D'UN CÉLIBATAIRE
VOUS vois à présent si rarement, et ne puis tous trouver seule, et ne puis vous dire tout ce que j'ai dans le cœur. Je pense à vous tout le jour. Quand vient le soir, j'aspire au malin, avec la joie d'être sous le même toit que vous, avec l'espérance de vous rencontrer. Souvent je suis trompé dans mes vœux, et je souffre cruellement; mais une idée me console. Je crois que vous m'aimez un peu.
— Oui, Tom; je vous aime. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois, et je ne crains pas de vous le répéter. Si pour d'autres que vous mon affection est encore un mystère, c'est vous qui l'exigez. Mais pourquoi donc vous créez-vous toutes sortes de sollicitudes et pourquoi vous rendez-vous malheureux? Nous devrions tout avouer à mon tuteur. Il est le meilleur des hommes, et je suis bien sûre qu'il ne s'exposerait point à mon bonheur. D'ailleurs, n'êtes-vous pas son favori? Ne sera-t-il pas réjoui d'apprendre que nous nous aimons?
— Non, non, Lucy, ne hii révélez pas notre secret. Songez que je n'ai pour tout bien qu'un modique salaire et que vous êtes riche. Ne m'accusera-t-il pas d'avoir astucieusement gagné votre affection? Ne se reprochera-t-il pas d'avoir donné
il un pauvre clerc Toccasion de vous parloi* siui> témoins et d'obtenir de vous une promesse cfe mariage?
— Voilà ce que vous m'avez déjà dit souvent.
Mais faut-il nous laisser dominer par ces raisons? Ah! je voudrais ne rien avoir au monde. Je voudrais renoncer à ma fortune. Un jour, nous pourrions nous marier sans cette fatale fortune, et <> nous étions obligés d'attendre ce jour encore quelque temps, au moins nous pourrions nous voir •ouvertement, au lieu de chercher un oioven tle nous rencontrer mystérieusement, comme pour faire le mal. Vous ne savez pas, Tom, combien £ette réflexion m'est pénible. Moi qui n'ai jamais eu un secret, il faut à présent que tous les soirs jt' Irompe celui à qui je ne voudrais rien cacher. Chaque fois qu'il me regarde, il nîe semble qu'il A tout découvert, qu'il m'observe comme une fiU<* artificieuse, et qu'il veut voir jusqu'où je portei'si la dissimulation. Plus d'une fois, malgré vos recommandations, j'ai été tentée de lui révéler no> engagements, en lui demandant pai*don de ne pas les lui avoir révélés plus tôt. J'aurais assumé sur moi toute la faute. J'aurais dit que je vous aimnis
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en secret longtemps avant que vdus m'eussiez adressé un seul mot d'amour. Ah ! vojez, c*est si ttviel de le tromper !
— Luey, s'écria Tom, je vous en conjure, ne ^ous abandomiez pas à cette inspiration. S*il savait les serments que nous nous sommes faits, nous sarioiis perdus. Il nous séparerait à jamais Fun de rautre, il nous haïrait, et je suis convaincu qa*il ne nous pardonnerait de sa vie. Écoutez : je ne vous ai pas tout dit ; il y a encore une raison que vous ignorez, la plus grave de toutes.
— Vous me- faites peur....: Expliquez -moi donc. . .
— Approchez- vous. Je vais vous murmurer mon secret à Toreille... Mais non; ne me le demandez pas. C'est peut-être une illusion, c'est peut-être une chimie que je me crée dans la perpétuelle préoccupation de notre situation. Si pourtant ce que je suf^ose est vrai, c'est pour nous le plus grand des malheurs.
Lucy pleurait.
— Je n'ose, dit-elle, rentrer au salon de peur -qu'il ne soit là et qu'il ne me demande pourquoi j'ai pleuré. Oh! Tom, quel mal vous me faites!
Dites-moi donc, je vous en prie, ce qui vous semble si effrayant.
— Non, non, pas une syllable à ce sujet avant que mes soupçons aient pris pins de consistance. Essuyez tos yeux et retournez au salcm. Yotre absence pourrait être remarquée.
Deux fois il lui souhaita le bonsoir, sans pouvoir la quitter; éesax fois il l'embrassa; puis elle s'éloigna, et il la rappela.
Elle revint précipitamment vers lui.
— Écoutez, dit-il ; je ne vous reverrai pas avant de longues heures, et il se passera- peut-être plusieurs jours sans que je puisse me retrouver seul avec vous...
Je tremblais de ce qu'il allait lui dire. Pour n^ pas perdre une de ses paroles, je coUai mon oreille à la fenêtre, et, dans ce moment, je fis tourner un des battants du volet.
— J'entends du bruit, murmura Tom. ÂUex, allez. Bonne nuit.
Lucy disparut.
L'attention avec laquelle j'avais assisté à cette scène ne m'avait pas permis dé réflêdiir à mon infortune. A la fin du mystérieux ei^etien, je sen-
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tis qusB mes espérances étaient à jamais anéanties. Je me promenai dans le jardin à pas jHrécipités ; puis je m'assis sur le banc, et pleurai et sanglotai comme un enfant.
— Tom Lawton ! me disais-je ; tous avez raison de penser que je ne puis vous pardmmer.
