LA FILLE DU CACIQUB
Après avoir traversé la ri\-ière Jauiie, les aventuriers se trouvèrent dans une savane marécageuse, couverte de hautes herbes, de manghers et de plantes rampantes. Du côté de l'est, ils apercevaient à l'horizon les eaux calmes de l'Océan Atlantique ; au sud, derrière eux, s'étendaient trente lieues de terrains accidentés et d'épaisses forêts qu'ils avaient parcourues en moins de six jours: de l'ouest au nord se dressaient, comme des barrières menaçantes, les crêtes majestueuses des Cordillèros. Depuis le départ de Santa-Maria de la Antigua, la petite armée s'était grossie de prisonniers indiens qui lui servaient de guides; on savait d*eux qu'au versant d'un coteau voisin on découvrirait le village de Coyba ; les Espa-
gnols devaient s'attendre à de nouvelles attaques. Avant de s'engager dans une affaire décisive, il était prudent de prendre quelques heures de repos ; Vasco Nunez dirigea donc sa troupe vers un plateau garanti des ardeurs du soleil par un massif touffu, et ordonna de faire halte. Les environs paraissaient déserts; on se contenta de poser des sentinelles et de lâcher les chiens pour faire bonne garde autour du campement.
Tout à coup des aboiements retentissent à la li* sière des bois, les joncs se courbent, les vedettes crient : Alerte! en se repliant sur le corps expéditionnaire. Léoncico, le poil hérissé, tombe en arrêt aux pieds de son maître. Les soldats, brusquement arrachés aux douceurs de la sieste, s'arment à la hâte et se forment en ordre de marche, les captifs sont placés au centre sous la surveillance des arquebusiers. La colonne s'ébranle, puis contournant les hauteurs, elle se rend au lieu d'où les premiers coups de gorge sont partis.
Les aventuriers virent alors s'avancer à leur rencontre les Guacanas, précédés du vieux cacique qui tenait à la main une branche de palmier.
— Cas tille et Léon ! Saint-Jacques ! crient les Espagnols.
— Silence I commanda Vasco Nunez.
A ces mots, il sort des rangs et s'approche de Careta en faisant caracoler son cheval. Dès qu'il fut à portée de voix, il prit la parole, et s'adressant aux Indiens dont la langue lui était famihère :
— La tribu de Coyba est sage, dit-il, elle demande
la paix à mon peuple, elle vient au-devant des hommes blancs pour leur proposer son alliance.
— La paix est une brise caressante, répond le cacique, la paix est un fruit parfumé; que tes guerriers soient les frères des Guacanas !
— Mes guerriers, reprend le cavalier, sont iSdèles à «eux qui les aiment et puissants pour les défendre. Ils ont le tonnerre entre les mains, ils sont iminci blés dans les combats ; mon peuple est un torrent de feu pour ses ennemis 1
— Que nos frères descendent à Coyba, nous partagerons nos biens avec eux, ils s'asseoiront au conseil et les chefs guacanas les écouteront.
Vasco Nunez mit pied à terre et présenta la main à Careta. Aussitôt les sauvages manifestèrent leur joie par des cris et des bonds désordonnés ; ils chantaient en dansant autour de la troupe des aventuriers et les conduisaient en triomphe à la clairière où les femmes avaient préparé le repas.
Les Espagnols avaient cru marcher à la conquête d'un Eldorado; en s'apercevant que Coyba n'était qu'un misérable amas de cases couvertes en lataniers, ils commencèrent à murmurer sourdement. Loin de se féliciter du bon accueil qu'on leur faisait, ils regrettaient de s'être laissé prendre aux promesses du gouverneur, et en effet rien ne prouvait qu'on dût retirer le moindre avantage d'une expédition aussi périlleuse. Careta venait de déclarer que sa province ne produisait pas d'or, et quand Nunez lui demanda des provisions pour la colonie du Darien, il répondit que son territoire ayant été récemment dévasté par la
tribu de Ponça, il se trouvait réduit lui-môme à la plus grande disette.
— Seigneur, demanda Garabito, que faut-il faire de nos prisonniers ?
Vasco Nunez répondit en disant au cacique :
— Je rendrai la liberté à ceux pour qui tu la demanderas.
Le chef indien examina le groupe des captifs. Bientôt reconnaissant dans leur nombre mi ennemi redouté de sa peuplade, il poussa le cri de guerre et jeta l'alarme. Les Guacanas saisissent leurs javelines, les Espagnols se mettent sur la défensive, les femmes sortent en foule des cases. Guaémi accourut auprès de son père.
— Eh bien? fit Nunez calme au milieu du tumulte.
— Qu'il meure î vociféraient les sauvages.
— J'affranchirai tes amis, s'écria l'Espagnol, mais tu ne disposeras pas de la vie de celui-ci ; elle m'appartient.
