‹ Les quatre ages: -Scènes du foyerChapitre 6 sur 17 · NOUVELLE · texte numérisé non relu

NOUVELLE

PAR HISTRESS HALL

— Voyons, dit mistress Graham à $a sœur mistress Hylier> tâchons de faire connaître nettement ce que nous désirons.

Les deux sœurs, qui cherchaient une gouveraanle pour leurs enfants, se sont réunies pour délibérer ensemble sur cette grave question. A leur entretien assiste une voisine, mistress Ryal, dont on vante l'esprit et la sagacité, mais dont les deux jeunes mères redoutent les sarcasmes, tout en sollicitant ses avis.

— Voici, répond mistress Graham, l'article que j*ai rédigé : On demande une gouvernante...

En ce moment, le domestique annonce un viein rentier du voisinage, M. Byfield.

Les trois femmes se regardent avec une viie expression de contrariété. Cependant madarne Hylier se lève gracieusement de sa chaise longue, s'avance avec le plus aimable sourire à la rencontre de M. Byfield et lui serre affectueusement 1^ main, tandis que ses deux compares s'ëcrienl que c'est pour elles une grande joie de recevoir une visite si inespérée.

Les quatre personnes qui se trouvaient ainsi réunies dans un même salon habitaient un de$ élégants faubourgs de Kensigton. M. Byfield étail considéré comme un homme fort singulier, mais sa fortune lui donnait dans son quartier une influence considérable.

— Je vous en prie, mesdames, dit-il en s'a«seyant prés de la fenêtre, ne vous dérangez pa> pour moi. M. Hylier m'a engagé à venir voir quelques-uns de ses tableaux, et, lorsque vous aurez fini votre conférence, je réclamerai un instant d'entretien.

A ces mots, il porta la main à son chapeau, qu'il avait déposé sur le parquet, comme pour ndif uer qu'il était prêt à se retirer, si on persistait à s'occuper de lui.

Après quelques phrases de politesse que le vieillard écouta en hochant la tète, mistress Graham reprit la lecture de l'intéressant paragraphe qu'elle 4evait faire insérer dans les Journaux : « On demande une gouvernante qui aura reçu une sérieuse éducation anglaise, qui saura parfaitement la mu- «que vocale et instrumentale, qui aura une connsÂssance approfondie du français, de l'italien, de l'allemand, et qui possédera les premiers éléments du latin. »

— Du latin ! s'écria mistress Ryal: A quoi peut servir cet enseignement du latin pour trois jeunes filles?

— Je pensais, répondit doucement mistress Graham, que mon petit Edmond pourrait prendre ses leçons avec ses cousines, et que, pour lui, Je pourrais me dispenser de payer un précepteur.

— Très-bien 1 très-bien! Alors ajoutez le grec. Si votre gouvernante a des connaissances classiques, il ne vous en coûtera rien de plus.

— Merci, ma bonne mistressRyal. J'admire Totre intelligence. Ainsi, nous disons les ëlèm^tsdu latin et du grec, de plus, les principes du dessin. Enfin, si le caractère de la personne à laquelle s'adresse cet avertissement offire toutes- les garanties désirables, elle pourra trouver une place honorable. S'adresser à Z. P.

— Ajoutez, reprit mistress Ryal, qu'elle doit affranchir sa lettre. ^ ' •

— Sans aucun doute. Et, comme elle sera Irah tée ainsi qu'un des membres de là famille où elle entrera, elle ne devra pas s'attendre à recevoir un salaire très-élevé.

— Très-bien, reprit encore mistress Ryal; mais vous n'avez pas mentionné ni l'écriture ni le calcul.

— Puisque j'exige une sérieuse éducation anglaise, cela veut tout dire.

— Soit î mais les sciences !

— Les enfants sont si jeunes!

— Ils grandissent chaque jour.

— C'est vrai, murmura mistress Hylier avec un soupir, en jetant im regard sur la glace. Mon Hélène, qui n'a encore que dix ans, semble déjà

LA GOUVERNANTE. Ul

en avoir treize. J'aurais voulu que son père la mît en pension ; mais il a, à cet égard, je ne sais quels préjugés, et il faut que je la garde à la maison.

— Pour moi, dit mistress Ryal, je ne voudrais pas avoir une gouvernante établie sous mon toit. Toutes ces créïitures sont trop exigeantes. J'en ai eu une qui avait la hardiesse de vouloir se marier, et qui prétendait entrer au salon, le soir, quand j'avais du monde. Une autre exigeait ime chambre à part, comme si elle n'avait pu partager celle de ina domestique. Une troisièmg... Ah! nous vivons dans un mauvais siècle. . . Une troisième a été cause d'une grave dissidence entre M. Ryal et moi. Que ceci vous soit. un enseignement, ma chère amie; nmiroduisez pas dans votre intimité une jeune, jolie, sentimentale personne. M, Ryal est d'une excdleote nature. Hais les hommes sont hommes, après tout, et se laissent aisément séduire par ceux qui les flattent.

— Eh ! chère madame, s'écrièrent à la fin les deux sœurs, vous n'avez à craindre aucune comparaison.

— Je vous remercie, répliqua d'un air de satis-

faction la soupçonneuse épouse de H. Ryal. Quoi qu'a en soit, je ne veux plus avoir de gouvernantes installées dans ma maison. J'ai pris une jeune fiUe qui vient chaque jour passer trois heures avec mes enfants, Quelquefois quatre, dîne avec eux, et j*en suis quitte pour cinquante francs par mois. Ses manières seules sont un peu défectueuses, car eUe est d'une origine commune ; son père a une édioppe au coin d'une rue, dans Picadilly , je crois; mais elle fait sa besogne sans murmurer, tandis que toutes ces filles d'officiers en retraite, de gentilshommes ruinés, ont des airs de hauteur insupportables, quoiqu'elles ne soient, après tout. que de pauvres gouvernantes.

— Cependant, objecta timidement mistress Graliam, il me semble qu'on doit tenir à une certaine distinction, autrement on court risque de laisser prendre aux enfants des habitudes vul-

gaires.