Vous m*avez enlevé Tunique joie de ma vie, et je vous haïrai éternellement. Lucy a eu tort aussi. Mais c'est vous qui êtes le vrai coupable, c'est vous qui Tavez attirée et enlacée dans vos pièges.
Je me feviai, j'errai encore dans le jardin, je revins m'assedr. J'étais dans un tel état, qu' il me semblait que mon cœur allait sie briser. Longtemps encore j'accusai, je maudis mon rival; mais, après cette explosion de ma passion, quand je fus rentré dans ma chambre, peu à peu mon âme s ouvrit à de meilleurs sentiments. Je me calmai et me résignai à mon destin . Je voyais que tout ce ^I^e je me hasarderais à tenter pour conquérir 1 amour de Lucy serait inutile et serait cruel ; je ïïie disais en outre qu'il était tout naturel qu'une
jeune fille donnât son cœur à un jeune homme plutôt qu'à un vieillard. Avec humilité et tristesse, je résolus de ne pas m' opposer à son mariage . Dieu
•sait ce qu'il m'en coûta pour eu venir à cette décision; mais elle apaisait l'agitation de mon esprit, et ridée que je faisais une chose juste soutenait mes forces.
De peur de vaciller dans ma résolution, dès If lendemain matin j'appelai Tom et le conduisis dân> te salon, en face de Lucy. Il était pâle et inquiet.
— Lucy, dis-je, répondez-moi nettement. N'avez-vous pas contracté un solennel engagement?
Tom devint encore plus pâle. Lucy prit la parôle et me fit l'aveu de tout ce qui s'était passé, «'accusant de ne pas avoir osé me le faire plus tôt Tom l'interrompit en s'écriant que lui seul était coupable.
— 11 n'y a en tout cela, répondis-je, pas gi'and mal, si ce n'est un peu de dissimulation que jt* irons pardonne.
Ainsi j'avais accompli une première partie de mon devoir. Il me restait à accomplir l'autre eu les mariant.
Trois mois après, je leur donnai mon consentement, et je les vis radieux de bonheur. Ni l'un ni l'autre ne savaient quelle passion j'avais sul)juguée. Tom croyait l'avoir devinée; mais la
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promptitude avec laquelle je racceplai comme le fiancé de ma pupille dissipa sans doute ses soup-
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La veille du mariage, le courage pourtant me manqua. Je n'avais jamais cessé d'aimer Lucy, je ne pouvais me résoudre à la pensée de la voir avec un autre devant l'autel. J'annonçai qu'une affaire importante m'obligeait de quitter Londres sw-lediamp, et que je ne voulais pas que la cérémonie, <iui devait avoir lieu le lendemain, fût retardée. Le ^oir, je partis. J'allai au Iiasard jene sais où.
Quand je revins dans ma demeure, elle était <léserte. Tom avait emmené sa jeune fenmie dans ime jolie petite maison qu'il venait de louer.
J'étais seul à mon foyer silencieux, et je suis oicore seul.
C'était le matin de Noél, Thiver était venu avec le mois de décembre, et depuis un mois la terre fetait couverte de neige.
Ce matin-là, le soleil se levait sur un ciel sans nuages et promettait un beau jour. De côté et d'autre, on aataidâit le son joyeux des cloches, il y avait dans Tair une musique harmonieuse qui éveillait une muâque dans le cœur. Les chemins, durcis par le froid, l»*illaient du même éclat que la campagne. Dans Fespace éthérë passaient des troupes d'oiseaux sauvages cherchant un ruisseau sans glace, tandis que les moineaux, apprivoises par la rigueur de la température, s'abat-
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taieiit dans les jardins et semblaient en appeler ii la compassion de Fliomme.
Un peu plus tard, les cloches des églises retentirent de nouveau, et des maisons du village sortirent une quantité de personnes enveloppées dan> leurs manteaux, portant des gants, des manchoiis et des fourrures.
Jeunes et vieux s'en allaient, saluant gaiemeiil leurs amis et échangeant entre eux les vœux habituels pour un joyeux Noél, pour une heureus** année. Les cloches retentirent avec plus de forcf encore, puis bientôt leur son déclina en uiie molli' cadence, puis cessa, et les fidèles se trouvèrent face à face devant Dieu.
Dans deux églises du Lincohishire, il y avait deux hommes occupés l'un de Tautre, chaciiir d'eux sachant que l'autre était son mortel ennemi, chacun d'eux regardant l'autre comme Têlrr le plus méchant et le plus vindicatif. Ces deux hommes n habitaient pas la même ville ; le premier demeurait dmis la paroiâse de Wainfleet, Iv second demeurait au pied de cette noble tour si étrangement nommée Boston. Celui de Bostrni était ruiné, celui de Wainfleet l'avait ruiné. Jadis rirhe
UN HEURECX DÎNEB. KW
; heureux, celui de Boston aurait pu dire comme ni d'autres avant lui : « Je n ai rien à redouter. » ais sa situation avait changé comme par magie : ilui de Wainfleet l'avait entraîné, écrasé dans le longue et terrible lutte. Il avait perdu le anheur de son foyer, et son bon renom avait été Hri d une tache indélébile ; ses amis, ses fidès amis d'autrefois, s'étaient éloignés de lui, ils regardaient comme un bas et honteux hypo-
ite.
