Ibid
Pibrac consigne, en ce passage, les résultats de sa propre expérience, et j'en dis autant pour les vers où, se rappelant peut-être les éclipses de son crédit, il constate à quel point est fragile la faveur des rois {Quat. 111-113.) A ces maîtres du monde, il ne ménage pas les avis, et s'il leur en donne qui datent de Salomon, s'il leur recommande de chasser les flatteurs, de se montrer généreux, de travailler à être aimés', il ne se borne pas toujours à des lieux communs de cette sorte. Non content de promettre aux tyrans une fin sanglante {Quat. 104), il étale des opinions qui, cent ans plus tard, auraient paru factieuses. Que de courage dans la strophe qui commence ainsi :
Je hay ces mots de puissance absolue ^ I...
Quelle claire vue sur l'avenir! Ce n'est plus un recueil d'adages que nous avons devant nous, ce sont des sentences politiques, parmi lesquelles il s'en trouve qui ont le caractère d'une prophétie. Tel le quatrain 97. Il dévoile l'imprudence des chefs de parti qui ont, à cause des dissensions religieuses ou civiles, appelé aux armes le peuple : ils prétendaient avoir des soldats, et ils se sont donné des maîtres.
On le voit donc, Pibrac juge son époque avec une sévérité légitime. Mais bien qu'il dise très nettement que personne n'est sage autour de lui {Quat. 58), et tout en indiquant à mots couverts que, pour annoncer à la France une tempête prochaine, les cieux ont retiré la vie au reste des bons citoyens {Ibid., 115j, il n'entend point que la forme de l'Etat soit en rien modifiée. Pour lui, comme pour Montaigne^, le pire des
1. Quatrains 94, 96, 101. — Cf. (102-103) une réflexion assez banale sur les devoirs des rois.
2. Ibid., 98. — Ici, le blâme est direct, mais Pibrac semble, ailleurs, procéder d'une façon moins explicite. Ainsi lorsqu'il enseigne {Quat. 99) qu'il faut être bienveillant envers les étrangers sans leur abandonner cependant « les biens de la maison », il ne pense probablement pas à mettre le commun de ses lecteurs en garde contre une excessive libéralité (défaut rare, peu bourgeois), et la critique s'adresse plutôt à la cour de France où nombre d'Italiens s'engraissaient.
3. «... Il n'est aulcun si mauvais train, pouryeu qu'il aye de l'aage et
gouvernements était encore tolérable pourvu qu'il eût l'avantage de la stabilité. On en était venu, après tant de crises, à souhaiter des maux qui, du moins, ne changeassent plus, auxquels on eût le temps de s'accommoder, et l'on préférait aux angoisses de l'incertitude la pratique d'une souffrance connue. Cette manière de se montrer conservateur n'était pas autre chose qu'un loyalisme tenace mais désabusé, une résignation fondée sur la peur de l'avenir. Pibrac ne le cache pas : s'il veut que l'on maintienne les lois qui existent, ce n'est pas qu'il les estime bonnes, c'est que tout changement est un danger {Quat. 92), et puisqu'il faut se soumettre à Dieu, vivre là où il nous a placés, obéir, dans une république, à la volonté commune, et, dans une monarchie, aux décisions du prince {IMd., 109). Oui, mais si ce prince est un tyran?... Pibrac n'élude pas la question; il avait dû sans doute se la poser très souvent, ayant servi les maîtres que l'on sait. Ici encore il 'embrasse le parti de la patience, et il écrit ces vers — peu raisonnables, mais émouvants — où se devinent les tristesses d'un homme que l'éclat du trône n'aveuglait point :
Il est permis souhaiter un bon Prince,
Mais tel qu'il est, il le convient porter. (Ibid., 110.)
Que ce mot «porter» est éloquent! Le poète ajoute pour ceux qui ne comprendraient pas quel intérêt il peut y avoir à « porter » un roi injuste : mieux vaut accepter le despotisme que de jeter le trouble dans un pays. Ainsi cette maxime, qui semble d'abord si contestable, elle est, en définitive, inspirée par l'amour de la patrie.
Ai-je su mettre en lumière les caractères généraux des
de la constance, qui ne vaille mieulx que le changement et le remuement. Nos mœurs sont extrêmement corrompues, et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement ; de nos loix et usances, il y en a plusieurs barbares et monstrueuses : toutesfois, pour la difficulté de nous mettre en meilleur estât, et le dangier de ce croulement, si ie pouvoy planter une cheville à nostre roue et l'arrester en ce poinct, ie le feroy de bon cœur. » (Essais, II, xvii.) Montaigne exprime ailleurs la même idée avec force (III, ix), et il cite le 109= Quatrain de Pibrac.