— Ah ! vous voulez une maltresse du grand genre, vous en aurez tant que vous voudrez. Coinbi^ comptez-vous lui donner?

Mistress Graliam était une femme d'un caractère doux et timide, désirant le Ucn, mais n'ayant pas

lia force de combattre le mal, incapable de maltraiter qui que ce fût, mais assez faible pour être injuste, si elle éprouvait quelque difficulté à être juste. Elle hésitait à répondre à la dernière question de son impérieuse conseiHère, car elle comprenait qu*elle devait offrir une généreuse rémunération à rinstitutrice de qui elle exigeait tant de qualités, et ne voulait, au contraire, lui donner qu'un traitement trés-modique.

Ce fut mistress Hylier qui prit d'un ton décidé la parole : « Je ne puis, dit-elle, payer à la gouvernante que cinq cents francs par an ; mon mari me proposait de lui donner le double, à la conditîe» àe supprimer une de mes domestiques. Mais c'est impossible. Il fout remarquer, d'ailleurs, que je n'ai que des filles, ce qui raid la tâche d'une institutrice plus facile, qu'elle pourra passer ses soirées au salon quand nous serons seuls, qu'elle aura la libre disposition du piano et de la bibliottiëque, qu'elle s'amusera à continuer mes travaux de tapisserie, que les (Umanches nous la conduirons en vdture à l'église, et qu'une fois, au moins, par semaine, die se promènera en voiture dans le parc avec les mfants. Je suis sûre qu'il y a des

144 LA GOUVEHNANTE.

caitaiiies de femmes parfaites qui se réjouiraient d'une telle situation.

— Vous lui donnerez le blanchissage? demanda mistress Ryal.

■— Non, elle le payera elle-même.

— Vous lui permettrez de recevoir des visites?

— Non, certainement. Tout son temps doit êlr? consacré à ses élèves.

— Que Dieu ait pitié d'elle ! murmura le viem rentier.

— Est-ce à moi que vous parlez? demanda mistress Hylier, qui n'avait entendu qu'un son indistinct.

Le vieillard ne répondit pas. Les trois femmes continuèrent leur entretien en baissant la voix.

— Et vous, madame Graham, dit madame Ryal, vous voulez avoir une gouvernante ; combien comptez-vous lui donner? -

— Comme j'ai trois filles' et un garçon, je crois devoir lui offrir mille francs..

— Non, répliqua sa sœur, cda ne se peut, Fanny ; nos institutrices ne manqueront pas de se faire leurs confidences, et la mienne serait mécontente de celte différence de prix. Pour trancher

LA GODTBRRAlfTE. 145

difficulté, donnons-leur à chacune sept cents

mes.

~ À ce compte-là, s'écria madame Ryal, vous

1 aurez tant qu'il vous plaira, de plus instruites

de plus distinguées.

— Ce que je viens d'entendre m'afflige, dit . Byfield en quittant la place qu'il avait prise près > la fenêtre et en s'approchant du* trio féminin. Madame Graham rougit ; sa sœur savait assez se aitriser pour dissimuler ses impressions; maune RyaU qui, par son assurance, avait acquis 1 orgueilleux ascendant sur tous les gens assez mples pour croire à sa supériorité, se renversa uis son fauteuil avec une apparence de suprême idain.

— Savez-vous, reprit M. Byfield, ce que vous ûgez d'une simple institutrice? Le talent d'un arsle, l'érudition d'un professeur, des études pour isquelles on crée des chaires spéciales dans nos oUèges, des connaissances qu'un homme acquiert

peine en y consacrant sa vie, et dans votre rogrs(knme il n'est question ni de religion ni de fioralité.

-^ Oh ' s'écria madame Hylier, cela va sans dire.

— Assurément, ajouta madame Hyal d'untoti hautain. Moi qui ai pris part à la rédaction de cette note, j*attache une importance particulière à Tengeignement religieux, et je le prouve par les pratiques auxquelles j'habitue mes enfants. Quil pleuVe ou qu'il neige, chaque jour leur maîtresse doit être rendue chez moi à neuf heures. D'abord elle leur fait lire les Psaumes, puis, s'ils n'ont pas hien appris leurs verbes français, ils doivent lù^. pour leur punition, un Psaume de plus.

— Pardon, dit M. Byiield, mais il me seaèk que vos enfants doivent concevoir une singulier idée des lectures religieuses qui leur sont imp^^ sées comme un diâtiment plutôt que comme un^ récompense.

Madame Ryal serra son manchon entre S(^ mains et ne répondit rien.

— Je reprends votre programme, reprit le vieillard, et je vois qu'en promettant à votre gouvei" nante de la traiter comme un membre de votre fa mille vous vous croyez par là autorisée à ne lui offrir qu'une indigne rétribution. Votre mari, madame Hylier, voulait que cette rétribution s'ék^ fât au moins à douze cents francs par ant ma*^

tk GOUVERNANTE. Ul

fcos n'avez pu vous résoudre à supprimer un de 5 domestiques... Ah ! Dieu, Je me rappelle que %ïa pauvre femme se serait résignée aux plus ru- *iès travaux plutôt que de marchander et de ravaler ainsi les services d'une gouvernante... Vous 45€z, madame Ryal ; mais, voyez-vous, c'est une Ibasse, honteuse action que de déprécier les dons ^e l'esprit, d'abuser du pouvoir que donne la richesse pour asservir l'indigence, qui souvent re cèle des trésors d'intelligence que toute votre formule ne pourrait payer.

*" — Ma fortune ! s'écria madame Ryal en colère, ' parlez pour vous. Si vos capitaux et vos singularités intimident certaines gens, tout cela ne produit aucim effet sur moi. Tout le monde sait, d'ailleurs, que vous êtes un homme fort

bizarre.

— Ma chère amie, dit madame Hylier, ne vous emportez point contre notre bon voisin, il ne pense pas la moitié de ce qu'il dit.