L'indigène de Ponça, cause du différend, regardait dédaigneusement les guerriers guacanas ; enfm sV dressant à Nunez :
— Livre-moi, dit-il, tu verras qu'un Piagué ne craint pas la tribu de Coyba tout entière.
Cette proposition, qui pouvait terminer le débat, était contraire au point d'honneur du Castillan.
— Seigneur, proposa le lieutenant, si vous voulez, nous l'emmènerons à deux portées d'arquebuse, et là nous le laisserons libre de s'enfuir.
Careta et le prisonnier approuvant, Nunez consent.
Dès que le Piagué fut livré à lui-même, il se retourna d'un air de défi, hurla un chant sauvage et se jeta au plus épais des bois. Les jeunes gueriers de Coyba s'élancent à sa poursuite ; les alentours retentissent de clameurs barbares, puis le bruit s'éloigna, les femmes rentrent dans les kijémés ; Guaémi ellemême, que Garabito avait contemplée avec admiration, abandonna son père et se retira. Alors les Espagnols et les anciens de la tribu s'assirent en cercle, et le repas d'alliance commença.
Les chefs guacanas revinrent successivement la tristesse sur le front, ils déposaient leurs arcs et prenaient place autour du cacique, l'audacieux Piagué avait échappé à leur vengeance. Cependant Nunez accablait Careta de questions sur les ressources du pays ; il n'obtenait aucune réponse favorable.
L'Indien s'ingéniait à démontrer que les aventuriers ne trouveraient rien de ce qu'ils cherchaient, et que leur plus sage parti était de retourner au delà des mers dans la patrie des hommes blancs. Malgré l'adroite éloquence dont usait le vieiLx chef, le commandant pénétra ses mauvaises dispositions; aussi, au lieu d'accepter l'hospitalité pour la nuit, campa-t-il une seconde fois sur le plateau de la rivière Jaune.
Les volontaires, qui jusque-là avaient dissimulé leur mécontentement, ne tardèrent pas à le laisser éclater,
— A quoi nous ont menés nos marches et nos combats ? demandaient-ils, rentrons-nous à Santa-Maria les mains vides? Vasco Nunez semble craindre les Indiens. Il faut piller Coyba, et emmener tous les Guacanas en esclavage.
Garabito se taisait non sans se réjouir des nouveaux embarras qui surgissaient autour du gouverneur. Heureusement un nouvel incident captiva l'attention des aventuriers.
Un Indien poursuivi par Léoncico, se réfugiait dans le camp ; il était tremblant et harassé de fatigue. Au moment où le chien allait l'atteindre, il se jeta aux genoux de Nune:^ Les soldats reconnurent avec étonnement le même Piagué, qui quelques heures auparavant s'était si merveilleusement soustrait à la fureur des Guacanas. En se voyant enfin au milieu des Espagnols, il sourit et s'écria :
— Mes ennemis t'ont menti, cacique blanc, ordonne à tes guerriers de me suivre, je leur montrerai où Careta cache ses trésors.
Vasco Nunez n'avait plus l'air de céder à la violence.
— Ah ! ils nous ont trompés, fit-il; en ce cas notre colère est légitime, partons !
La petite armée, guidée par l'Indien de la tribu de Ponça, s'enfonça bientôt dans les forêts qu'enveloppait la plus profonde obscurité.
Le jour suivant éclaira une scène de désolation. Pour prix de leur hospitalité, les Guacanas surpris pendant leur sommeil étaient au pouvoir des aventuturiers ; le cacique et les guerriers chargés de fers gardaient im morne silence, le Piagué triomphant se vantait de sa ruse avec emphase. Cependant, après avoir vomi un torrent de malédictions, il profita de rinattentiondes vainqueurs et disparut. Les Espagnols qui avaient trouvé un immense amas de provisions,
forçaient leurs prisonniers de s'en charger; Vasco Niinez organisait un convoi pour retourner au Darien, et surveillait les préparatifs de départ.
Les femmes, confiées à la garde de quelques soldats, pleuraient et se lamentaient. Guaémi surtout se livrait au plus violent désespoir. Garabito tâchait de Tapaiser, elle le repoussait avec une fierté dédaigneuse; enfin, se dégageant de son étreinte par un mouvement rapide, elle courut se jeter au pieds de Vasco Nunez.
— Cette jeune fille est ma prisormière, dit le lieutenant.
— Votre prisonnière ! repartit le commandant avec vivacité, a-t-on fait les partages ? et qui a [le droit de choisir avant moi ?
— Je l'ai arrachée de sa case, je l'ai gardée jusqu'à cette heure, elle m'appartient.
— Non! Si je la veux, elle sera à moi, et à nul autre. Je la donnerai à qui bon me semblera.
Cette querelle des deux chefs avait attiré les aventuriers, que le succèâ rendait désormais favorables à leur capitaine. Garabito étouifa sa colère jalouse et s'éloigna, tandis que Nunezrelevait la jeune Indienne.
