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Essais, III, ix

LES QUATRAINS DE PIBRAC. li

sur un banc à haut dossier', ses Quatrains l'un après l'autre, on trouve, en cette iniaf^e, de l;i gravilë, de l'ampleur, et Ton juge que la personne de l'ouvrier annonce et explique le caractère de l'œuvre.

Un homme qui a beaucoup lu, beaucoup médité, vient-il à mettre au jour la richesse, jusque-là cachée, de ses sentences? Alors vous êtes tous éblouis, comme si un roi vous ouvrait la porte de son trésor, et de môme qu'il vous serait facile de distinguer, au milieu des merveilles royales, les joyaux d'un autre âge et les choses précieuses que les Portugais tirent des Indes, de même, aussitôt que le sage consent à produire ses pensées, il vous est aisé de reconnaître ce qu'il doit aux philosophes de jadis, et vous retrouvez chez lui les débris des doctrines mortes. Ainsi parle Pihrac {Quai. 76-78), et non seulement il avoue qu'il a plutôt recueilli qu'inventé les maximes qu'il nous propose, mais il prend soin de nous apprendre qu'il a puisé à trois sources, qui sont l'hébraïque, la grecque et la latine.

En ce qui concerne la Bible, les emprunte qu'il lui a faits ne sont pas fort manifestes. Je sais bien qu'il nous prescrit des chose!? qui nous sont ordonnées aussi — et plusieurs fois — par les livres saints ; mais ce sont là des principes de morale à ce point élémentaires qu'on les retrouve à la base de toute civilisation, qu'ils appartiennent aux religions les plus diverses, en sorte que l'on ne voit pas pourquoi Pibrac les aurait extraits de l'Ecriture et non point d'ailleurs. Il me semble que les Quatrains n'ont aucunement l'esprit biblique. Ils sont moins vibrants, moins enflammés que les Proverbes de Salomon, dont les dix premiers chapitres exaltent la Prudence en litanies passionnées, et finissent par la montrer tyrannique, à force de la peindre nécessaire. De plus, la sagesse

1. Voyez la Notice sur le château de Pibrac, par Raoul du Faur, comte de Pibrac. Toulouse, Privât ; in-S», 1900.

de l'Ancien Testament — si elle recommande parfois d'être charitable, de s'oublier — ne s'élève pas toujours : il lui arrive d'être ménagère et marchande; elle veut sa récompense en ce monde (du blé, de l'huile, la domination); elle est l'apanage d'une race, un bouclier contre le voisin, un préservatif contre les sortilèges de la femme étrangère.

Cette façon rude et primitive de comprendre la vie intérieure, le droit des gens, ne pouvait nullement suffire à la complexité d'une âme moderne, à la délicatesse d'un lettré. Pibrac se tourne vers un autre idéal, et, par un phénomène que l'influence de l'humanisme a rendu très ordinaire, il se sent — lai, chrétien — attiré vers la philosophie païenne, et il juge les moralistes grecs supérieurs à ceux de la Judée. Le gotit qu'il a pour les premiers, il ne songe pas à le dissimuler; il l'affiche, au contraire, lorsqu'il commence, en 1574, la publication de ses Quatrains. A dire vrai, bien qu'il déclare alors, dans un titre fort explicite ^ avoir eu comme modèles Epicharme et Phocylide, il est difficile de préciser les imitations qu'il a faites et d'eux, et des autres poètes gnomiques, et des sept sages, car la plupart de ces auteurs s'étant bornés à réduire en formules les règles instinctives de la probité, on. tombe, dès que l'on veut marquer l'influence qu'ils exercèrent, dans l'inconvénient que j'ai signalé en parlant des livres saints. Toutefois, s'il faut renoncer à déterminer clairement ce que Pibrac emprunta à un Epicharme, à un Solon ou même à un Hésiode 2, le sceau des doctrines grecques n'en demeure pas moins imprimé sur son œuvre très profondément, attendu qu'elle porte les traces des théories rîe Pythagore, qu'elle n'a pu se soustraire au platonisme, et qu'elle est enfin dominée par les idées de Plutarque.

Pibrac ne parle de Lj^curgue qu'une seule fois {Quat. 92),

1. Cinquante Quatrains, contenant préceptes et enseignemens vtiles pour la vie de l'homme, composez à l'imitation de PhocylideS) d'Epicharmus et autt^es anciens Poètes grecs, par le S. de Pib.

