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CONSEIL IMPERIAL

Le dernier des Constantin siégeait entouré des grands dignitaires de la couroime et des chefs militaires les plus renommés. Autour de l'empereur, on remarquait François Comnène , surnommé Tolmète (l'Audacieux), à cause de sa bravoure qui lui valut d'être appelé par les historiens l'Achille de Constantinople ; — Théophile Paléologue, prince d'une rare valeur ; — Jean de Dalmatie, cité des premiers parmi les plus intrépides : — l'habile commandant général Jean |le Long Giustiniani; — l'amiral ducNotaras; — Démétrius Cantacuzène ; — le commandant de la garde Cretoise, troupe célèbre, et une foule d'autres seigneurs illustres.

Un groupe de moindres officiers, exceptionnelle:

ment convoqués au conseil, se composait des capitaines de la flotte grecque ou alliée. C'étaient le pilote grec Calchondyle, marin expérimenté, qui montait la dromone impériale ; les Génois lago, Balaneri et Novarra, le Vénitien Jacques Coq, au nom prédestiné ; deux autres capitaines de Venise ; un Français, un Espagnol et cinq Gréco- Vénitiens de l'île de Candie.

Dès que Catanio eut introduit Jean Grant et Flecta* nella, l'empereur, qui avait eu tout le temps de consulter Calchondyle, annonça qu'il attendait avec impatience quatre grands navires nouvellement équipés dans l'île de Chio. Le vent, jusque-là favorable, venait de cesser, et, pour empêcher de si précieux renforts de tomber au pouvoir des ennemis, il importait de les envoyer protéger.

L'amiral Notaras, chargé de la défense du côté de la mer, se prononça contre ce dessein : — Constantinople, bloquée par une flotte innombrable, ne devait pas exposer aux hasards d'un combat inégal le peu de navires dont on avait besoin pour garder le port. Ouvrir les chaînes qui barraient la passe, c'était fournir à Baltaoghli, Tamiral des Turcs, l'occasion de la forcer. Et d'ailleurs les ennemis, maîtres des Dardanelles, avaient déjà, sans doute, pris ou coulé les bâtiments qu'on prétendait secourir.

Notaras, appuyé par les anti-unionistes, ne manqua point de faire des allusions blessantes pour l'empereur, qui ne cessait, disait-il, de rechercher la funeste alUance des Latins.

— Sans les Latins, interrompit Jean le Long, Mahomet serait dans ces murs.

Les étrangers, les Vénitiens et les Génois, faisant cette fois cause commune, s'indignaient de l'ingratitude des Grecs, dont l'amiral traduisait si audacieusement les injustes préventions. Par bonheur, ce fut un Grec , le prince Théophile Paléologue , qui prit la parole avec une généreuse énergie :

— Grâce à Dieu, s'écria-t-il, nous ne sommes point tombés assez bas pour méconnaître les services que nous rendent des alliés tels que le général Giiistiniani, l'ingénieur Jean Grant, les Génois et les Vénitiens ! Le peuple, aujourd'hui même, portait en triomphe ce jeune héros, poursuivit-il en désignant Flectanella. Laissons à d'autres le soin de débattre les questions de théologie ; nous sommes réunis en conseil de guerre, non en concile. Il s'agit de savoir si la dromone, soutenue par quelques galères, doit ou ne doit point aller au-devant des navires de Cliio.

— Très-bien I ajouta François Tolmète en jetant au duc Notaras un regard méprisant. L'armée de mer restera-t-elle toujours inactive? Le plus habile des pilotes du pays, un Grec, messeigneurs, est d'avis que la sortie est utile. Je propose que l'empereur consulte tour à tour chacun des capitaines de mer appelés au conseil.

Notaras, qui représentait le puissant parti populaire contraire à l'union avec l'Église latine, repartit avec hauteur que l'armée de mer était à son poste sur la défensive, et que les officiers de l'armée de terre se mêlaient de marine fort mal à propos.

— Vous vous mêlez bien de théologie, duc Notaras! s'écria Jean de Dalmatie d'un ton railleur. Si vous

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êtes compétent en fait d'articles de foi, nous pourrions bien, nous, gens de guerre, n'être pas tout à fait incapables d'avoir un avis quand il s'agit du ravitaillement d'une place assiégée. Mais que dis- je? La procession du Saint-Esprit, les azymes, le Filioque, le purgatoire, sont peut-être des questions de marine?

A ces mots, un mouvement d'hilarité se manifesta dans l'assemblée, et le duc Notaras put s'apercevoir avec dépit que les Grecs furent des premiers à y prendre part.

Seul , l'empereur Constantin ne sourit même point :

— Capitaine Catanio, dit-il, 'prononcez-vous sur l'opportunité de la sortie.

— Sire, répondit le Génois, je pense, comme votre pilote impérial, que les vents favorables ont dû permettre c\ux navires annoncés de franchir les Dardanelles mal gardées par les Turcs, qm ont aggloméré toutes leurs forces dans le Bosphore. Si les capitaines du convoi savent leur métier, ils auront passé de nuit; mais, à cette heure, retenus par le calme et menacés d'être enveloppés par les galères turques, ils courent grand risque de ne point arriver à bon port. L'armée de terre vient d'exécuter une sortie heureuse ; nous avons Ml comment les limiers de Morée ont protégé sa retraite ; cet exemple nous anime d'une noble émulation.

— Bien dit! s'écrièrent tous les Génois et le Vénitien Jacques Coq, ainsi que le capitaine français et le capitaine espagnol.

