cette fois force ne serait point restée au chef légitime, si Micer Codro, brusquement arraché à ses méditations, ne se fût avancé en réclamant l'attention. Le respect qu'on professait pour le vieil ItaUen modéra les révoltés ; ils déclarèrent à l'unanimité que le commandant suivrait les indications de Vasco Nunez et qu'on irait s'établir sur les rives du Darien. Cette décision affaiblit encore la chancelante autorité du bacheher, en augmentant l'influence de son rival. Garabito sentant que les factieux l'emporteraient tôt ou tard, se fît admettre dans leurs rangs, sans toutefois abandonner ouvertement la cause du capitaine.

Micer Codro s'efforçait vainement de calmer le res-

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sentiment de son protégé ; celui-ci se souvenait de la manière brutale dont u avait été reçu à bord.

— Docteur, dit-il, je ne soulèverai pas les Espagnols en ma faveur, mais j'ai de trop justes griefs contre Enciso pour prendre jamais sa défense.

— Mon fils, reprit l'astrologue, ne te fie pas aux caprices de cette populace turbulente, ou je t'annoncerai aussi des malheurs qu'il plaise à Dieu de détourner de ta tête.

Les prudentes remontrances d'une amitié paternelle ne purent dissuader Vasco Nuôez, qui resta inébranlable dans ses projets d'hostile neutralité.

A peine la ville de Santa-Maria de la Antigua était-elle fondée, qu'une dernière émeute éclata. Conformément aux volontés du roi, le bachelier avait interdit le trafic de Tor pour le compte des particuliers. Un pareil édit s'attaquait à la plus violente passion des volontaires qui s'étaient enrôlés afin d'amasser des trésors et de jouir d'une entière liberté de commerce. La plupart courent aux armes, et tandis que les autres restent dans une coupable inaction, ils s'emparent du commandant, le mettent anx fers et le condamnent à quitter la colonie sous le plus bref délai.

Enciso avait eu beau se distinguer par sa bravoure, on ne lui en tint aucun compte. Vasco Nunez et Zamudio furent choisis pour le remplacer et gouverner de concert.

Le nouvel établissement, bouleversé au dedans par les factions, n'était pas moins menacé à l'extérieur : les Indiens, maltraités par les Espagnols, leur

faisaient une terrible guerre de représailles ; de sanglants combats interrompaient les travaux de construction, les vivres commençaient à manquer. La rébellion grondait encore , mais Vasco Nufiez semblait avoir grandi avec les événements. Il faisait face à tous les dangers, apaisait les mécontents, repoussait les sauvages et prenait de salutaires mesures pour Tavenir. Enfin, sous le prétexte de plaider à la rour la cause commune des aventuriers , il détermina son collègue à partir à bord du brigantin qui ramenait en Espagne l'infortuné Fernandez de Enciso. Il sentait bien que le bachelier, plus habile dans l'étude de la chicane que dans l'art de diriger une expédition, aurait d'immenses avantages sur le sergent ; toutefois il acceptait volontiers les chances d'un procès éloigné en se voyant parvenu à la dictature du Darien.

D'ime éminence située au bord du fleuve, Vasca Nunez et Micer Codro suivaient les mouvements du petit na\ire qui appareillait.

— Moins d'une année s'est écoulée depuis la fuite d'Hispaniola, disait l'Astrologue, et te voici maître d'une troupe dont tu ne devrais pas faire partie. Tu as usé de ruse et de \iolence, tu as repoussé mes conseils; des malheurs sans nombre te menacent; cette voile qui s'éloigne t'en prépare de nouveaux.

— Je triompherai de tout, docteur ; sans moi, cette colonie périssait au berceau, et si j'avais refusé le commandement, un autre moins digne s'en serait emparé.

Le vieillard ne pouvait approuver l'usurpation de

son ami, et cependant il aurait voulu le préserver d'un sort semblable à celui du bachelier. En ce moment un canot accosta, un officier armé de toutes pièces s'avança vers le nouveau gouverneur.