Cet homme était dans la nef, écoutant les parles reHgieuses. « Dieu tout-puissant qui as voulu le ton fils bien-aimé prit notre nature et naquît une Vierge, accorde-nous la grâce d'être régéiré, ravivé chaque jour par T Esprit-Saint, par )tre-Seignéur Jésus-Christ, qui vit et règne avec î. ï» A ces paroles, les assistants répondaient men, Atnetiy et cet homme murmura aussi le ot d'Amen; mais ses lèvres seules le prononient, et non pas son cœur; car sur son cœur peient le sentiment des plus cruelles injures et Taertume d'une colère ardente. De quelque coté l'il tournât ses regards, il ne voyait que des viges expriihant la plus douce dévotion, et ceux-là
no UN HEUREUX DINER.
même qui avaient cette pieuse physionomie, s'étaient rendus coupables envers lui d'une impitoyable dureté ; ils avaient fermé l'oreille à se? plus solides arguments, ils s'étaient réunis à s^ ennemis pour le déshonorer et pour le perdre. Df> années entières d'une^ intégrité sans reprochent vaient pu lui servir de sauvegarde contre rastuct et les mensonges de ses adversaires.
Ses souvenirs envenimaient son cœur. Il voviul ceux qui s'étaient assis en riant à son foyer, qui avaient pris place à sa table, qui avaient joui de ^i généreuse confiance. Quelques-iins de ses aniii d'autrefois occupaient son ancien banc de &iniil<' Pour lui, il était à une place obseare» à deHii cacii^ par un des piliers de la nef. lians sa demeure lai^ guissait sa femme malade, el près de lui était >> fille qui pleurait en silence. Les images d'un auii^ lemps se pressaient dans son esprit, et quand 1 entendit chanter l'hymne qm parle aux homflH^ de la bonne volonté et de la paix qu'ils doivprt ti'owver en ce monde, il se rappelait combien p^ il avait trouvé de paix et de bonne Tolœité. l^ prêtre commença son sermon par ces mot a Pierre s'approcha du Seigneur et lui dit :Fa«H
{ue je pardonne sept fois à mon frère s*ii a sept bis failli contre moi? — Non pas sept fois, réponlit le Christ, mais soixante-dix fois sept fois, i A es mots la jemie fille pleura plus vivement et jeta ur son père un doux regard comme pour l'invier à écouter cette sentence. Mais sur la figure de I. Longmore il n*y avait qu'une froide et dure ixpression, et il se disait : « Je n'ai point de frère, In'y a point de frère ici-bas, moi je n'en connais >oint. 1» Cependant le prêtre appelait l'assemblée se souvenir de Fère nouvelle, de l'ère divine, [ui datait du premier joiu* de Noël ; il disait com- (lent, dès ce jour, des idées de sang et de ven^ eance avaient été abolies, comment la loi qui emandait œil pour œil et dent pour dent avait té remplacée par une loi d'amour ; comment le hant des anges qui annonçait la paix sur la terre ux honunes de bonne volonté était une vraie pro- (lesse réalisée par le Fils de Dieu ; comment un ouffle céleste avait répandu sur la terre la paix et 1 douceur, l'esprit et la science, la pensée qui riomphe, non point par le sang, mais par la mapaanimité ; non point par la force brutale, mais »ar la répression des mauvaises passions, Tidée
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qui d'âge en âge tend à rendre les hommes plu^ dignes de réternelle félicité.
« Illusion ! illusion ! se dit Longmore en secouant la tète. Âpres dix-huit siècles, où sontlt^ preuves? Je sais ce que j*ai vu, ô sycophantes! Mais sa fille réveilla de nouveau son altention en lui posant la main sur le bras. Le prêtre racontait la vie du Christ. Il disait comment, après ses acfô de bonté, après sa vie d'amour, ses amis Tavaienl abandonné à l'heure fatale, et comment ses enD^ mis l'avaient outragé et fait mourir, et Jésus, h vant les yeux au ciel s'écria : « Mon père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »
« Oh! ils le savaient bien, se dit Longmor* dans le désespoir de sa pensée, ils devaient le savoir, les méchants sont de tout temps les mêmes: leur pardonner ! Non, je ne le puis, le Christ k pouvait, c'était un être divin ; mais, pour moi c'est impossible, je ne suis qu'un pauvre ver (k terre faible et écrasé. »
Les larmes de sa fille redoublèrent, et elle cacha son visage dans son mouchoir. On eût itt qu'elle sentait l'esprit de vengeance qui agiuii l'âme de son père.
UN HEUREUX DINEB. 113
Dans ce moment quelles étaient les réflexions 8 l'homme de Wainfleet, de cet avocat qui avait
habilement conduit la cause de son client, qui irait si justem*ent, comme il le croyait, précipité ongmore de sa haute situation dans la honte et i misère? L'année précédente, à pareil Jour, il ^ait joui de son triomphe, il avait remercié Dieu 3 ne pas ressembler à Longmore, de ne pas être, >nime lui, un scélérat, et de ne pas être comme ii tombé dans la pauvreté. Mais à présent Broadirst n'était plus le même, il était humilié et )aitu, car il avait fait une terrible découverte. A »ésent, il savait qu'il avait ruiné, dégradé mi >innie au cœur droit et généreux, pour élever à place un être ignoble. Assis dans Téglise, il eurait en écoutant les paroles de rÉvangUe : « Ne îs pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te . à toi-même ; » et il s'écriait : « Seigneur, par- >nne-moi ma .coupable erreiu*, accorde-moi la rce et le temps nécessaires pour réparer le mal le j'ai fait ; touche le cœur de celui qiie j'ai ouagé, et fais qu'il me pardonne, tout est en ton pou- >îr . » Ainsi disait-il, et une pieuse exclamation se tenait à ses sentiments de regret et de Justice.
lU UN HEUREUX DINER.