Mais les autres Vénitiens et les Grecs, de crainte d'indisposer l'amiral Notaras, gardèrent le silence.

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Jean Grant réclama la parole :

— Les munitions de guerre s'épuisent ; la poudre et les substances qui me sont nécessaires pour fabriquer le feu grégeois vont me manquer avant peu de jours. Une sortie est donc indispensable. Les navires attendus seraient-ils déjà pris, ce qu'à Dieu ne plaise, il faudrait encore tenter de forcer les lignes turques pour essayer d'aller dans l'Archipel charger des matières incendiaires. L'armée turque est découragée par huit jours d'assauts inutiles et désastreux. Profitons des instants. Je sollicite l'honneur de faire partie de l'expédition navale.

— A la bonne heure ! très-bien 1 disaient Jacques Coq, Catanio et tous les capitaines génois, espagnols ou français.

— Les étrangers font la loi ici ! dit insolemment l'amiral Notaras.

— Seigneur duc, repartit l'empereur, ici nul autre que moi n'a le droit de la faire.

— En qualité d'amiral, je condamne le projet.

— En qualité d'empereur, je déclare que l'opinion d'un seul ne prévaudra point contre celle des gens de guerre et des gens de mer expérimentés qui l'approuvent.

— Je proteste au nom de mes privilèges ! s'écria Notaras.

— Au nom du salut de Constantinople, nous protestons, nous, contre les privilèges de votre charge! répliquaient avec véhémence Jean le Long, François Tolmète, Démètrius Cantacuzène, Jean de Dalmatie €t Théophile Paléologue.

Les seigneurs grecs anti-unionistes de la cabale de Kotaras se prirent à crier que les privilèges de l'amiral étaient outrageusement violés; que les Latins abusaient de leur crédit; que le pape régnait à Constantinople, et que la domination des azy mites devenait intolérable.

Ce malheureux nom d'azymites, par lequel les Grecs schismatiques désignaient les catholiques romains, envenima la querelle, la dispute de\int théologique et furieuse. Peu s'en fallut qu'à propos de la procession du Saint-Esprit on ne tirât les épées, et que le Filioque du Symbole des apôtres ne fît couler le sang sur les marches du trône impérial. Les gens de guerre pouvaient-ils être plus sages que la bourgeoisie, les femmes, les moines et le menu peuple pour qui les variantes du Credo grec et du Credo latin, qu'il appartenait aux théologiens seuls de juger, étaient l'inextinguible brandon de discordes ?

Les Turcs bloquaient la place, les munitions allaient manquer, les secours les plus urgents risquaient de faire défaut, mais les partisans de la doctrine de Gennadius n'avaient d'autre souci que de proscrire ce qu'ils appelaient les nouveautés de la cour de Rome. Le tumulte était à son comble. Après avoir vainement essayé de le dominer, l'empereur joignit les mains, en levant vers le ciel des yeux pleins de larmes. Il voyait dans son propre conseil l'image trop exacte des dissensions qui entraîneraient sa ruine.

Par deux fois, il se redressa en portant la main à son glaive ; par deux fois, maîtrisant son courroux , il se rassit en invoquant les secours du Dieu de miséricorde.

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Sa prière fut exaucée cette fois, car du groupe des officiers subalternes se détachait un jeune cavalier, qui, traversant d'un pas ferme les groupes tumultueux des grands de l'empire, s'inclina en présentant son cor d'ivoire à Constantin Dracosès.

— Oui, Flectanella, sonnez! sonnez la fanfare de ralliement sous le drapeau.

L'enfant posa la main gauche sur le pommeau de son épée, se plaça fièrement devant le trône, et donna du cor.

A ce son inusité, tous les regards se tournèrent du côté de l'empereur. Il étendait son sceptre à globe d'azur, surmonté d'une croix d'or, au-dessus de la tête de Flectanella. Il ordonnait du geste aux membres du conseil de reprendre leurs places. Les discussions théologiques, les disputes et les véhémentes argumentations étaient dominées par la fanfare éclatante des limiers de Morée. Du reste, le récent triomphe de Flectanella, sa brillante conduite de la journée, sa contenance à la fois hardie et modeste, tout jusqu'aux grâces féminines répandues dans sa personne, captivaient l'attention générale. Le silence s'était rétabli quand cessa la fanfare.

— Auguste empereur, dit le jeune capitaine de sa voix mélodieuse, je demande pardon à Votre Majesté, je demande pardon à l'illustre assemblée réunie autour d'elle d'oser élever la voix, moi, le dernier et le plus obscur des simples capitaines, et de venir interrompre les discours des grands de l'empire pour solliciter, dans l'intérêt commun, il est vrai, une faveur, une récompense.

— Capitaine Flectanella, dit l'empereur, je vous 'loue de réclamer le prix de vos services héroïques. Si

la faveur que vous sollicitez peut vous être accordée elle l'est d'avance, et le conseil, je ne crains pas de le dire, sera unanime sur ce point.

— Oui! oui!... certainement! s'écrièrent à la fois les Latins et les Grecs.

Jean le Long le Génois, le duc Notaras, qui, en haine du commandant général, affectait de favoriser les Vénitiens, se prononçaient affirmativement tous les deux.

— Parlez donc ! dit l'empereur.

— Je demande à embarquer avec mes braves limiers de Morée sur la galère la Santa- Fé, commandée par le glorieux capitaine Dardanelles. J'ai le ferme espoir que notre feu grégeois fera brèche dans la flotte ottomane. Peut-être ramènerons-nous le convoi attendu, et parviendrons - nous à calmer ainsi l'anxiété du peuple, qui en parle déjà haulement. Je ne saurais cacher au conseil que le secret de l'armement de Chio a transpiré. Je dirai môme que les habitants de Constantinople ne voient pas sans mécontentement l'inaction de l'armée de mer.