—Vous êtes dans Terreur, répliqua le vieillard, et je ne vous ai encore dit qu'une très-minime partie decé que je pense. J'ai beaucoup réfléchi à l'éducation des jeunes filles, et d'abord je voudrais

148 LA (;OUYERNANTE.

qu'elles fussent élevées au foyer de la famille, que la maison maternelle fût leur sanctuaire, que nulle main étrangère ne relâchât le plus petit de> liens qui doivent les attacher à cet asile du cœur Hais, comme toutes les jeunes filles ne peuveit avoir ce bonheur, je voudrais que les législateurs de notre pays s'occupassent sérieusement de rè^ former et d'améliorer l'organisation de nos peu sionnats, où souvent se développent les germes le^ plus funestes.

Madame Ryal haussa les épaules, la douce mâ^ dame Graham lui murmura tout bas que le ^ M. Byfield ne se contenait pas quand il en venait parler des écoles...

— Hélas I continua le vieillard avec un profonfl accent de mélancolie, j'avais une fille qui était ffl^ joie, mon espoir, mon orgueil. Malgré les sacrifice^ que sa mère voulait généreusement s'imposer, il ne nous était pas possible de Télever sous notn' toit comme nous le désirions ; nous la plaça^le^ dans une institution de premier ordre, et dansw' éloignement peu à peu son cœur se détourna à' nous, et, lorsque par un événement inattendu tout à coup nous devînmes riches, notre malheu-

LA GOCVEKNANTE. 14»

rmse fille avait l'âme et l'esprit viciés par de failles compagnes.

£n parlant ainsi, le vieillard avait une telle expression de douleur, que les trois fenunes, qui d'a- ^rd avaient été choquées de sa brusque interven- |bn dans leur délibération, ne pouvaient le regarder Bans un sentiment de sympathie.

Après un instant de silence, il reprit : — Voilà TOgt-deux ^s que je n*ai vu ma fille. Je ne la icverrai plus en ce monde. Je pensais que je pourfWis vous raconter cette pénible histoire, mais je tfen ai pas la force. J'aurais voulu vous la dire pour ▼ous montrer combien on doit s'estimer heureux de pouvoir garder ses enfants sous son toit et quel prix on doit attacher aux leçons d'une sage, intelligente, vertueuse gouvernante. Mais, quand f en viens à me rappeler ma fille, j'oublie tout le reste, et je la vois avec ses doux yeux bleus, telle <\u'elle ét;;it autrefois, la lumière, la vie de mon petit cottage, et à présent... Ah! croyez-moi, ïïûeux vaudrait ensevelir vos enfants, et carillonner sur leurs tombes, que de les placer dans nos mauvaises écoles, ou de les confier aux soins d'une gouvernante à bon marché.

— Décidément il est fou, murmura madame Ryal, tandis que le vieillard se promenait de long en large à travers le salon^ absorbé dans ses souvenirs. Elle aspirait à le voir partir, car elle pensait que, si elle se retirait la première, il parlerait d'elle d'une façon fort peu gracieuse ; mai^ elle réfléchit que, si elle ne rentrait pas chez elle, la maîtresse de ses enfants pourrait bien profiter de cette occasion pour abréger ses leçons de quelques minutes. Elle se leva d'un air majestueux, tendit la main à ses deux amies, fit une révérence exagérée à M. Byfield, et sortit.

A peine avait-elle franchi le seuil de la porte, que le vieillard s'assit sur une chaise, de Tair d'un homme qui, après une pénible compression, respire plus à son aise.

— Maintenant, mesdames, puisque vous avez besoin d'une gouvernante, je puis vous en recommander une, non à vous, madame Graham, elle serait trop heureuse avec vous, mais à vous, madame Hylier.

— A moi? monsieur : d'après l'opinion que vous manifestez à mon égard, je serais portée à croire que vous oseriez à peine me confier un chien.

LA GOUVERNANTE. ' iSI

— Je^pense, répondit ludeinent M. Byfield, que fi su» meilleur pour mon ehien que vous ne le serez pour la malheureuse fille que je désire plafier près de vous.

— En vérité?

— Oui, je sais comment a vécu celle que vous •nez demièr«»nent. Elle ne s'asseyait pas à votre Isble, elle souffrait de toutes les intempéries des

PusoDs, elle devait disparaître quand il vous arrivait une visite . Elle était comme un être à paît ^ans une position intermédiaire difficile à définir, trop élevée pour la cuisine, trop infime pour le salon. 11 fallait qu'elle sût réprimer toutes ses émo- ^ns, quand personne ne réprimait devant elle un mouvement d'impatience ; qu'elle fit preuve d'in> tfiUigence, et gardât une sorte d attitude stupide. Ma chère dame, je connais de vue au moins toutes les institutrices de Kensiogton ; je les vois passer chaque jour avec leurs parapluies en coton, leurs figures défaites, et frapper timidement à la forte des maisons où elles vont donner leurs leçons. Je pourrais vous dire les tortures secrètes Ae ces pauvres créatures, plus à plaindre que les ouvrières des fabriques; mais vous ne me corn*

15t * LA GODVERIIAKTE.

prendriez pas. Seulement vous comprenez que vous avez besoin d'une gouvernante et que vous accepterez celle que je vous propose.

— Bien, monsieur, répliqua madame Hylier d'un air d'indiflérence, et qui est votre protégée?

— Qui elle est, je ne puis vous le dire, ellemême ne sait pas qui eUe est, quoique peiit-ètre elle se Timagine. Qu'il vous suffise d'apprendre qu'elle est jolie, sans avoir le sentiment de sa beauté, trés-instruite sans affectation, très-douce sans faiUesse, et, je crois aussi, très-patiente, car elle a déjà fait ses preuves, mais je veux encore essayer sa patience.

— Et bonne musicienne?

— Meilleure musicienne que la plupart des femmes, et sachant en outre très-bien plusieurs langues. J'ajouterai que vous ne lui donnerez pas plus de cinq cents francs.

— Tout cela me paraît excellent, dit madame Hylier, qui savait que son mari désirait complaire au rentier ; cependant, avant de contracter un engagement, je désirerais voir cette jeune personne.