Que s'était-il passé entre ces deux hommes?
Quelques années auparavant, Longmorfe était un riche marchand de laine de Boston, vivant d'une heureuse vie ; il avait autour de lui et au loin de nombreuses relations, et jouissait d'une telle réputation de fortune et de probité, qu'il exer çait un grand ascendant sur les affaires commerciales àe la province. C'était un homme ouvert, confiant et affectueux, d un esprit libéral, très-ifl fluent en politique dans son comté. Il avait une femme d'un doux et agréable caractère, et une fille charmante. Sa table était somptueuse, il aimait à réunir ses amis autour de lui, et à cette époque il avait beaucoup d'amis.
Quand il parcourait la contrée pour faire se» achats de laine, son voyage était une suite perpétuelle de fêtes et de réjouissances.
Tous ceux qui étaient prévenus de son arrivée se rassemblaient pour lui faire un affectueux accueil, et, chaque année, il recommençait cette joyeuse excursion.
A l'âge de quarante-cinq ans, une nouvelle fortune s'adjoignit, de la façon la plus inattendue, à celle qu'il possédait déjà. Un homme qui n'était
UN HEUREUX DINER. Il»
îas son parent, et avec qui il avait fait connaisjance par hasard, lui légua une vaste terre dans le forthamptonshire. Longmore abandonna la ges- Son de ses affaires à un fidèle employé, et se reara dans ce domaine, où s'élevait une riante maison, au milieu d'un beau parc.
Mais, trois ans après, quel changement ! Trois 8ns après, un homme apparut, un boucher de Gainsborough, qui prétendait être le véritable héritier du domaine de Northamptonshire. Un beau jour M. Longmore reçut une lettre d'un avocat de Wainfleet qui l'invitait à restituer cette propriété à celui à qui elle devait légitimement appartenir, à M. Fillmer, parent de M. Jean Ghurton, de qui M. Longmore Favait reçue.
Le marchand lut cette lettre avec indignation, et, sûr de son bon droit, répondit à l'avocat qu'il 3gît comme bon lui semblerait, et Tavocat agit ; nous ne raconterons pomt ous les détails d une terr2)le procédure. Le caractère de M. Longmore était très-estimable ; celui de son adversaire était, au contraire, fort peu considéré.
Qu'on se figure, après cela, Fétonnement de Longmore, lorsque l'actif avocat Broadhurst de
Wainfleet déclara que Longmore avait profité de laffaiblissement intellectuel de M. Churton pour lui faire faire un testament en sa faveur. Qu'on se figure son émotion, lorsque la gouyemante de M. Churton, à laquelle Longmore avait fait une situation indépendante, en doublant volontairemenl le revenu annuel qu'elle avait reçu de son maître, affirma que le testateur était dans un état d en^ fanée ; que Longmore avait pris à tâche d'écartesi tous les parents du mourant, et que le pauvre M. Churton n'avait pu signer son dernier acte (ju'en buvant de Teau-de-vie.
Broadhurst avait tellement creusé sa mine, que Longmore se trouva tout à coup sans aucune espèce de soutien.
L'avocat décrivit en termes si pathétiques l'injustice commise envers Théritier légitime de Chiuton, et le témoignage de la gouvernante était si imposant, que le ti'ibunal domia immédiatement gain de cause au plaignant.
Longmore resta d'abord atterré ; puis bientôt rimpétuosité de son caractère, qui, dans le cours do sa vie, s'était manifestée par de généreux sentiments, éclata comme une tempête. Il se jeta
lans la lutte avec une violence qui alarma sa falille, ses amis» et 4onna un nouvel avantage à es habiles adversaires. Les mémoires, les plailoiries, se. succédèrent; les meilleurs jurisconultes furent mis en réquisition à des prix énoraes, et pendant quelque temps Topinion publique esta flottante entre les deux partis ; mais bientôt tOiigmore reconnut avec une sorte de stupéfacîou que ses ennemis remportaient sur lui, que es partisans se refroidissaient à son égard, et ii*il avait épuisé son capital dans ce procès teribie. Bientôt il sevitabandomié, repoussé comme n homme convaincu d'avoir commis une action onteuse ; et ceux-là mêmes qui se plaisaient aie )uer autrefois l'accusaient de les avoh* trompés ar son hypocrisie. Sa fortune était perdue, et dès u'oij reconnut les premiers indices de sa chute, es créanciers se précipitèrent sur lui impitoyalement et achevèrent sa ruine. Quel jour de Noël que celui qui succéda à cette îtastrophe î Au Ueu du splendide et joyeux banuet où tant d'amis étaient réunis autour de lui, i lieu des danses du soir dans le riche salon, ongmore ne voyait plus que les tristes murs de
la pauvre maison qu'il liabitait dans sa ville natale. Il n'avait plus qu'une servante, et il s'asseyail tristement à table, avec sa fille et sa femme. Qu'étaient devenus ses nombreux amis? A cM question, il répondait par une malédiction, s3 femme par un tressaillement de crainte, et sa filk par des larmes silencieuses.