— Ce jeune homme dit vrai!... Il ne faut pas nous tromper nous-mêmes!... Des indiscrétions ont été commises ; mais il est certain cjue le peuple compte sur le convoi de Chio î

Ainsi s'exprimaient plusieurs seigneurs de la faction du duc Notaras. L'empereur les entendit et reprit

— En tous cas, po^fâawt Flectaneilaç^^^HS irions

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en ravitaillement, comme le désire à si juste titre messire l'ingénieur en chef. Un navire derrière lequel la chaîne entr'ouverte se refermerait sur-le-champ sera seul exposé pour le salut de la ville et de l'armée.

— Accordé ! accordé ! s'écrièrent à l'envi les Grecs et les Latins.

Le principe de la sortie était admis, — le duc Notaras cessa de faire ime opposition dangereuse pour son influence.

Cependant Calchondyle réclamait l'honneur de mettre en mer avec la dromone impériale. lago, Balaneri, Novarra, le Vénitien Jacques Coq, digne émule de Flectanella, le capitaine français, l'espagnol , d'autres encore voulaient participer à l'action.

Du moment qu'on se décidait à tenter une sortie, il valait mieux se donner des chances plus favorables. Une seule galère ne pouvait à la fois remorquer et protéger le convoi.

L'opinion devenait unanime. On ne discutait plus que les voies et moyens.

Flectanella s'était modestement échpsé dans la foule, où Jean Grant et Catanio, Jacques Coq et le pilote Calchondyle, lui adressaient leurs féhcitations sur sa présence d'esprit.

— Remercions Dieu qui m'a inspiré, leur répondit le jeune capitaine. Quand je me suis avancé vers l'empereur, j'ignorais ce que j'allais faire. J'obéissais à une puissance céleste. Nous vaincrons sur mer!

— Oui, nous vaincrons! répéta le vieux pilote Calchondyle en tendant la main au jeune soldat.

Cependant l'empereur Constantin, toujours habile

à concilier, trancha toutes les questions secondaires en disant au duc Nota ras :

-— ximiral, je m'en fie à votre sagesse. En vertu de votre charge, c'est à vous qu'il appartient de régler les détails de l'expédition.

— Sire, répondit le duc Notaras, je jure par la sainte croix de mériter la haute confiance de Votre Majesté.

Sur ces mots, la séance étant levée, l'amiral sortit à la tête de tous les officiers de mer. Jean Grant et Flectanella les accompagnaient. La nuit ne s'écoula point sans que les postes fussent distribués et qu'on eût achevé les préparatifs de départ. — Rien n'était plus urgent.

BATAILLE NAVALÎ3

En se promenant dans le Jardin des racines grecques, on a l'agrément de s'apercevoir que dromas, dromadaire, est le nom du chameau coureur; dromôn, celui du cancre de mer (dromie), dont les nombreuses pattes sont remarquablement agiles, et dromonc, celui d'un navire de course' muni de rames comparables aux pattes du cancre, et porteur, comme le dromadaire, d'une bosse que nous nommons aujourd'hui dunette, mais que les Grecs appelaient cataphracte.

• Le radical commun à ces divers mots est dro^ws, course, d'où nous avons encore fait hippodromej et le terme de marine, drame, qui signifia, dans l'origine, ensemble des rames ou avirons de galères, puis amas des avirons de rechange, et, par suite, assemblage de tous les espars, mâte/eaux et pièces de rassortiment.

LE FKU GREGEOIS 40*

Cette élévation, qui occupait tout l'arrière, était leposte des thramites assis sur douze baiics; ils pouvaient être au nombre de cinquante. Les thalamiteSy en nombre égal, ramaient sur les treize bancs de l'avant, moins hauts d'environ deux pieds au-dessus du niveau de la mer.

Le pavimentum, espace où manœuvraient ces derniers, était, ainsi que la cataphracte, abrité par des parapets de bois, recouverts d'un cuir épais et percé de trous par lesquels passaient les rames. Ces espèces de sabords servaient en outre pour l'attaque ou pour la défense. On les armait de lances et de faulx aveclesquelles on atteignait les rameurs ennemis, ou encoreon expulsait par ces ouvertures toutes sortes de traits et de projectiles.

Au milieu de la dromone s'élevait une sorte de tour où l'on établissait les batistes, les catapultes et les mangonneaux. Ce château, destiné aux machines de guerre, ne passait toutefois qu'en seconde ligne : le grand engin de bataille était le siphon, gros tube d'airain à gueule de bon ou à tête de Gorgone, qui, situé à la proue, vomissait le feu grégeois avec une fumée enflammée et le bruit du tonnerre.

L'empereur Léon YI et son fils Constantin Porphyrogénète, en donnant à leurs armées de terre et de mer des institutions où rien de ce qui concerne l'art naval n'est omis, nous ont doté des documents historiques les plus complets sur les constructions, les mœurs, les usages, les armes, la tacticjue, la na^^gation et la manœuvre. Durant les cinq ou six siècles qui s'écoulèrent depuis eiLx juscju'à Constantin Dra-

cosès, l'art de la guerre sur mer ne se modifia pas sensiblement. A cet égard, les Normands, les Sarrasins et les Francs ou Latins, empruntèrent beaucoup plus aiLx Grecs qu'ils ne durent leur prêter. Aussi l'immense majorité de nos termes de marine nous viennent de l'Orient, du grec en passant par l'italien, non du saxon et de l'anglais comme on l'a professé par anglomanie.