Guaémi était belle parmi les filles de Coyba, son pagne étroit déguisait mal la perfection de ses formes; svelte et légère comme Atalante, elle eût défié à la course tous les guerriers de la tribu; ses cheveux lisses flottaient au gré de la brise ; les deux mains jointes dans l'attitude de la prière, tremblante, consternée, elle levait sur le cavaher espagnol ses grands jeux noirs baignés de larmes ;
— Puissant cacique des hommes blancs, détourne ta colère, dit-elle; prends pitié de Careta et de son peuple. Ne nous emmène pas loin de nos cabanes, ne laisse pas à la merci desPiagués le territoire de Coyba. Quand tu es venu, les Guacanas n'ont pas poussé le cri de guerre, ils n*ont pas marché contre toi, la javeline à la main ; tu t'es assis dans le conseil, tu as bu et mangé avec les chefs. Rends la liberté à mon père et à sa tribu, ses fils seront tes serviteurs, ils te suivront au combat, ils t'aideront dans tes travaux.
Les aventuriers remarquaient que leur capitaine était vivement ému; enfin il s'approcha du cacique :
— Pourquoi nous as-tu accueillis par des mensonges ? Lorsque je t'ai interrogé, ta langue a été double; comment croirais-je ta fille maintenant ?
— Les hommes barbus sont invincibles, dit Careta. Si tu nous laisses dans notre province, nous te fournirons des provisions en abondance, nous serons pour toujours tes sujets; tes compagnons s'en retourneront chargés d'or, et je t'apprendrai des contrées où ce métal, si précieux pour les guerriers de ta nation, est aussi commun que les feuilles de nos forêts.
Vasco Nunez ordonna de faire sortir des fers le vieux chef indien, qui découvrit bientôt une vaste fosse où se trouvait cachée une grande quantité d'ornements en or artistement travaillés.
— Au delà de ces montagnes, dit-il, il existe une mer immense; tous les fleuves qui s'y jettent sont remplis d'or; l'or se trouve à la surface de la terre, et plus on descend vers le couchant, plus on rencontre de mines d'or. Le peu que je t'offre provient de ces
régions. Accepte nos présents, et ne sois pas sans pitié pour mon peuple. Mes fils t'accompagneront jusqu'à ta ville ; mes guerriers y porteront ton butin, et si tu doutes de ma bonne foi, regarde ma fille, reçois-la en otage, prends-la pour ta femme, sois le fils de mon sang.
Guaémi croisa les mains sur sa poitrine et baissa les yeux. Nunez s'avançait vers elle non plus avec Tassurance d'un maître, mais avec une certaine défiance.
— La fille de Careta, dit-il, veut-elle suivre le cacique blanc dans sa maison ? Le cœur de Guaémi est-il attaché à Coyba ?
Un silence de quelques secondes suivit cette question : puis la jeune Indienne, relevant la tête, répondit timidement:
— Guaémi est soumise aux volontés de son père.
— Qu'on rende la liberté à tous les Guacanas, commanda Nunez sans hésiter.
Alors ramassant l'or que Careta avait déposé à ses pieds, il le distribua par portions égales entre ses compagnons, et ajouta :
— Je vous promets une récolte de richesses telle qu'Européen n'en a jamais imaginé de semblable.
La plupart des volontaires n'avaient rien compris aux négociations faites en langue indienne; mais se voyant suivis par une troupe de sauvages chargés de provisions, ils s'abandomièrent entièrement à la volonté de leur capitaine.
Cinq jours après, l'expédition triomphante rentrait à Santa-Maria de la Antigua. Le gouverneur expédiait sa caravelle à Coyba pour achever d'y prendre
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des vivres. Quelques troupes furent aussi envoyées à Careta pour aider à subjuguer les Piagués, et le naturel qui avait servi de guide aux Espagnols devint une de leurs premières victimes.
Guaémi, vivement éprise de Vasco Nunez, renonça pour lui à sa famille et à son pays : elle Tinitiait aux coutumes des Indiens, et lui apprenait à gagner leur amitié. La paix vint ainsi consolider sur ses bases la colonie naissante ; les soldats avaient pris leur chef en vénération, et comme pour raffermir son pouvoir, il ne tarda pas à recevoir d'Hispaniola l'autorisation de conserver le commandement du Darien.
Micer Codro seul concevait encore des craintes, il redoutait les rapports d'Enciso à la cour de Castille.
— Avant peu, la gloire de Nunez égalera celle du grand Christophe Colomb, répondit l'aventurier.
— Colomb revint chargé de fers des contrées qu'il avait découvertes, répliqua l'Astrologue, Colomb est mort pauvre et dédaigné.
Cependant Garabito, jaloux des succès et de l'autorité du gouverneur, ne devait jamais lui pardonner la scène de Coyba.