Cependant Longmore, pour échapper à Tindigence, essaya de reprendre, au moins en partie son ancien commerce. Mais, de son fover dom^ tique, un seul être lui était resté Qdélement attaché, un seul continuait à le regarder comme im homme juste et à le plaindre d'un malheur imni^ rite. C'était sa sœur, mistress Banford, qui demeurait à quelques lieues de lui. Elle lui procitrii un petit capital avec lequel il entreprit de nouvelles spéculations ; mais tout devenait difficile, car il avait à hitter contre les préjugés du public. et ses dispositions d'esprit étaient biai changées Si confiant, si affectueux na^ére, il était à présent poursuivi par les plus sombres pensées ; il ^ croyait plus à la vertu ni à la bonne foi des hommes. Il ne les considérait tous que comme des fourbes et des méchants. Peu lui importait (k
quelle façon il vivait au milieu d'eux ; îl ne regardait plus la vie que conune une fatale nécessité. Cependant la Providence lui préparait un meilleur sort. En apprenant le dernier jugement prononcé contre lui^ Longmore avait abandonné en tonte hâte avec sa femme la propriété qui lui étaift enlevée ; il était trop fier pour attendre que lès émissaires de Broadhurst vinssent Ten expulser. Mais sa fille était encore là, occupée à rassembler divers objets. Elle venait de terminer sa tâche lorsqu'une voiture s'arrMa à la porte. Un jeune homme, d nn extérieur agréable, en descencBt, et, «'approchant respectueusement de la jeune fille, la pria de lui pardonner la mission qu'il venait remplir.
—Vous êtes le clerc de M. fooadhurst, dit mademoiselle Marie en observant avec surprise les manières gracieuses du jeune homme.
• — Je suis son fils, répondit-il en s'inclinant.
— J'en suis fâchée, réplicpia-t-elle, je voudrais pour vous (pie vous fussiez chargé d'un devoir pius honnête.
— Madame, s'écria le jeune homme d'une voix douce et grave, je comprends ce qu'il y a de pé-
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iiible pour vous dans toute cçtte affaire, et j'en déplore l'issue.
Mademoiselle Longmore répondit avec des larmes dans les yeux qu'un jour Dieu ferait éclat«r sa justice.
— 11 est naturel que vous pensiez ainsi, dit le jeune homme avec émotion.
— Oui, naturel, car, dès mon enfance, j'ai é(i familiarisée avec les détails de cette affaire. Qu) a-t-il donc de si extraordinaire que mon père soil Théritier d'un homme à qui il a sauvé la fortune et la vie?
— La fortune et la vie ! s'écria M. BroadhursI. Comment donc? ce fait n'a pas été mentionné dans le procès.
— Il Ta été ; mais on en a ri. Si vous voulez savoir la vérité, écoutez, je vais vous la dire. Dan? sa jeunesse, mon père, se trouvant un jour à Calais, aperçut un Anglais entouré d une troupe de gens du peuple, contre lesquels il luttait vaillamment. Mon père, avec son impétuosité habituelle. se précipita près de son compatriote et engagea, mais en vain, ses antagonistes à se retirer. Lui et l'inconnu se mirent alors le dos contre une m"
raille, les poings fermés comme des boxeurs, leur attitude effraya leurs adversaires, et mon père, après une lutte de quelques instants^ allait se retirer en tri(Mnpbe avec sou compagnon, quand une patrouille les arrêta et ies conduisit devant ie magistrat. Après avoir expliqué de quelle façon les faits s'étaient passés, tous deux furent, malgré leur bon droit et leurs protestations, condamnés à être enfermés pendant un mois dans une prison située à quelque distance de la ville. Le jour commençait à baisser lorsqu'ils se mirent en marche sous la conduit^ de deux gendarmes. A peine avaient-ils fait quelques pas, qu'ils s'aperçurent que leurs guides ne comprenaient point l'anglais. Le jeune homme dont mon père avait pris la défense était M. Churton. Il déplorait cet accident et disait qu il allait être ruiné, car il avait en ce moment même un grave procès à soutenir en Angleterre, un procès que son absence devait lui faire perdre. Mon père, avec son intrépidité de caractère, lui dit qu'il fallait essayer de se sauver, et convint avec lui de mettre le projet à exécution. Dans un endroit écarté, lui et M. Churton se précipitèrent tout à coup sur les
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gendarmes et les terrassèrent; puis ils prirent leurs carabines, les lancèrent dans un étang e( coururent en toute hâte vers la côte. Il était nuit lorsqu'ils arrivèrent sur la plage ; mais im bniil de rames retentit à leiu*s oreilles ; ils jetèrent un cri, et on leur répondit en anglais. Près de làétai un bateau pécheur dont ils réclamèrent le secours mais les matelots leur dirent qu'ils ne pouvaient conduire leur embarcation jusqu'à terre, qu'il fallait pour la rejoindre se jeter à la nage. Von père était un fort et habile nageur ; il déterniiua Churton à se jeter à Teau avec lui. Bientôt il ^t son compagnon sWaiblir et s'affaisser dans h flots, le prit par le collet de son habit et Tentraina jusqu'à Tembarcation, qui les recueillit tous deui épuisés de fatigue et les conduisit à Douvres. Churton arriva assez tôt pour défendre son procès, le gagna, et dès ce joiur resta le fidèle ami de mon père.