Le feu grégeois, dont l'invention remonte à Callinicus d'Héliopolis, en Syrie, et au règne de Constantin Pogonat, remplaça, pour le chargement des brûlots, tous les artifices plus anciens. Vers Tan 660, auprès de Cyzique, dans l'Hellespont, Callinicus incendia par le feu grégeois la flotte des Sarrasins au nombre de trente mille hommes. Les Grecs gardèrent si précieusement le secret de sa composition que, trois cents ans après, les peuples de l'Occident l'ignoraient encore.

On ne doit pas confondre le feu grégeois avec Chuilt de Mcdée, artifice antérieur beaucoup moins redoutable. Le feu marin^ feu liquide ou huile incendiaire^ comme on l'appelait aussi, brûlait jusque sous les flots ; l'eau paraissait activer sa violence. Il avait pour base lenaphteou pétrole, qu'on mélangeait de soufre, de résine ou de bitume. On le lançait au moyen de siphons de cuivre. On soufflait avec des sarbacanes des boulettes d'étoupes qui en étaient imbibées. Parfois de hardis plongeurs allaient briser sous la carène ie l'ennemi des vases remplis de feu liquide. Enfin des vases semblables devenaient des projectiles analogues è nos grenades et à nos bombes.

L'invention du feu grégeois, qui retarda de huit siècles la chute de l'empire d'Orient, opéra une révolution complète dans la tactique navale ; mais l'heure était arrivée où une révolution nouvelle allait encore tout changer de fond en comble.

Déjà le canon, venu de l'Occident, avait grondé sur les rives du Bosphore. Le feu grégeois devait tomber en oubli devant les rapides progrès des armes à feu modernes. Toutefois il devait encore jouer un grand rôle sur la scène navale. Aux prises avec l'artillerie de Mahomet II, il avait triomphé sur terre et forcé l'armée turque à se retirer. Maintenant, il inspirait aux marins grecs la confiance nécessaire pour affronter les forces maritimes des Ottomans, dont les quatre cents voiles couvraient les eaux de la Propontide et du Bosphore de Thrace.

Les vigies de l'avant-port annoncèrent qu'un mouvement inusité avait lieu dans la flotte ennemie. Les signaux répondaient aux signaux. Plusieurs galéaces levaient Tancre. Des barques légères, envoyées en reconnaissance, se dirigeaient du côté des Dardanelles, où, malgré l'obscurité, on croyait entrevoir un gros de navires.

— C'est évidemment le convoi de Chio, s'écria Calchondyle; en mer, amiral! en mer!

L'amiral duc Notaras avait déjà décidé que la dromone impériale sortirait avec les quatre galères génoises, mais que tous les autres navires resteraient sur leurs rames en dedans de la chaîne.

Le brave Vénitien Jacques Coq eut ainsi la douleur de ne point faire partie de l'expédition, taadis que

son jeune compatriote, Flectanella, avait le choix du navire qu'il monterait.

Les limiers de Morée, rangés en bon ordre, attendaient les chaloupes qui devaient les conduire à bord, lorsque parurent le pilote impérial Calchondyle et Jean Grant, qu'accompagnait sa fille Marthe. Elle avait supphé son père de l'emmener avec lui, préfé rant, disait-elle, tous les dangers de la sortie à ceux de l'isolement dans une maison où on la saurait sans protecteur. Jean Grant l'approuva, mais voulut qu'elle revêtît une armure. L'une de celles de Paola convenait à sa taille, elle la mit. Et bientôt se trouvant en présence de la guerrière que dans l'intimité elle nommait sa sœur :

— Capitaine Flectanella, dit-elle, puisse -je sous votre cuirasse trouver un peu de votre courage !

— Ma sœur, répondit le jeune officier, la prière sera votre arme, le bouclier qui nous protège tous !

Le pilote Calchondyle témoignait au capitaine vénitien le désir qu'il montât la dromone impériale.

— Pardonnez-moi, seigneur vénéré, dit Flectanella, j'ai obtenu la permission d'embarquer sur la Santa- Fé : ma parole me lie.

— Mon enfant, dit Jean Grant, quand tu adressais ta requête à l'empereur, la sortie de la dromone n'était point décidée.

— Qu'importe! mon père, j'ai promis. La galère du capitaine Catanio marche au second rang, et se tiendra dans vos eaux, proue sur poupe. La moitié de mes gens montera la dromone. Moi, pour être au milieu des miens, j'ai choisi pour poste de combat

l'extrême avant de la Santa-Fé. De là, mes nobles seigneurs, si vous me donnez des ordres, je les entendrai facilement et les transmettrai sur-le-champ à qui de droit.

— Qu'il en soit donc selon vos désirs ! dit le vénérable Calchondyle.

Catanio parut étonné de la préférence de Flectanella pour son propre bord, alors que INIarthe Grant montait la dromone :

— Mademoiselle, dit-il galamment, si le choix m'était accordé, j'aimerais mieux être simple combattant sur le navire qui vous porte que de commander en chef ma galère ; mais, puisqu'un devoir sacré m'enchaîne à mon bord, je jure que jamais capitaine n'aura plus strictement obéi à la dix-neu\ième institution impériale : « Il est ordoimé au centurion d'escorte de périr pour le salut du vaisseau du drongaire * plutôt que de l'abandonner. »

Sur ces mots, pourtant, le capitaine de la Santa-Fê tendit à Flectanella une main amie.