— A quoi bon? Vous savez que vous devez la prendre.

— Assurément, je serai charmée de faire une ;hose qui vous soit agréable ; mais n'a-t-elle pas {uelques amies?

— Madame Ryal prétend qu'une gouvernante n'a pas le temps d'avoir des amies.

— Pourtant, monsieur Byfield, il est d'usage, en pareil cas, de s'enquérir du caractère d'une institutrice près des personnes qui l'ont employée à leur service.

— Je sais, madame, ce que vous pouvez demander, et cela sufiQt, répliqua M. ByfieM d'un ton acerbe.

En disant ces mots, il s'avança vers une table sur\aq[uelle était pos^un dessin représentant une scierie. Cette scierie, M. Hylier l'avait achetée récemment, en grande partie, avec l'argent que le vieillard lui avait prêté.

— Au nom du ciel, ma chère Caroline, avait dit M. Hylier à sa femme, si singulier, si capricieux, si rude que t'apparaisse notre voisin, je t'en prie, ménage-le ; car mon sort est entre ses mains.

Mistriss Hylier, en se rappelant cette recommandation, et en voyant s'assombrir la figure de M. Byfield, lui dit:

iU LA GOUVGHNANTE.

— Eli bien, monsieur, puisque vous lo désirez, c*est une chose convenue, et je m* appliquerai à rendre la situation de votre protégée aussi agréable que...

— Non, non ; ce n'est pas là ce quc^ je vou^ demande. Traitez-la, au contraire, conune vou> avez traité votre dernière gouvernante. Je veux qu'elle connaisse les aspérités de la vie. Voilà pourquoi je la place chez vous, sinon je l'aurais confiée à ma gentille amie, mistriss Grahanri.

Mistriss Hylier se mordit les lèvres.

— Adieu, madame, ajouta H. B^field, quami pourrez-vous recevoir votre nouvelle commensale, Emilie Dawson? C'est son nom.

— Quand il vous plaira.

— Demain à midi. Je vous salue.

— Quel homme étrange ! s'écria mistriss Graham, lorsqu'il fut sorti. Crois-tu que cette jeune fille est sa parente?

— Non, assurémait. 11 est orgueilleux comme Lucifer, et il est si riche !

— Mais peut-être qu'il songe à lepouser?

— Quel est l'homme qui obligerait volontain'ment la femme qu'il veut épouser à se faire gou-

LA GOUYERNANTE. iS&

vernaate? Non^ je n'y comprends rien. Hais, puisque c'est une affaire décidée, je ne veux plus y penser. Ce qui m*inquiète, c'est mistriss Ryal avec ses suppoaîticms, sa curiosité et ses bavardages. C'est elle qui m'a fait renvoyer successivement cinq gouvernantes dans le cours d'un hiver. Que va4-elle dire de celle-ci?

— • Tout cela est en effet assez bizarre. Mais, eomme il me faut aussi une institutrice» je vais faire insérer mon avertissement dans les journaux. Seulement,, j'y substituerai la danse au grec.

*— Tu SLB raison, plus tu demanderas, plus tu obtiendras. Il me semble que mislrisis Ryal a dit viue chose juste en nous engageant à requérir l'enseignement des sciences. Chaque jour, les sciences font de nouveaux progrès, et il faut qu on sache parler un peu de tout. Mais je te quitte, il faut que j'aille pr^fiarer mes enfants à l'arrivée de leui nouvelle maîtresse.

Emilie Dawson était depuis quatre mois chez J mistriss Hylier.

156^ LA GOOVERMiNTE.

M. Byfield venait comme par le passe dans la maison; mais jamais il ne s'informait de la conduite de la jeune fille, jamais il ne lui témoignait le moindre intérêt, et, lorsqu'il la rencontrait sur Tescalier, il détoiumait la tète. Plusieurs fois mistriss Hylier, qui ne comprenait rien à cette conduite, avait voulu lui parler de sa protégée, et surle-champ il l'avait interrompue.

— Pourquoi donc, mistriss Dawson, dit un joor la petite Elisabeth Hylier, pourquoi donc H. Byfiel' se dëtourne-t-il de vous? Autrefois il s'arrêtait à causer avec nous et à plaisanter, maintenant il nous regarde si froidement et s'éloigne. Vous n'êtes pourtant pas une méchante fille, miss Dawson?

— Je ne pense pas, mon enfant.

— Non, bien sûr, s'écria Caroline, l'ainée des deux sœurs ; je crois que, quand vous étiez toute petite, vous étiez déjà trop calme, trop grave et toujours...

Elle s'arrêta et regarda sa gouvernante.

— Eh bien,' mesenfants, dit doucement Emilie) continuez.

— Je n'ose exprimer ma pensée de peur qu'fiM^ ne vous déplaise, et pourtant je voudrais la dire.

— Dîtes-la doBC.

— Je crois que vous ,étiez trop triste pour être échante.

— Je suis triste quelquefois, mais je ne l'ai pas ►ujours été, et, si vous voidez bien étudier vos jçons comme vous Tavez fait ce matin, je serai îaucôup plus heureuse.

Caroline se jeta dans les bras de sa gouveniante ilui promettant d'être trés*docile. En ce moment itra mistriss llylîer.

— Oh! maman, s'écria Élisabeâi, miss Dawson tous dit que, si nous sommes gentilles, eUe sera lus heureuse.

— Il me semble, r^liqua mistriss Hylier d*un on aigre, qu'il serait plus essentiel de songer à Da propre satisfaction ; qu'en pensez-vous, miss •awson?

— Assurément, madame.

— Je désire, miss, que vous ne me répondiez aoint avec cet accent de tristesse. Je vous ferai ["emarquer, en outre, que cette robe de deuil dont ^ous êtes constamment revêtue me fait mal à voir.

— Elle m-a fait bien plus mal quand j'ai dû la prendre.