Monsieur, ajouta miss Longmore, tous cm qui ont connu M. Churton savent que c'était ua homme d'une nature timide et triste, mais dofll rintelligence était parfaitement lucide; 11 ne se maria point, et déclara toujours que, dans le cas
OÙ il viendrait à mourir avant mon père, il lui laisserait la fortune qu'il devait à son appui. On n'a employé avec lui ni ruse ni violence, et, si Ton voulait avoir la preuve des intentions qu'il a constamment gardées envers mon père, on la trouverait dans les nombreuses lettres qu'il lui a écrites et que j'ai conservées.
— Dieu du ciel ! s'écria le jeune Broadhurst ; pourquoi donc n'a-t-on pas fhit usage de ces lettres?
— Je vous l'ai dit, monsieur, répliqua miss Marie, Tavocat de mon père mentionna cette histoire ; mais son adversaire la tourna tellement en ridicule, comme un roman sentimental, que mon père ne voulut plus permettre qu'on en parlât davantage.
— Mais les lettres, mademoiselle, ces lettres que vous avez conservées auraient évidemment prouvé la vérité de cette histoire.
— Je le crois, mais mon père était dans un tel état d'exaspération, qu'il ne savait plus ce qu'il faisait.
— Ah ! que je voudrais avoir les lettres ; je tremble que mon père n'ait commis une déplorable er-
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reur ; voulez-vous me pennettre de les lui montrer, je vous promets d'en avoir grand soin?
Miss Marie réfléchit un instant, puis lui dit : « Je le veux bien, i Elle s*éloigna, abandonnant la maison à Tavocat et à ses agents. Mais elle s'éloigna avec ime résignation qu'elle n'aurait pas crue possible. Elle sentait, sans le vouloir, naiti-e en elle une espérance dont elle ne comprenait pas même la raison, et dont elle ne pouvait cependant empêcher le développement.
Lorsque le jeune Broadhurst raconta à son père ce que miss Marie lui avait dit, le vieux légiste i^e mit à rire et s'écria : « En vérité, voilà une histoire fort romanesque. La jeune fille est jolie, prends garde, Tom, de devenir amoureux d'elle, maintenant qu'elle n'a plus rien. » Mais, quelques semaines après, Tom décidait son père à voir miss Longmore, et à lire les lettres qu'elle avait gardées.
Dès ce jour s'opéra dçins l'esprit de M. Broadhurst une révolution complète. Il reconnut qu'il avait commis une faute atroce, qu'il avait outragé et ruiné un homme qui méritait un tout autre sort. Il se rendit près de la gouvernante de
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M. Churton, dont la déposition avait été si funeste à Longmore ; il lui fit de telles remontrances, qu'elle trembla de tous ses membres, mais persista dans son premier témoignage. Bientôt on apprit qu'elle \enait de se marier avec Fillmer, le nouveau propriétaire du domaine de Longmore.
Cet bomme était une espèce de brute ; son union avec la gouvernante fut un premier rayon de lumière dans les ténèbres dont le procès fatal avait été enveloppé. 11 était aisé de comprendre alors les raisons qui avaient dicté la déposition de cette femme.
Environ un an après, elle tomba malade par suite des mauvais traitements 'de son mari et des terreurs de sa conscience. Un messager alla de sa part chercber en toute hâte M. Broadhurst, et elle lui fit, en présence d'un prêtre et d'un voisin, l'aveu de Fimposture dont elle s'était rendue coupable.
M. Broadhurst résolut d'employer tout son pouvoir à réparer autant que possible le mal qu'il avait fait. 11 n'hésita pas à déclarer que, d après de nouveaux renseignements, le procès qu'il avait soutenu avec tant de vivacité lui apparaissait sous
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un point de Mie complètement inattendu. U adressa cet aveu à M. Longmore, implorant soA pardon d lui promettant de mettre tout en œuvre pour lui faire rendre Justice.
— Coquin, s*écria Longmore, il a gagné tout c« qu'il pouvait en me dépossédant de mon domaine; à présent il aspire à gagner de nouveaux honoraires pour me le faire restituer. Sa haine envers l'avocat ne fit que s'accroître lorsque la gouvernante eut fait sa confession. M. Broadhurst fut le premier à l'annoncer à Longmore, lui disant que l'affaire était dès ce moment complètement éclaircie, et le priant de nouveau de pardonner et d'oublier. Madame Longmore et sa fille s'attendaient à voir le vindicatif marchand étouffer son ressentiment à cette idée, la Jeune fille voyait s'ouvrir devant eue une nouvelle existence pareille à une fraîche matûiée de printemps après une nuit d'orage. Longmore s'émut des nouvelles qu'il avait reçues, mais non point conmie on s'y attendait. Il se releva de son état de torpeur et de compression, mais non point pour redevenir calme et Joyeux. Son émotion ne le portait qu'à un sentiment d mdignation et de vengeance, a Les insensés, les misera-
bles ! s'écriait-il quand on le félicitait sur la découverte qui venait d'être faite. Ne savais-je pas que c'était un vil complot, et ceux-là ne le savaient-ils pas aussi, qui se disaient mes amis, qui me connaissaient depuis quarante ans ; pouvais-je en un instant devenir un fripon, étais-je capable d'obtenir par la ruse, par des moyens honteux, un pareil testament? Eh bien, que le monde suive sa route corrompue, je ne me soucie pas de lui. Le cœur des honmnes est vide comme un tambour, plein de mensonge et de déceptions. » Ainsi pensait et raisonnait Longmore. I>eux mois s'étaient écoulés depuis Taveu de la gouvernante, sans qu'il fit la moindre démarche pour rentrer en possession de ses droits. 11 semblait éprouver une orgueilleuse satisfaction à montrer au monde qu41 ne s'inquiétait point de la f(Hlune, et nous avons vu dans quelles dispositions il se trouvait le matin de Noël à relise.