— Courtoisie à part, seigneur cavaher, dit-il, je me féliciterai maintenant de votre choix, puisque je lui dois le plus brave et le plus loyal des compagnons d'armes.

Les chaloupes poussaient chargées de soldats. Le plus grand silence était ordonné. Les rames, enveloppées d'étoupe, ne faisaient aucun bruit. Pas un

' Le général qui commandait la flotte de Constantinople portait le titre de drongaire de mer. Sous ses ordres étaient les comtes^ sortes de vice-amiraux commandant trois ou cinq dromones, dOût les capitaines se nommaient centurions.

fanal n'avait été allumé, car il importait de ne point éveiller l'attention des Turcs distraits en ce moment par les signaux du large, et qui, par bonheur, ne songeaient point à observer les mouvements du côté du port.

De grosses chaloupes se dirigeaient vers la chaîne qui fut lentement coulée au lond et que reliaient aux cabestans du rivage des câbles de manœuvre. Sur le promontoire, auprès de ces cabestans, se trouvaient l'amiral Notaras et l'empereur Constantin lui-même.

— Ami Catanio, dit à voix basse Flectanella, car vous me permettrez, seigneur, de vous appeler ainsi...

— Vous m'honorez, et je vous remercie ! répondit wement le Oénois, continuez, de grâce !

— A bord de la dromone, j'aurais été trop près de Marthe, ma sœur bien-aimée, et trop loin de vous. De l'avant de la Santa-Fé, sans la perdre de vue, je dominerai l'action; et si Marthe courait quelque grand péril, je pourrais aisément vous appeler à son secours.

— Bien ! je comprends ! dit Catanio d'un ton pénétré.

Puis, souriant avec une bienveillante affectation :

— Tout à l'heure, mon ami, je faisais allusion aux institutions navales des Grecs; j'attribuais à notre pilote général l'ancien titre de drongaire, et je m'intitulais centurion, Savez-vous bien, brave Flectanella, que vous contreviendrez singulièrement à ces ordonnances antiques en vous tenant au poste dangereux que vous choisissez?

— Je sais â merveille que le capitaine a le droit de

se tenir lâchement à couvert dans l'intérieur de ta poupe. 0 Thémistocle , qu'en penses-tu?... Mais, par saint Marc! je n'ai pas plus de goût que vousmême pour cette manière de commander et de combattre.

On accostait. Flectanella se dirigea vers l'avant, Catanio vers l'arrière. Rameurs, matelots, soldats et artificiers prirent leurs postes de combat.

Les chaînes du port étaient abaissées, les ancres hautes. Le crépuscule du matin n'argentait pas encore les eaux. Les cinq navires sortirent de front.

L'empereur Constantin Dracosès se mit à genoux sur le bastion de la citadelle, au lieu même où s'éle- Tait jadis l'autel de Minerve Ecbasia. L'impératrice sainte Hélène y avait planté une croix. L'empereur, la tenant embrassée, invoquait le Très-Haut et Très- Miséricordieux qui donna la victoire aux trois cents guerriers de Gédéon contre six vingt mille ennemis d'Israël.

— Eïa lésa! commandait l'amiral duc Notaras.

Et, les cabestans agissant avec ensemble, les chaînes furent en un clin d'oeil tendues à fleur d'eau.

Cependant Calchondyle avait laissé porter sur tribord. Son mouvement fut suivi en bon ordre par Catanio, Balaneri, Novarraet lago, tous capitaines expérimentés, braves et secondés par d'excellents équipages, tant génois que grecs insulaires d'Hydra et de Spezzia.

Le cap au sud, bannières hautes, les feux cachés, les arDies prêtes, les quatre galères, précédées par la promone impériale, gUssaient à force de rames le

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long du rivage, plaçant entre elles et la flotte turque l'îlot de Diane Orthosia. A la faveur de l'obscurité, l'escadrille était encore confondue avec les terres qu'elle côtoyait; mais ses vigies commencèrent à voir distinctement, tranchant sur le ciel, les mâtures des quatre gros bâtiments accalmis, vers lesquels nageaient les éclaireurs de la flotte ottomane.

Tout à coup les rives montueuses de Galata s'éclairèrent. Un pâle rayon crépusculaire frappa la mer plane, s'y réfracta comme sur un miroir d'acier, et rejaillit sur la longue colline qu'occupaient jadis les thermes de Zeuxippe. L'église Sainte-Sophie, que l'empereur Justinien rebâtit * sur cette hauteur, s'enveloppa bientôt de rayons d'or qui dissipaient les vapeurs du matin.

Cent mille clameurs terribles éveillaient les habitants des deux rivages. Elles répandirent l'épouvante dans le camp des Turcs ; elles firent frémir le sultan Mahomet lui-même.

La flotte ottomane venait enfin d'apercevoir l'audacieuse division grecque, cinglant vers le convoi de Chio. Les côtes d'Asie et d'Europe se couvraient d'une nnombrable multitude de spectateurs.

Le sultan, monté sur Abig, son cheval blanc, cou-

' Sainte-Sophie, l'église patriarcale dédiée à la Sagesse éternelle, fat bâtie par Constantin le Grand. Deux incemlies et un tremblement de terre l'ayant fort endommagée, elle avait déjà besoin d'être reconstruite, lorsqu'elle fut pour la troisième fois brûlée et complètement ruinée, en 531, pendant la sédition des Verts et des Bleus. Justinien s'efforça de réparer le scandale et l'impiété, enlfaisanl bâtir la splendide basilique dont l'architecture» qui a fait école, donna naissance au style byzantin.

rait au bord do la mer, tandis que de son armée se détachaient coup sur coup des galères de combal. Il s'applaudissait dj la témérité des chrétiens qui venaient, pensait-il, se livrer eux-mêmes; et cependant il était doublement mécontent de Baltaoghli, son amiral.