— Soit. Nous ne voulons point discitfer cette question. Mais je croyais que, lorsque vous avei reçu le salaire de votre premier trimestre, ^oos achèteriez d'autres vêtements. Caroline, lâàs la main de miss Dawson ; je bais ces imSk rites. Gonime vous avez été obéissante, ainsi que votre sœur, je vous emmènerai toutes deux an parc.

— Merci, chère mère, s'écrièrent les enfants.

— Et miss Dawson, ajouta Caroline, viendra aussi avec nous?

— Miss Dawson a déjà fait sa promenade cette semaine, répliqua mistriss Hyher en sortant avec un surcroit dé mauvaise humeur.

-^ Écoutez, dit Caroline en se penchant à i'oreille d'Emilie, laissons Elisabeth aller au parc,el je resterai avec vous.

— Non, mon enfant; c'est un acte de bonté de votre mère de vous emmener avec elle, et vous l'oiTenseriez si vous refusiez de les accompagner. D'ailleurs, je dois écrire une lettre qui m'occo* para jusqu'à votre retour.

— C'est pour nous déterminer à sortir que votf^ parlez de celte lettre, dit Elisabeth.

LA GOUVERNANTE. iS0

— Fi î reprit sa sœur, tu sais que miss Dawson e ment jamais.

— AHez, mes enfants, ajouta Emilie, ne faites as attemfare votre mère.

Toutes les personnes qui, par hasard, voyaient Miilie dans la maison de mistrîss Hylier remarjuaient qu'elle était jolie, quoiqu'elle ne fût qu'une iimple gouvernante. Si elle s'était trouvée dans une autre situation, on l'aurait admirée, non point tat à cause de sa-beauté qu'à cause de la dignité de son maintien, de la douceur de sa physionomie, de la pureté, de la candeur de son regard et de la grâce de ses mouvements. Le même vêtement de deuil qui impatientait mistriss Hylier éveillait dans d'autres cœurs un sentiment de commisération en faveur de la jemie orplieline : il «'accordait d'ailleurs avec la mélancolique expression de sa figure, et plusieurs mères de fe- "^ïïle avaient invité courtoisement la jeune fille à les visiter ; mais elle n'acceptait aucune invitation. Lorsqu'elle se trouva seule dans sa chambre, ce qui lui arrivait rarement, elle ouvrit son pupitpe et en tira une miniature qu'elle considéra avec une profonde émotion jusqu'à ce que ses paupières

160 LA 60UVEBNANTE.

s'empUssent de larmes. Puis» serrant a\ec sorte de convulsion cette miniature, elle nst tète entre ses mains et sanglota, comme si cœur était prêt à se briser. Insensiblement tomba à genoux, elle pria, et, la prière a\ai| apaisé son agitation, elle se releva, regarda encoff le portrait : Ma mère ! ma mère ! s*écria-t-elle-| Puis elle replaça son trésor dans le tiroir sécrétai' elle le tenait enfermé.

Après cette explosion de douleur, elle se seBÛ mieux; les contrariétés journalières^ qui autrefoi^i l'auraient si vivement froissée, elle venait de le^| noyer dans les larmes de son deuil et s'étonniil d'avoir été, en un autre temps, si sensible à ces petits chagrins.

Elle prit une lettre qu'elle avait commencé plusieurs jours auparavant et la continua avec fer metè. Cette lettre était adressée à la sœur du f^ qui avait assisté sa mère à ses derniers moments Nous en citerons quelques passages.

« Vous me demandez si je suis heureuse. J»

devrais Tétre plus que je ne le suis en réalité. M«5 deux élèves sont bonnes et affectueuses, un

LA GODVEHNAKTE. t«l

lolentes et fort ignorantes ; mais je ne doute s qu'en agissant sur elles par la douceur et la rdialité je ne leur fasse faire des progrès. Je 'applique à cette tâche avec un intérêt qui me aât et m'absorbe. Mais, dès que j'ai donné mes çons, je retombe péniblement sur moi-wème, et *rsonne ne me vient en aide, et je sens que, leursle mon devoir de gouvernante est accompli, je ; suis plus dans cette maison qu'un être im* »rtun.

« Hélas ! trouverai-je encore un jour quelqu'un li m'encourage et qui, au besoin, me donne un duiaire éloge?... Je ne demande pas des cornliments, mais une parole affectueuse, un mot approbation. Ce mot qui me ferait parfois tant e bien, jamais mistriss Hylier ne me Ta adressé. « Cependant pourquoi me plaindre? Tu sais, *ois ans avant la mort de ma mère, j'allais par les )ngues rues de la ville, dans les froides matinées e l'hiver, comme dans les ardeurs de l'été, ici ^ur donner mes leçons de musique, là pour en* eigner la grammaire, et aiUeurs, les premiers léments du dessin. Je n'avais personne pour me Protéger, et souvent on insultait à ma pauvreté.

162 LA GOIJVBRNAMTE.

On me renvoya d*une maison, parce que j'étais, disiit^on, trop joUe ; d une autre, parce que je ne voulais pas déjeuner avec la fenune de chambre, et je supportais gaiement toutes les insultes d toD^s les souffirances, parce qu*à la fin de la joarnée je rentrais dans la demeure de ma mère, é que je restais dans ce doux refuge depuis le soir ji|squ'au lendemain matin.

tt L'éducation qu'elle m'avait donnée était nobt moyen d'existence. Cette petite maison queneos habitions, c'était mon foyer. Là, j'étms égayée p( un bon sourire, éclairée par un affectueux conseil, fwtifiée par la pri^. Là, mon Dieu, je me s»

tsis aimée. Ma mère concentrait en moi toutes te tendresses de son cœur. Oh ! ma m^ ! ma mère! Je ne puis écrire ce nom sans le baigner de nus larmes. Je n'ai pas le droit de murmurer contre les arrêts de la Providence; mais quelques téw» giu^es de sympatliie me feraient tant de bien, el il est triste pour moi de me voir souvent si rudement, si injustem^t traitée. Mais ma mère me reprocherait mes amères réflexions, elle médirai' que mon devoir est de me résigna à la situâti<^ où Dieu m'a placée et de me confier à lui.