Le premier jour de l'an, il devait dîner chez sa sœur mistress Banford. Celle-là, du moins, ne l'avait point abandonné. « Celle-là, disait-il, est une fenmie fidèle comme l'acier pur, comme la lumière de Keu. n il croyait que toute la basse, ram^
pante, venimeuse race humaioe aurait été depuis longtemps ensevelie dans la mer Rouge, sans le mérite de quelques êtres comme cette femme Après déjeuner, M. Longmore monta dans son cabriolet et se dirigea vers la ferme de Bknt. 11 ne se doutait guère qu'au même instant M. Broadhurst montait aussi dans son cabriolet et prenait la même route. S'il l'eût su, il se serait enfermé dans sa demeure, pensant que le monde allait finir, puisque sa sœur pouvait le tromper. M. Broadhursi avait plus d'un motif pour se rendre ce jour-là à la demeure de mistress Banford. Son fils n'avait pu voir miss Longmore sans être très-vivement saisi par le charme de son innocente beauté, et elle, de son côté, avait su apprécier les dons naturels, la grâce et l'esprit du jeune homme. Mistress Banford était promptement entrée dans le secret de cet amour naissant, et y portait un intérêt de cœur. Il fallait que cette affaire arrivât chez elle à une heureuse issue avec celle qui avait tant tourmenté son frère. Voilà pourquoi elle avait invité à la fois à dîner, le premier jour de l'an, l'acerbe négociant et le vieux légiste. C'était un projet hardi qui effrayaitMarie, le jeune Broadhurst et mistress Long-
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more. Mais mistress Banford était une femme d'un esprit résolu ; elle avait décidé que cette épreuve aurait lieu. Veuve depuis quelques années, plus d'une fois elle avait reçu des propositions avantageuses, et toujours elle avait répondu qu'elle était mariée à son cher Ned, qu'il était parti pour un voyage où elle le suivrait quelque jour. Mistress Banford administrait très-habilement sa propriété. Sur le haut d'une colline, on distinguait une maison entretenue avec soin et entourée d'un beau jardin ; c était la sienne. Elle vivait d'une vie indépendante, n'abandoimant guère les résolutions qu elle avât prises, et cette fois elle était résolue à exercer son pouvoir sur son frère.
Longmore traversait la vaste plaine qui se déroule entre Boston et Blantferm ; le ciel était pur, i air vif, toute la contrée couverte d' une ilappe blanche ; ça et là apparaissaient quelques lignes de saules ou quelques moulins à vent. Vers les quatre heures, il arriva à la maison de sa sœur ; déjà la nuit commençait à obscurcir l'horizon ; la température s'était refroidie, et la neige tombait en légers flocons. Mistress Banford n'avait commandé son dîner que pour les six heures ; mais
elle avait prié son frère de venir plus tôt pour causer avec lui. En entrant dans le parloir, il y trouva sa sœur, et tous deux s*enibrassèrent affectueusement.
Dès qu*il eut ôté son manteau, mistress Banford ouvrit la porte du salon et l'engagea à passer le premier; mais à peine eut-il franchi le seuil de cette pièce, qu'il recula avec une expression d'horrewr en s*écriant : « C'est le diable !» et en se précipitant vers Fantichambre, où il avait déposé son chapeau. Mistress Banford essaya de rarréter. mais il la saisit par les deux bras, en lui disanl avec colère : — Vous! ma sœur! vous !
— Je vous en prie, s*écria-t-elle, soyez dom homme, soyez chrétien ; je puis vous dire des choses qui expliqueront tout.
Au même moment, Marie accourut d'une autre chambre en s'écriant d'une voix tremblante: « mon père ! mon père 1 »
Hais déjà Longmore, ayant mis son diapean, puis son surtout, s'était précipité hors de la maison avec une sorte de furie.
Marie tomba sur le parquet en pleurant dans une sorte de convulsion. Mistress Banford le re-
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wrdait s'éloigner, en disant : « Quel homme terfble ! mais on le ramènera à la raison. »
Le jeune Broadhurst s'approche de Marie, et lui murmure à Toreille des paroles qui semblent acbroître la violence de son chagrin. Le père dit à ftiistress Banford : « Faites cha*cher votre frère. le ne veux pas être pour lui une cause de gêne ; Je vais me retirer à l'auberge. » A ces mots il partit.
Queldiner de nouvel an! Quel douloureux essai! Mistress Banford n'envoya point chercher son frère ; elle savait qu'elle aurait tout autant réussi à envoyer chercher le clocher de Lincoln ; elle s'occupa seulement de consoler Marie, en lui assui^t que tout s'arrangerait.