— Comment avait-on pu ouvrir les chames sans qu'il s'en aperçût? Et comment n'avait-il pas su profiter de l'occasion pour entrer dans le port de Constantinople ?

Une faible brise s'étant levée, la dromone et ses conserves orientèrent leurs voiles. En même temps, on vit flotter les nombreux pavillons, les banderoles, les étendards déployés en matière de défi, et, pardessus tous ces pavois, le saint labarum arboré sur sa hampe d'argent massif.

L'attaque du convoi était commencée. Mais les gens qui le montaient, Grecs et Génois, voyant venir du secours, firent une résistance honorable. Elle donna le temps à Calchondyle de disperser les premiers éclaireurs des Turcs et de se former en ligne offensive.

Les bâtiments exécutèrent la manœuvre avec une précision parfaite. La dromone se plaça en tête, la Santa-Fé à sa droite, à petite portée de voix, la galère de Balaneri à sa gauche. Les deux autres galères soutenaient des deux bords le convoi, dont les voiles avaient cessé de pendre inertes.

Les trois premières galéaces ottomanes furent désemparées en mi instant sans que les chrétiens eussent ralenti ni changé leur ordre de marche sur trois de front. Seulement, lago et Balaneri, selon leur de-

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voir, embardèrent, l'un sur la droite, l'autre sur la gauche, pour lancer par l'avant leurs projectiles embrasés.

L'empereur Constantin bénit le ciel.

— Ce début est de bon augure ! dit l'amiral Notaras demeuré auprès de lui.

Mahomet II devint sombre. Ses genoux serrèrent avec plus de force la croupe de son fougueux coursier qui bondit au contact de l'éperon.

A son bord, l'amiral Baltaoghli frémissait d'indignation et de courroux. Bulgare d'origine, renégat et pirate insigne qui avait saccagé Lesbos et, durant quatre années de courses, commis dans l'Archipel mille atrocités sans nom, il devait à ses crimes la faveur du sultan. Déjà il tremblait de la perdre. Aussi, poussant des cris de rage, il ordonna de mettre les Grecs entre deux feux, envoya ses galères d'avantgarde au combat, et puis, se jetant dans une barque, alla sur ses principaux navires exhorter ses gens à bien faire.

Grecs ni Génois n'avaient besoin d'exhortations menaçantes. L'escadrille, comme un volcan, vomissait des flammes qui embrasaient jusqu'aux flots de la mer. L'artillerie des Turcs ripostait en vain. Leurs boulets passaient le plus souvent au-dessus des mâts ou sous les carènes. Deux de leurs gros vaisseaux osèrent pourtant se mettre en travers, tirèrent sur la masse trop compacte des Grecs et jetèrent le trouble à leurs bords.

Comprenant toute l'étendue d'un danger encore nouveau à cette époque, la prise en enfilade, Cal-

chondyle ordonna de forcer de rames en faisant signe à Jean Grant de redoubler d'efforts. Le ^ieil ingénieur allemand sourit :

— Grêle d'enfer! camarades! cria-t-il aux gens montés sur la tour centrale. J'ai mieiLx que ça, poursuivit-il en s'adressant à sa fille Marthe.

Et cependant, à son commandement, cent vases remplis de feu grégeois éclatèrent au-dessus des vaisseaux turcs, tandis que par le siphon de proue s'échappait à jet continu, avec un fracas indescriptible, un fleuve d'huile brûlante qui fit des eaux une fournaise.

Le canon des Turcs se tut.

— En arrière ! pilote, en arrière ! cria Jean Grant, ou nous brûlons avec eux.

— Sciez partout! commanda Calchondyle qui, du haut de la cataphracte, dirigeait la manœuvre générale.

Les deux vaisseaux turcs sautent et couvrent de leurs débris la mer fumante. Mais le mouvement rétrograde précipité qu'il a fallu opérer pour éditer l'incendie, a rompu l'ordre de bataille des Grecs. Les Ottomans en profitent. Leurs galéaces pénètrent en^ tre les na\ires génois qui se trouvent aussitôt aux prises avec des nuées d'ennemis résolus à tenter l'abordage.

La situation se complique de tous les côtés à la fois.

L'un des bâtiments de Chio est le premier enlevé par les Turcs qui massacrent ses défenseurs. lago et Novarra, par un contre-abordage, le délivrent, sont

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enveloppés à leur tour et disparaissent dans iin épais nuage de fumée noire.

Balaneri, i)ar une manœuvre téméraire, préserva le reste du convoi d'une destruction complète. Trois felouques, chargées de soldats turcs, s'avancent en ligne serrée. Il se lance sur elles à toute vitesse, écrase la première sous son éperon, incendie la seconde en l'arrosant de feu liquide, et enfin, faisant jouer la batiste de sa tour, envoie à la troisième une meule qui la coule instantanément. Un des navires de Chio est en proie aux flammes, Balaneri le remorque et parvient à faire éteindre le feu. Les Turcs ont lancé un brûlot, Balaneri le détourne, le renvoie à ceux qui l'ont allumé et fait périr une de leurs plus belles galéaces. Les abordages et les contre-abordages donnent lieu à d'horribles mêlées. Les faulx font leur épouvantable office. Des rangs entiers de rameurs sont moissonnés. La mer bouillante devient noire du sang qui crépite et fume au-dessus des flammes grégeoises.

lago et Novarra, vainqueurs de trois galères, délivrent enfin Balaneri au moment où il va être écrasé sous le nombre.