— Vos ordres sont exécutés, dit-il ; don Fernandez est parti sous l'escorte du sergent alcade ; la colonie se réjouit d'obéir uniquement au noble Vasco Nunez de Balboa.

L'Astrologue ne put réprimer un sourire méprisant qui échappa aux deux interlocuteurs.

— C'est bien, Garabito, dit le commandanj;; retournons ensemble à ville.

Le second de la caravelle, au milieu des mouvements séditieux, s'était habilement maintenu dans ses fonctions primitives ; insinuant et adroit, il avait même conquis une certaine popularité et ne perdait aucune occasion de l'accroître. Il encensait maintenant le soldat de fortune par de grossières flatteries ; tout à l'heure encore, il s'efforçait de prouver à l'ancien capitaine qu'il avait toujours agi avec loyauté. Le vieil ItaUen seul devina ce caractère double et servile ; il tenta plusieurs fois de faire partager son opinion à Vasco Nunez, mais celui-ci n'en accordait pas moins au lieutenant une aveugle confiance.

Quand les trois personnages arrivèrent aux portes de Santa-Maria, la foule ameutée criait famine, et demandait du pain avec menaces. Le gouverneur lui imposa silence :

— Vous en aurez ! s*écria-t-il, qu'on délivre double ration à tout le monde, et que cent trente hommes de bonne volonté soient prêts à me suivre ce soir, pour

une course qui remettra la colonie dans un état florissant.

Cette promesse calma subitement les esprits.

Lorsque le soleil eut disparu derrière les hauteurs de Zémaco, la population pleine d'espérance vit s'éloigner la petite armée qui, sous la conduite de Nunez et de Garabito, se dirigeait vers le territoire de Coyba. Chacun s'attendait à la voir revenir chargée de riches dépouilles et de provisions de toute espèce ; les aventuriers passant d'un extrême à l'autre, faisaient un pompeux éloge de leur commandant, et n'avaient pas besoin des encouragements de Micer Codro pour se préparer à défendre vaillamment la place pendant l'absence des chefs principaux.

Cependant l'alarme s'était répandue dans Tintérieur des terres, où n'avait jamais pénétré une aussi puissante troupe d'Européens. Ce fut inutilement que les plus belliqueuses peuplades s'efforcèrent de lui barrer le passage. Foudroyés par les armes à feu, impuissants avec leurs flèches contre des gens cuirassés de fer, frappés de terreur par les chevaux, déchirés par les chiens, les naturels prenaient la fuite à travers les forêts.

Au centre des huttes de Coyba, sur une petite place ombragée de palmiers, la tribu des Guacanas était réunie en conseil; Careta, le vieux cacique, présidait l'assemblée avec la majestueuse gravité des Indiens ; à ses pieds était couchée une caressante jeone fille, qui recueillait respectueusem.ent chacune des paroles ^e son père. Seule de toutes les femmes, elle n'était

pas reléguée dans les cabanes ; mais elle gardait un profond silence ; elle savait qu'il n'appartenait qu'aux anciens et aux guerriers d'émettre leur avis. D'instant en instant, des messagers entraient dans l'enceinte et rendaient compte des mouvements des Espagnols.

— Trois portées de flèche nous séparent des hommes barbus, s'écria tout à coup un sauvage qui arrivait en courant; ils ont passé la rivière Jaune et prennent le chemin de notre camp.

Le cacique fit un mouvement, tous les naturels prêtèrent une oreille attentive :

— Chefs Guacanas, dit-il, armez-vous ; suivez-moi à la rencontre des hôtes célestes qui descendent à Coyba.

A ces mots il se leva, et posant la main sur la tête de sa fille :

— Guaémi rentrera dans les kijémés, et dira à ses sœurs d'apprêter le festin.

La jeune Indienne ne répondit que par un signe de soumission, elle courut vers les cases en bondissant. Careta jeta sur ses épaules la peau de jaguar qui lui servait de manteau; puis les guerriers sortirent silencieusement du village pour aller au-devant de Nunez et de ses compagnons.

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