Quatrains'^ Si oui, on tombera <raccorfl avec moi qu'ils sont coiniuo ini[)régnés de la plus ausière philosophie des anciens; qu'ils pei{,ment quelquefois d'un vivant pinceau la société française du XVI* siècle; que cet étonnant mélange est voulu, puisque le moraliste se propose de fortifier les âmes de ses concitoyens par les enseignements du passé. Notons encore ceci : Pibrac aime tellement la vertu, il la croit à ce point active qu'elle suffira, selon lui, à changer les mœurs privées et publiques; il ne veut pas que l'on répare le mécanisme du gouvernement, que l'on amende les lois en vigueur. Pour conquérir repos et félicité, seule la sagesse est nécessaire. Qu'on l'écoute donc, cette sagesse, et elle va purifier à la fois l'esprit de chacun et de tous, l'individu et la société.
Les Quatrains eurent une destinée que leur auteur, sans doute, n'avait pas prévue : ils devinrent la Bible des écoliers, et bien qu'ils fussent presque trop graves pour l'âge miir, on ne laissa pas de les imposer à l'enfance. A peine étaient-ils publiés qu'on les regarda comme classiques; leur vogue fut subite et durable*. A quoi faut-il l'attribuer? Précisément à l'austérité du texte, au ton quasi sacerdotal, à la discrétion de l'écrivain qui tâche de ne pas exciter, en parlant des passions que la nature éveille à son heure, la curiosité de l'innocence-. Et puis le recueil de Pibrac avait un autre mérite : sa brièveté. On objectera peut-être que si toute la morale est contenue dans le Décalogue, il ne fallait pas cent vingt-six stro-
1. Pasquier constate déjà {Rech., VII, 6, col. 708-A) le rôle que cet ouvi-age jouait dans l'éducation : « Jamais chose ne fut plus utile et agréable au peuple que les Quadi-ains... Nous les faisons apprendre à nos enfants pour leur servir de première instruction, et neantmoins dignes d'estre enchâssez aux cœurs dos plus grands. » — Molière met en scène un bourgeois {Sgan., I) qui voudrait que la jeunesse, au lieu de dévorer les romans, étudiât les bo-ns dictons de Pibrac ot de Mathieu.
y. Il n'y réussit pas toujours. Qu'on lise, par exemple, le Quatrain 70, et l'on s'étonnera que les pédagogues de jadis l'aient cru ad us uni delphini.
phes pour nous rappeler nos devoirs. Mais que l'on considère l'épaisseur de certains livres parémiographiques, que l'on essaie de remuer un Stobée in-folio, alors on admirera chez Pibrac la concision, la mesure, et l'on comprendra pourquoi son œuvre fut placée entre les mains des enfants.
Reste à savoir si elle conveaait à la formation des esprits jeunes.
Les Quatrains renferment, on l'a vu, une doctrine saine et robuste, nombre de vérités fort belles. Par malheur, le voile qui les enveloppe n'est pas toujours transparent. Cette poésie d'un savant homme exige de l'attention, et présente des images dont le sens échappe à ceux qui ignorent les lettres grecques et latines. Un pareil texte veut une glose, et il n'a pu être entendu par les écoliers d'autrefois que si les maîtres l'ont enrichi d'un commentaire. Mais tel n'était pas l'usage, et les Quatrains demeurèrent un trésor fermé. Ou bien on laissait à l'élève le soin de les apprendre tout seul^ ou bien on les lui faisait réciter à la manière d'un oiseau parleur^, ou bien on les lui expliquait, et l'explication était souvent plus lamentable que le silence^. Ces trois méthodes devaient four-
1. « Je me souviens encore que ma cousine et moi, qui étions à peu près du même âge, nous passions une partie du jour à gai^der les dindons de ma tante. On nous plaquoit un masque sur notre nez, car on avoit peur que nous ne nous hâlassions; on nous mettoit au bras un petit panier où étoit notre déjeuner avec un petit livret des Quatrains de Pibrac, dont on nous donnoit quelques pages à apprendre par jour; avec cela on nous mettoit une grande gaule dans la main, et on nous chargeoit d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne dévoient point aller. » (M"»« de Maintenon, Conseils aux demoiselles , édit. Lavallée, Paris, 1857, t. I, p. 98.)
2. c< La plus habile [des gouvernantes] est celle qui sait quelques ligues de vers, quelques Quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion, et qu'on récite comme un petit perroquet. » iM™" de Maintenon, Entretiens sur l'éducation des filles, édit. Lavallée, Paris, 1854, p. 144.)
3. Voici un exemple. Pibrac dépeint en ces termes [Quat. 17) la toutepuissance de Dieu : « Il veut, c'est faict : sans travail et sans peine | Tous animaux, jusqu'au moindre qui vit, | Il a créé, les soustient, les nourrit, | Et les deffaict du vent de son haleine. » Veut-on savoir quelle explication la gouvernante d'un enfant royal donnait d'un pareil passage? Qu'on lise ces lignes da médecin Héroai'd : « Le 30 [sept. 1606], Samedi. — Il [le dauphin Louis, fils de Henri IV] prie Dieu, dit
nir des résultats analogues; elles sacrifiaieat la réflexion à la mémoire, rendaient vaine l'œuvre de Pibrac.