LA GOVVERNAMTE. 165

^« Vous savez qu'elle M abandonnée par son re, parce qu'elle s'était mariée malgré lui.

hiaiid je ne serai plus de ee monde, dtsait-elle, !|u'au moins il sache que je suis morte. Peut-être ^ors pr^fidra*t-il soin de mon unique enfent: » lis je n'ai pas entendu parler de lui. Peut-être rii est mort aussi, et, sans ce bizarre vieillard l'on appelle M. Byfield, je serais restée sans apli et sans emploi. C'est vraiment un homme igulier. n y a quelque temps, il me témoignait i très-vif intérêt; depuis qu'il m'a placée ici, il ' ni'a pas une seule fois adressé la parole. Âvant- ^r, j'étais au parc avec les enfants. Une longue *omenade m'avait fatiguée. Je m'assis sur un wc, tandis que mes élèves jouaient avec leurs nies sous la surveillance de la gouvernante de adame Graham. Tout à coup, M. Byfield s'ap- ^he de moi :

« — Êtes-vous donc si paresseuse? me dit-il.

« — Non. Mais je ne suis pas bien.

<^ — Et n'avez-vous pas appris qu'une gouver- ^te n'a pas le droit d'être malade ?

« — Je le sais, aussi ne suis-je malade que raement.

164 LA GODYERNABITB.

a — Est-ce que vous osez plaisanter avec mol! reprit-il d'un ton sévère.

« «- Non, monsieur, je vous dis la vérité. Si j'é tais libre, je m'occuperais davantage d'une doih leur que j'éprouve au côté, et, lorsque parfois ii toux m'empêche de dormir toute la nuit, j'enver rais chercher un médecin. Mais personne ne pensi que je suis malade, et je n'en parle pas.

a Alors il fixa sur moi un regard pénétrant eti» demanda où j'avais appris à raisoimer. L'idée tf vint de lui répondre qu'on apprenait à raisooi» en s'efforçant. de ne plus sentir. Cependant jeiiK contins et ne fis que sourire. En me voyant sourire, il soupira profondément, s'éloigna de quelques pas, puis revint, et s'asseyant près de moi:

« — Est-il vrai, me dit*il, que vous êtes réélisment malade?

« — Jamais de ma vie je n'ai proféré un m^ songe.

« — Oui, répliqua4-il, vous avez l'expression de la vérité, comme les femmes quand elles commutent une imposture*

« Je n'avais pas mérité cette injure, et je ne pu^ m'empêcher de le lui dire, avec douceur cepen-

LA GOUTERNANTE. Ifô

int et en le remerciant de la bonté qu'il m'avait DKngnée, à moi qui n'avais nul ami en ce monde.

« Il ne parut pas plus ému de mes paroles que il ne les avait pas entendues. Cependant les taries coulaient malgré moi de mes yeux. Il secoua I tète, et me dit

«... Mais j'entends la gouvernante de madame rraham qui m'appelle. Adieu pour aujourd'hui. )i je n'étais pas si souffrante, je parviendrais ^ut-être à. comprendre les avantages particuliers le ma situation ; car il y a des institutrices encore phis mal placées que moi. Il y en a une dans un pensionnat du voisinage qui ne gagne que trois cents francs par an, et qui doit rester pendant toutes les vacances dans rétablissement pour raccommoder le linge. »

^u moment où Emilie terminait cette lettre, mademoiselle Mercier, la gouveniante de mistriss Grabam, se précipitait dans sa chambre.

Mademoiselle Mercier est une jeune fille de Paris , aussi vive , aussi pétulante, aussi insoucieuse que la pauvre Emilie est grave et réfléchie. Elle vient de recevoir de sa mère un parasol en

soie, elle a un chapeau neuf. U faut qa*eUe éul<> au plus vite toutes ses richesses, et elle veut qv sa mélancolique compagne fasse une promâiadr avec elle dans le jardin de Kensington. Après une opiniâtre réâstance, ÉHÛUe, de peur d'afffigersoi impétueuse voisine, qui est bonne au fond, prenJ son chapeau, son châle et sort avec elle. Chemii faisant, la jeune Parisienne ne cesse de rire eiè plaisanter, puis reproche à Emilie de prendre tro{) au sérieux ses devoirs de gouvernante et les diP Acuités de la vie, puis de nouveau regarde les per sonnes qui passent auprès d'elle , s*amnse à leur démarche, critique leur toilette.

— Rentrons, je vous en prie, dit la timide orpheline.

Elle venait de s apercevoir que deux jeiui«^ gens marchaient obstinément à côté d'elles et se sentait cruellement embarrassée, tandis que imdemoiselle Mercier, en faisant la même raonarquo, se vengeait de l'impertinence de ces cherGfaeQr> d'aventures en leur adressant tout haut des sdi casmes, qui, au Ueu de les effaroucher, paraissaient, au contraire, les encouragei' et leur donnor plus de résolution*

LA GOUVERNANTE. t67

En rentrant, les deux jeunes filles trouvèrent ins la salle à manger les deux sœurs qui èvi* îmment les attendaient.

— Je ne pensais pas, mademoiselle, que vous issiez sortir, dit mistriss Hylier d'un ton acerbe.

— Comme mes pupilles étaient avec vous. J'ai ;nsé que je pouvais accompagner quelques inants mademoiselle.

— Je ne permets pas que ma gouvernante se 'omëne avec des jeunes gens !

— Quels jeunes gen&t s'écria mademoisdle ercier. .

— Je ne vous parle pas, mademoiselle, vous 'êtes pas à mon service. Je désirerais savoir de âss Dawson qui sont ces jeunes gens ?

— Je le voudrais aussi, madame, et pourtant à uoi me servirait de le savoir puisque personne B punira Finjure qui m'a été faite?

— Adressez-vous à votre patron, M. Byfield, réfiqua nristriss Hylier, avec un sourire ironique, Q sortant avec sa sœur et en fermant brusquement la porte.