Pendant que ces formidables épisodes se succédaient à l'arrière-garde, la dromone était le centre do combats plus acharnés encore. Baltaoglili ne cessait d'envoyer contre elle ses vaisseaux les mieux armés; enfin avec son amiral qui portait soixante canons, il venait consommer sa perte.

Aux cris d'Allah, vociférés par des milliers de soldats et de rameurs, barques et felouques, navires

de toutes formes et de tous rangs se portent vers la dromone soutenue avec une admirable constance par la Santa-Féde Catanio. Les deux bâtiments semblaient n'en faire qu'un à double proue, à double siphon d'airain.

— L'affaire devient chaude, jouons le grand jeu, dit J^n Grant en embrassant sa fille Marthe. Ma chère enfant, attends-moi ici derrière le siphonator; et vous, artificiers, ne faites point feu sans mes ordres.

L'ingénieur monta sur la tour centrale et dit aux matelots de hisser dans la baliste une tonne énorme de feu liquide.

Flectanella n'était pas oisif. Du tillac d'avant de la Santa-Fé, il dirigeait une arquebusade qui abattait par files les rameurs des galères et felouques. En outre, avec son cor d'ivoire, il transmettait à Catanio les ordres du pilote général, dont ses limiers de Morée protégeaient le gouvernail.

BaltaoghU s'approchait. Jean Grant, mèche allumée en main, guettait l'instant favorable. L'on tirait le canon, on faisait jouer quelques serpentins; ce n'étaient là que des intermèdes.

— Mes amis, disait Marthe au siphonator et à ses artificiers, ne vous pressez pas; vous avez entendu mon père.

— Soyez tranquille, mademoiselle, on sait observer une consigne! répondit le gardien du dragon grégeois; mais au fait, j'ai tort de parler ainsi, car personne au monde n'est plus tranquille que vous. *

— On dirait à vous voir, ajoutait un machiniste cranequinier, que vous êtes paisiblement devant l'autel de la madone.

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Il aurait pu se reprendre, lui aussi, comme s'était repris le chef de l'escouade, puisque du fond du cœur Marthe priait la sainte Mère de Dieu d'intercéder pour le salut de la division navale.

Cependant un radeau informe, semblable à un amas de débris, aborde, sans avoir été aperçu, sous l'éperon même de la dromone. Il avait été lancé à la mer par les ordres de Baltaoghli qui, usant d'un stratagème de pirate, compte se rendre maître par surprise du siphon et de ses abords. Vingt renégats intrépides, presque nus, car ils ont nagé entre deux eaux, mais armés de longs poignards, se jettent sur le siphonator et les artificiers.

Marthe va périr égorgée.

— Feu! commande au même instant Jean Grant qui allume son épouvantable projectile.

La baliste le lance avec un fracas tel que les deux rivages en sont ébranlés. On crut voir tomber le soleil sur le vaisseau amiral des Turcs. Voiles et cordages s'enflammèrent sur-le-champ. Une fumée opaque déroba ensuite à la multitude les scènes tumultueuses du drame naval.

— Feu donc, siphonator! répétait Jean Grant du haut de la tour. Marthe, ma fille, dis -leur de faire feu !

Le dragon d'airain était au pouvoir des pirates du radeau, et dix chaloupes chargées de Turcs se dirigeaient vers la proue de la dromone.

— Marthe!... Marthe! Marthe!... s'écrièrent coup sur coup avec l'accent du désespoir Flectanella, Jean Grant et enfin Catanio.

Coup sur coup aussi, on vit une masse de combat-

tants se précipiter de la S anta-Fé abord de la dromone. Les limiers de Morée bondissaient sur les traces de leur jeune capitaine, Barile et Scala en tête de tous. Marthe, pour échapper aux bandits, s'était jetée à la mer. L'armure qu'elle portait l'entraîna au lond. Jean Grant éperdu faillit se faire massacrer par les abordeurs. Mais Barile et Scala s'étaient dépouillés de leurs cuirasses et de leurs casques, ils plongèrent.

— Un canot! un canot! criait Flectanella dont la valeureuse troupe combattait les pirates et les Turcs agglomérés sur la proue.

De l'arrière surplombant de la Santa-Fé, Catanio avait tout vu, tout compris. Ce fut lui qui sauva la jeune fille, arrachée des flots, malgré son armure, par les deux vétérans. Il s'était suspendu à un cordage qui traînait à l'eau. Une chaloupe eiuiemie allait couler de nouveau Marthe et les deux nageurs. Catanio saute sur l'avant de cette chaloupe où s'accrochent Barile et Scala soutenant la fille de Jean Grant. Seul contre tous, il protège ce groupe désarmé. Rameurs et soldats l'attaquèrent. Dix lances, autant d'a\irons, le menacent.

A genoux sur l'étroit tillac triangulaire de la barque ennemie, il fait un moulinet avec sa massive épée à deux tranchants.

Barile et Scala ont pu attacher par la ceinture au cordage traînant Marthe complètement évanouie.

— Hissez! camarades! crièrent-ils aux marins de la dromone.

— Votre fille est sauvée ! dit Flectanella.

Marthe est dans les bras de son père, mais Catanio

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va périr. Alors, comme s'ils avaient eu le don de marcher sur les eaux, les limiers de Morée fondent en masse à bord de la chaloupe.