Pour tout (lire, alors même qu'elle eût trouvé des interprètes judicieux, elle n'eu aurait pas moins eu un défaut qui la dépare. Et lequel? Elle manque de joie, de tendresse. La chose nous frappe aujourd'hui, mais il est probable qu'elle ne choquait guère les Français du xvi® siècle, accoutumés qu'ils étaient à une pédagogie chagrine. J'admets même que, par comparaison, les Quatrains ne paraissent pas proscrire entièrement l'espérance. Ils ne ressemblent point, Dieu merci! aux Tablettes de Mathieu, qui ne voit dans la vie que son terme, qui répète : « Frère, il faut mourir! » et vous induit de la sorte à attendre, dans l'immobilité et l'effroi, le jour où l'on rendra compte. Pibrac est plus raisonnable. Il se ressent toutefois de son attachement aux stoïciens, et la logique le force à n'accorder que peu de place aux affections humaines. Ainsi faisait Epictète. Nous sommes, à l'en croire, des voyageurs. •Nous avons le droit, si le vaisseau relâche, de nous promener un moment sur le rivage delà mer, de ramasser des coquillages et d'en remplir le pan de nos robes. Mais, au premier appel du pilote, il faut jeter en hâte cette moisson vaine, rejoindre en courant le navire. Symbole lumineux. Dans le voyage de la vie, nos amours ne sont pas autre chose que les coquillages du philosophe : on ne les a pas pour les garder; on doit, au premier signe du pilote d'en haut, secouer sa robe, renoncer aux richesses du cœur.
En tant que néo-stoïcien, Pibrac adhérait à de tels dogmes, et bien qu'il soit permis de douter qu'il ait pratiqué lui-même cette sagesse impassible\ il n'en est pas moins vrai que ses
ses Quatrains de Pibrac, et à celui où il y a que Dieu, d'un soufle de sa bouclie, nous peut emporter. M™" de Montglat lui remontre que, s'il n'étoit sage, que Dieu l'emporteroit bien loin, d'un coup de son soufle. « Eh! dit-il, je m'en retouriierois dans le ventre à maman. » Journal de Jean Héroard (16nl-16:28) extrait des mss. originaux par Soulié et de Barthélémy (Paris, 1868), t. I, p. 217.
1. Voyez la lin de la pièce Sur les plaisirs de la vie rustique. (Claretie, p. 1^5.) ce Ces vers ie composois au lieu de ma naissance, | ... | Et eusse poursuiui les biens du labourage, | Mais' la mort de mon fils m'en
vers moraux ne parlent presque jamais des sympathies les plus naturelles et les plus douces. Ils ne disent de l'amour qu'un mot : Fuis le breuvage de Circé, n'écoute pas les Sirènes, ou bien tu courras par les champs, « plus abruty qu'une beste sauvage^». Et voilà... Ils n'insistent point sur la famille, se bornent à des avertissements généraux : Honore ton père et ta mère; instruis ton fils par ton exemple; tâche d'être maître chez toi^ Quelle sécheresse! La parenté impose des devoirs dont il aurait fallu montrer et la rigueur et le charme, mais Pibrac pense surtout à former des citoyens, et il ne s'inquiète guère des lois qui président aux groupes intimes. Parmi les rapports qui existent entre les hommes privés, celui qui semble le préoccuper davantage, c'est encore l'amitié^. Peut-être croyait-il, avec Aristote et Montaigne^, qu'en tous temps « les bons législateurs ont eu plus de soing de l'amitié que de la iustice ». D'ailleurs, ce sentiment même ne lui inspire qu'un petit nombre de réflexions, et, si l'on examine l'ensemble des Quatrains, on voit facilement que les afiéctions particulières y sont traitées ou comme des faiblesses dont on doit rougir, ou comme des instincts inférieurs, ou comme des nécessités établies par la divinité et la nature. Quant aux passions vraiment nobles, elles ont pour objet la patrie, la religion et, plus encore^ la sagesse, sans laquelle on ne saurait servir ni la religion, ni la patrie. 11 y a lieu de regretter que Pibrac n'ait pas assez montré le mérite des petites vertus, de ces vertus qui rendent parfois aimables les âmes moyennes, et qui permettent à ceux qui ne prétendent ni à l'héroïsme ni à la sainteté de s'estimer les uns les autres et de se fréquenter sans tristesse. Loin de nous révéler, comme ils le veulent, le souverain bien, les Quatrains nous peignent une vie sombre, puisque, non contents de nous demander
oste le courage, j Et trouble tellement de douleur mon esprit | Que l'en laisse imparfait pour iamais cest escrit. »