Mademoiselle Mercier murmura quelques épi- Tommes, Emilie monta Tescalier qui conduisait

à sa chambre, et vit le valet de pied qui déjà racontait à la femme de charge comment leur maitresse venait d*insulter la gouvernante.

— Eh bien, dit mistriss Hylier , en se jetant dans un faute!uil,en face de sa sœur, qu'allonsnous faire?

— Rien, répondit mistriss Graham. Ce n'est pas la faute de ces pauvres filles si deux insolents les suivent.

— Cette Française qui est chez toi est fort étourdie, et tu lui laisses prendre beaucoup tro{) de liberté.

— En vérité, ma chère sœur, elle a un trèsbon caractère. Mistriss Ryal prétend qu'elle a une mauvaise prononciation, mais je ne crois pas mistriss Ryal capable de juger cette question ni plusieurs autres. Depuis que la maîtresse qui venait chez elle à la journée Fa quittée , mistriss Ryal en a essayé une demi-douzaine, et, conunt' le dit mon mari, elle ne peut en garder aucune, car eUe traite ses institutrices plus mal que des servantes.

En ce moment entra mistriss Ryal.

— Ma chère mistriss Hylier, dit-elle, après

lelques rapides paroles de politesse banale, il i de mon deToir de vous prévenir que tous les ibitants de Kensington sont occupés de vous.

— C'est bien aimable à eux, répondit mistriss ylier d'un ton sardonique.

— 11 n'est pas difficile de vo«s contenter, mais 3us ignorez peut-être qu'ils ne parlent que de )tre gouvernante et de votre aveuglement. Oui, s prétendent que M. Hylier doit avoir des raisons articulières pour tolérer de teUes relations. Qucfi? ous ne savez pas que dans votre... propre...

îaison...

Mistriss Ryal pi'ononça ces mots avec embase, avec une interruption à chaque syllabe. En lême temps elle se rapprochait de mistriss Hyer, en dilatant ses paupières.

— Eh bien, de quoi donc s'agit-il ? s'écria celle- '•.. de ma gouvernante?

— Oui, c'est une malheureuse créature, et ce ieux Byfield est im misérable.

— Ah ! répliqua mistriss Hylier, vous me con- ^mez dans mes soupçons, je pensais bien qu*EftiUe était sa fille.

— SaYille ! c'est bien autre chose, ma foi !

— Impossible! s'écria mistriss Graham.

— Non, il ne peut être si mauvs^, ajouta triss Hylier.

— Tous les hommes sont mauvais, reprit charitable mistriss Byal, je Tai déclare moi-mé à mon mari; seulement il y en a qui sontencof plus mauvais que les autres.

— Mais vous êtes dans Terreur en ce i| tient à celui-d, répondit avec anxiété nûstif HyHer, il ne s'est jamais occupé d'Emilie depi qu'elle est chez moi. 11 n'a jamais témoigné désir delà voir, et je ne puis croire qu'il airi voulu placer prés de mes enfants une créaW perverse.

— Ah ! s'écria mistriss Ryal, vous ne cono^ sez pas les ruses de ce viejl hypocrite, et nous* très, pauvres femmes, nous ne pouvons péncW les mystères de ses astucieuses combinaisoi* Mais que mistriss Graham veuille bien inlerrog' cette espèce de péronelle qu'elle a prise pouj'^^ tutrice. Nous saurons si, il y a quelques jours, ii* demoiselle Dawson ne s'est pas assise à I^ sur un banc, sous prétexte qu'elle était fatis^* de sa promenade; si M.Byfield ne s'est pastrou^^

comme par hasard, s*il ne s est pas assis près elle, s'il ne lui a pas pris la main, s*il ne s'est }R levé et n'est pas revenu encore s'installer à )f& d'elle comme un amoureux. J'ai honte de ramier de pareilles choses, et, rien que d'y songer, ! sens le rouge me monter au visage. Mais ce 'est pas tout. Aujourd'hui ma femme de chambre lait dans le jardin de Kensington. Elle a vu ces eux précieuses gouvernantes riant et caquetant 9& face de' deux jeunes gens qui les suivaient et le nlain Byfield qui se tenait à distance, tourmenté )ar la jalousie. Ce n'est pas^ tout encore : ce matin envoie cette même femme de chambre porter me lettre à la poste, elle rencontre en sortant e domestique de M. Byfield qui lui dit : Si fous allez à la poste, ayez donc la bonté de jeter ^s la boîte cette lettre de mon maître. Elle la pend. Et pour qui était cette lettre? Pour madeïuoiselle Dawson.

A ces mots, mistriss Hyher sonne sa domestique et lui demande si le facteiu* a apporté une lettre pour mademoiselle Dawson.

— Oui, madame, répond le valet, et, comme je ï^'ai point à m'occuper de cette gouvernante, je

crois que cette lettre est restée à Tofflce, jevaij la chercher.

Un instant après, il la rapporte. L'adresse eâ évidemment écrite par M. Byfield.

— Ne voulez- vous pas la décacheter? demainlt raistriss Ryal.

— Non, certainement, répond mistriss Hylii?

— Ah ! voilà comme on perd Toccasiondeii^ couvrir la vérité. Au moins appelez mademoiseit Dawson et faites-lui ouvrir cette lettre vous.

Histriss Graliam , dans sa mansuétude tuelle, pria sa sœur de respecter une pauvre qui n'avait jamais manifesté que de pieux sent ments. Mais Tinflexible mistriss Ryal voul^ qu'on éclaircît au plus tôt cette ténébreuse ques* tion.

Un domestique fut envoyé à Emilie pour FiD* viter à descendre à l'instant même. 11 revinl(fc que mademoiselle Dawson pleurait et sollicitiil un instant de délai.

— Quelle patience j'ai dû avoir 1 s'écrie mistris> Hylier; depuis que cette fille est dans ma maison elle a toujours la figure si désolée !

— Ce n'est pas sans cause, dit mistriss Ryal.

— Non, certainement, dit mistriss Graliam, rec une autre pensée.

— En vérité, ma sœur, répliqua mistriss Hyîr, à vous entendre, on croirait que j'ai l'âme irbare. Mais je sais ce que je souffre, et je voupais que vous eussiez miss Dawson avec vous.