Flectanella, les cheveux épars, car son casque criblé de traits s'est détaché de son jeune front, est comparable à l'archange saint Michel. Avec un élan irrésistible, on l'a vu préserver d'une mort certaine Catanio, baigné dans son sang et qui allait rouler à la mer. On l'a vu voler en quelque sorte à travers les flammes. Ses yeux brillent d'un éclat serein, sa douce voix murmure un hymne de reconnaissance, sa chevelure tombe en longs anneaux sur son armure brillante.

D'un geste, le capitaine au cor d'ivoire ordonne à ses limiers de faire main basse sur les Turcs; en même temps, déchirant son écharpe, il étanche le sang de Catanio.

Les ennemis ont disparu. Barile et Scala portent à son bord le capitaine génois qui presse avec reconnaissance entre ses mains la main gantée de fer de l'intrépide Flectanella.

— Frère, dit-il, je vous dois la \ie !

— Vous veniez de la rendre à ma sœur Marthe ; Dieu a permis que je pusse arriver à temps!... Mais qu'on panse vos blessures...

— Ici même! répond Catanio remonté sur la cataphracte de sa galère.

Le chirurgien accourt.

Flectanella reprend son poste périlleux d'où elle a le bonheur de voir Marthe à côté de son père sur le pavimentum de la droQione, libre enfin, car tous les pirates ont succombé.

Calchondyle, qui dirige les mouvements généraux, fait aux siens le signal de reprendre l'ordre de marche primitif; mais les Turcs n'ont pas encore renoncé à vaincre. Le son du cor de Flectanella rallie les troupes. Tous les téméraires qui ont envahi les ponts des navires alliés périront sous les coups des limiers de Morée, que leur capitaine, au dire de l'historien grec, excite comme braves chiens de vénerie.

lago, Balaneri, Novarra, secourus tour à tour, sont en mesure d'obéir au pilote général.

Le bataillon carré se reforme. La division grecque na\igue fièrement parmi les débris des vaisseaiLx et galéaces de Mahomet.

Siphons , serpentins, coulevrines, canons et sarbacanes vomissent le feu, le fer, la ruine, la terreur.

L'amiral Baltaoghli, dont la grande caraque brûle dévorée par le feu' grégeois, s'est réfugié dans une misérable barque; et Calchondyle, enveloppé d'un nuage de flammes tonnantes, s'avance triomphalement vers l'entrée du port.

La déroute des Ottomans est complète ; les uns coui>ent leurs cables et font côte sous toutes voiles; les autres abandonnent leurs navires pour fuir en canots; d'autres plus épouvantés ne bougent point et périssent sans même se servir de leurs canons.

Les bâtiments de transport équipés à Chio, étant abondamment chargés de munitions et d'artifices, ont renouvelé les provisions de leurs protecteurs dont le feu ne se ralentit pas. De tribord, de bâbord, par l'extrÔQie avant surtout^ et du haut des tours de manœuvre, une pluie ardente tombe sur les Turcs dispersés

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par les cinq vaisseaux chrétiens, « démons flamboyants qui ne laissent dans leur sanglant sillage que la mort et l'incendie, »

On pouvait, a écrit Phranzès, suivre leurs traces « aux éclairs de flammes et au nuage de fumée qu'ils laissaient derrière eux parmi la flotte turque incendiée, ainsi que le feu du ciel sillonne des épis mûrs. »

En effet, sur les soixante-dix vaisseaux ou galéaces de Mahomet, cifnquante périrent, — une foule de bâtiments de moindre force, felouques, courriers ou transports, furent écrasés par l'artillerie ou brûlés par le feu grégeois,— une foule d'autres s'échouèrent et firent naufrage. On évalue à plus de douze mille hommes la perte du côté des Turcs.

Enfin, malgré de graves avaries et la mort d'un trop grand nombre de braves marins, l'escadre grecque rentra dans le port aux acclamations enthousiastes du peuple de Constantinople.

Constantin Dracosès, suivi de l'amiral Notaras et des principaux seigneurs de l'empire, se rendit à bord de la dromone. Il embrassa Calchondyle que féhcitaient àl'envi François de Tolède, Théophile Paléologue, Jean de Dalmatie et Giustiniani, commandant général de la défense.

— Je dois tous mes succès aux braves qui m'on* secondé, répondit le vénérable pilote.

L'empereur voulut passer les officiers en revue, lago, Balaneri, Novarra, complimentés sur leur belle conduite, durent avouer alors que, sans même excepter Jean Grant, personne n'avait rendu d'aussi grands Services que le Vénitien Flectanella.

— L'adolescent au cor d'ivoire ! dit l'empereur. Ce jeune cavalier est vraiment béni de Dieu. Sous nos murs, au sein de notre propre conseil, et enfin aujourd'hui à bord de notre flotte, il nous a rendu par trois fois les plus signalés services. Mais où donc est-il?

— Hélas! Sire, répondit le pilote général; en ce moment le cœur du lionceau saigne de douleur. Il est avec Jean Grant et sa fille Marthe au chevet de Catanio mourant!... Jean Grant a été sublime comme toujours, poursuivit Calchondyle.

— Comme toujours! répétèrent Giustiniani et plusieurs autres grands officiers admirateurs sincères des talents du vieil ingénieur.

— Quant à Catanio, digne ami de Flectanella, plaise à Dieu de nous le conserver! Sa valeur et son sangfroid ne le cèdent qu'à son habileté comme marin. Notre flotte ferait en lui la plus grande des pertes !

— Il est juste, dit alors l'empereur, que j'aille Tisiter ceux dont les valeureux services font ma joie pendant qu'ils sont eux-mêmes plongés dans la tristesse.

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