Cependant Longm(H*e avait couru à Tècurie, harnaché son cheval, et il fuyait en toute hâte. La Beige tombait à flots, un vent d'est aigu hii soufflait au visQge, la nuit était sombre, et ni homme m cheval ne pouvait distinguer le diemin. Quelques instants après avoir employé tous ses efforts à diriger son cheval, Longmore reconnut qu'il ne pouvait continuer la route qu'il avait projeté de faire, et s'abandonna à l'instinct de l'animal, qui
le conduisit à 1* auberge du village : — Prenez soin de mon cheval, dit-il en s'avançant vers le parloir.
— Pardon, dit Faubergiste; mais cette chambre est occupée.
— Eh bien, donnez-moi celle-ci, reprit Longmore en ouvrant une autre porte.
— 11 n' y a pas de feu dans cette pièce, monsieur.
— Faites-en ! s*écria-t-il d'un air sombre. El il se Jeta sur le canapé avec ses vêtements couverte de neige. La femme de Taubergiste se hâta d'ap^ porter de la lumière et essaya, mais en vain, d'allumer le charbon placé dans une cheminée humide. Longmore, irrité, lui dit de se retirer et de le laisser seul. Elle sortit toute troublée de le voirdaiu une telle exaspération. Il resta assis sur le canapé, dans son humeur farouche ; la chambre était froide et inondée d une fumée suffocante. Pendant qu'il promenait autour de lui un regard douloureux, quelques mots attirèrent son attention ; la pièc« qu'il occupait n'était séparée d'une autre que par une légère cloison. Il y avait là un étranger qui s'entretenait avec Taubergiste, et Ton entendait distinctement leur conversation. Longmore enten-
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'Et prononcer son nom une première fois, puis toe seconde, et il écouta.
' — Ainsi, disait l'aubergiste, il paraît qu'il va rentrer en possession de ce domaine; la vieille femme I menti, à ce qu'on prétend. Mais, si elle a été Ichetée une fois, elle peut bien Têtre une seconde, tt Longmore est un gaillard déterminé.
— Silence ! dit une autre voix, et Longmore reconnut avec une vive émotion la voix de Broadtnrst. « Silence, je ne puis vous permettre de dire tmmot contre M. Longmore. Je puis vous Taffir- IDer, je le sais, il a été la victime d'une affreuse injustice, la victime des mensonges d'une méchante fenune. Longmore est un pur, un noble cœur si jamais il en fut; je donnerais ma main i^roite poiu* réparer le mal qu'il a souffert, et le mal sera réparé s'il y a un Dieu dans le ciel.
— Est-il possible, s*écria l'aubergiste ; est-ce là votre pensée?
— Oui, répondit Broadhurst ; jusqu'à ce que justice lui ait été rendue, j'aurai comme une montagne sur le cœur.
En écoutant cet entretien, Longmore avait pâli. U tomba sur le canapé, appuya sa tête sur la table
et resta quelques instants en proie à une sorte è convulsion. Puis il se leva, entra dans la chaaibiv où était Broadhurst, et, lui tendant la main : « ïi entendu, lui dit-il, Faveu que vous venez de faire. je vous crois. » L'avocat le regarda un moment en silence avec une sorte de stupéfaction, puis s'è^ cria : — Que le Dieu tout-puissant soit loué, toul est fini !
— Oui, tout est fini, répéta Longmore.
— Vous allez dîner avec moi, reprit Broadhursl; que de choses j^ai à vous dire !
— IJîon, répliqua Longmore, nous ne pouvoir diner ici ; pensez dans quel état nous avons labi< ma sœur, il faut retourner près d'elle.
— Bien, bien, dit Broadhurst, et un inslaiil après les deux ennemis entraient amicalemcnl dans la maison de madame Banford. Marie était livrée à la plus profonde douleur ; le jeune ^road^ hurst était debout près d'elle, lui tenant la ma et essayant de la consoler. Madame Banford, aprè^ avoir couru de côté et d'autre avec une pènii^ agitation, avait fini par se jeter sur un fauteuil où elle se tenait immobile. Un de ses voisins entra avec sa femme, et tous deux, du premier coup
teiJ, devinèrent ce qui s'était passé. Il se fît daïis maison un profond silence, un silence de deuil. >ut à coup la cloche de la porte d entrée réinne. Marie jette un cri d^effroi, et madame Banse précipite vers le vestibule. La porte s'ouvre, Longmore et Broadhurst entrent en se tenant par main. « Tout est fini, » dit Longmore; et il prend )R sœur daiis ses bras, puis court à sa fille, la serre tar son cœur ; puis tend cordialement la main au iune Broadhurst. Jamais on ne vit une si parfaite ticonciliation. Longmore s'était en un instant aflanchi de toutes ses idées misanthropiques. Dans Bjoie dont tous les cœurs étaient inondés, on Hibliait le diner. Mais bientôt apparaissent sur la »ble le dindon, le roast-beef, le gibier, le plumm- ^dding, les tartes, les gâteaux, un magnifique ^îner. Madame Banford triomphait, Marie était heureuse; heureux aussi étaient le jeune Broadhurst et son père. Quant à M. Longmore, jamais il n'avait paru si vif et si florissant. En un instant il avait repris toute sa gaieté et toute sa générosité naturelles. 11 riait et causait avec ime expansion de jeune homme. La fin de notre histoire, chacun peut se la figurer : Longmore rentra en
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possession de son domaine, reprit son ancies commerce, retrouva les vieux amis qu'il avait abandonnés, et maria avec bonheur safilleavecle jeune Broadhurst.