2. Du livre des Travaux et des Jours Pibrac a tiré peu de chose. Cette rude économie paysanne, ces préceptes maussades devaient le rebuter sans doute, et il ne les jugeait propres qu'à des hommes obligés de vivre étroitement, sur un sol ingrat.

mais ou devine sans peine qu'il était rempli d'admiration ()()ur la constitution <le Lacédérnone et pour l'âme Spartiate. Ainsi ({uo Montaigne et Rousseau, il acceptait aveuglément toutes les assertions de Plutaripie, et il n'aurait jamais admis (ju'il y eût un élément fabuleux dans la i)eintiire de celte ville où les mères se réjouissaient de la MU)i't honorable de leurs (ils, et où la monnaie était de fer. A ceux qui souhaitaient le règne de la vertu, Sparte apparaissait autrefois comme l'éducatrice de l'univers, et ils tenaient pour des demi-dieux ces hommes qui ne menlaient point, qui vivaient candides et nus, obéissaient aux lois, et domptaient les vices et les faiblesses au moj'en d'apophtegmes concis.

Que Pibrac ait eu cette vision, qu'il se soit dit que la France guérirait si elle adoptait le régime du brouet noir, voilà qui n'est pas douteux; mais un tel rêve ne pouvait satisfaire qu'à moitié une intelligence ornée et délicate. Patriote et magistrat, le poète des Quatrains voulait ramener ses lecteurs aux sources du civisme et de la justice; orateur et lettré, il comprenait bien que les lois de Lycurgue n'étaient propres qu'à une sélection guerrière, à des âmes bornées et droites, réduites à une seule passion. C'est pourquoi — d'instinct peut-être — il résolut que la vie sentimentale de l'homme, tel qu'il le rêvait, devait être beaucoup enrichie, et il s'inquiéta de donner au citoyen selon Lycurgue une morale qui le complétât sans l'afiàiblir. Cette morale propre à des héros, la philosophie stoïcienne était seule capable de la fournir.

Si je ne me trompe, nous voici arrivés maintenant aux sources latines des Quatrains. Je crois, en effet, que Pibrac a plutôt connu le stoïcisme par Cicéron et Sénèque que par Diogène Laërce. Quoi qu'il en soit, il l'a connu, ainsi que le prouvent les strophes qu'il consacre au portrait du sage. {Quat. 58-60.) Ce sage que l'infortune ne saurait atteindre, pour qui le hasard n'existe pas, qui demeure libre dans les chaînes et riche dans la pauvreté, que la furie des tyrans ne trouble en rien, c'est celui que la secte du Portique n'a cessé de magnifier, c'est le Spartiate du monde moral, et il se plie

aux règles de l'ample machine ronde comme les concitoyens de Lycurgue aux lois de leur ville. Ses devoirs se sont élargis, tout en conservant leur rigueur; sa conscience s'étend, mais elle ne fléchit pas, et il est maintenant l'esclave d'une fraternité qui n'a point d'autres limites que celles de l'univers i.

Nous sommes ici au centre du système de Pibrac, et il est manifeste que les Quatrains , si l'on néglige les nombreuses strophes qui ne renferment que des proverbes ou des constatations triviales, offrent à notre émulation un type de la vertu accomplie, un composé harmonieux du citoyen et du sage de l'antiquité ou, pour employer le jargon d'à présent, un modèle du surhomme.

Fort bien, dira-t-on, mais ce surhom/me n'existe pas plus que l'hippogriffe ou la chimère, il représente un idéal qui décourage les meilleures volontés. J'avoue que Pibrac aurait dû songer à cela. Son excuse, c'est qu'il écrivait en un royaume tellement ébranlé qu'il était naturel de recourir aux remèdes héroïques. Ils ne pouvaient servir à un peuple devenu féroce, soit! Mais un manuel de civilité puérile ne lui eiit pas davantage profité; en bâtissant sa doctrine sur la mesure des maux publics, Pibrac a pris, somme toute, le moins déraisonnable parti, celui, en outre, qui convenait le mieux à une âme comme la sienne.

Du reste, il n'a pas eu le projet de restaurer intégralement la morale des stoïciens, mais de l'adapter à la société moderne. Son œuvre trahit le souci de la réalité et, parmi les réflexions d'un caractère général ou d'une prudence plus que millénaire, on note des avis qui s'expliquent soit par la constitution actuelle de l'Etat, soit par les calamités du moment. C'est ainsi qu'en ces Quatrains, calqués souvent sur des exemplaires grecs, on lit une critique de la cour, qui nous est dépeinte comme le domaine de la calomnie et du mensonge ^

1. Sans parler du portrait du sage, on trouve chez Pibrac plusieurs allusions aux stoïciens et à leur doctrine. Voyez, par exemple, les Quatrains 6, 27, 50.

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