— Ma petite Française me plaît telle qu'elle |t, je n'ai nulle envie de la renvoyer.

Emilie s'avança dans le salon, les yeux encore «imides des larmes qu elle venait de verser; mais I y avait dans son maintien, dans sa physionomie, ine telle dignité, que mistriss Hylier elle-même ïtttut impressionnée, et que, malgré la présence le son implacable amie, elle ne se sentait plus le courage d'adresser une parole injurieuse à la jeune gouvernante.

Cependant elle se raffermit, invita Emilie à s'asseoir et l'interrogea sur ses rapports avec M. Byfield.

Emilie répondit naïvement qu'elle n'y comprenait rien, qu'autrefois le vieux rentier lui avait témoigné de Tintérêt, sans doute parce qu'il était touché de la voir seule au mondes sans ap-

17i LA GOOTBRNANTE.

pui et sans fortune, qu^ensuite il avait paru ne plus s'occuper d'elle, et qu'eUe ne savait cooh ment expliquer ce brusque changement.

Mistriss Hylier lui remit alors la lettre.

Emilie l'ouvrit, la lut, et sa figure prit uneei pression radieuse.

— Peut-on savoir, demanda mistriss Hylier, ct qui est renfermé dans cette lettre ?

. — Non, M. Bvfîeld me défend de vous la coifr muniquer. . . Mais quel bonheur ! Mon Dieu ! mon Dieu !

— Qu'est-ce donc? demanda affectueuseiwn nûstriss Graliam.

— Ah ! je puis bien vous le dire à vous, répot dit naïvement la jeune fdle. M. Byiieldme propos d'aller demeurer à Hampstead, d'y être soignée' ses frais jusqu'à ce que j'aie recouvré mes forces Autrefois, je n'aurais pas voulu accepter un 1* bienfait. Mais à présent, je suis si faible.. ^ faible... En prononçant ces mots, elle leva les yeux sur les trois femmes en face desquelles elk se trouvait assise et resta stupéfaite de l'exprcj sion de leur iSgure.

— Je pense, s'écria mistriss Hylier d'iin ton

;ec, que ce qu il y a de mieux à faire, c est que rous quittiez au plus tôt ma maison. Que va dire ï. Hvlier?

— Ou'ai-je donc fait? murmura miss Dawson.

— Oh ! quel inonde ! s'écria mîstriss Ryal, quel monde, que celui qui se cache sous un tel masque!

— Pensez- vous, Emilie, demanda affectueusement mistriss Graham, à ce que Ton dira si vous ^ous placez ainsi sous la protection de M. Byfield?

— Laissez-la, laissez-la partir au plus vite, s'écria unpétueusement mistriss Hylier. Dieu!

à Dieu I songer que mes pauvres enfants ont été confiés à une telle créature !

Emilie sortit, sa lettre à la main, et rencontra mademoiselle Mercier à qui elle annonça la proposition qui lui était faite par M. Byfield.

— Ma chère amie, répondit la jeune Parisienne, J espère bien que vous n'accepterez pas une pareille offre. Ce vieillard est un coquin. J'ai de l'expérience, croyez-moi. Si vous allez demeurer

dans la maison (pi'il met à votre disposition, vous

êtes perdue.

— Merci, dit Emilie, merci de votre franchise Que Dieu yous bénisse ! Laissez-moi, i*ai besoin d'être seule.

En rentrant dans sa chambre, la jeune fille relut encore sa mystérieuse lettre. Dans sa pureté d*âme, elle avait peine à concevoir les cruels soujh çons de mistriss Hylier et de mistriss Ryal. Maisk langage de mademoiselle Mercier lui avait fait une profonde impression. Elle tremblait de deviner o^ qu'elle n'aurait jamais pu supposer et se demandait avec un saisissement de terreur pourquoi H. Byfleld lui avait défendu de révéler à mistri^^ Hylier sa proposition.

Tandis que sa tête s'égarait dans le dédale de ^es réflexions, une bonne et officieuse servante, qui lui avait toujours témoigné de l'affection, entra en pleurant dans sa chambre.

— Madame dit, murmura-t-elle d'une voix entrecoupée par ses soupirs, qu'il faut que vous partiez ce soir.

— Et où puis-je aller?

— Je ne sais ; mais madame dit que vous n'êtes pas embarrassée pour trouver une autre demeure, et voici ce qu'elle vous doit.

LA GOUVEUNAiNTE. 177

— Ah ! Dieu ! §e dit Emilie, où puis-je trouver m refuge ?Gerles9 après ce que je viens d*eiiteu- Ire, je iie[^puis en chercher un près de M. Byfield ; (nais cette femme impitoyable ne sait pas à quel péril elle m*expose en me chassant ahisi. Mon IMeu ! mon Dieu ! je n ai donc personne au monde pour me protéger ?

— M. Hylier, reprit la servante en ployant les robes et le linge d Emilie, sera bien en colère lorsqu'il apprendra ce qui s'est passé. J'espère pourtant que vous n'allez pas retrouver.ee M. Byfield, qui est un si méchant homme. Si vous le voulez, je vous indiquerai un refuge ; ma mère a une jolie petite maisonnette à Ghelsea, vous pourriez rester là en parfaite sécurité, et je vous jure, sur mon honneur, que je ne dirai à personne où vous êtes.

— Bien, bien, Marie. N'importe en quel heu je (ne retire, pourvu que je m'éloigne d'ici.

— Non, vous ne vous en irez pas ! s'écria ÉUsabeth en ouvrant brusquement la porte, ma bonne chère maîtresse, vous ne nous quitterez pas. Ma mère m'a défendu de venir vous voir, parce qu'elle ^l que vous êtes mauvaise ; mais moi je ne le crois pas, et je suis venue.

178 LA GOOYERNANTE.

— Votre maman est dans Terreur en ce ino ment à mon égard, répondît ËmUie ; mais j'ose croire qu'elle me rendra justice, et vous avez eo tort, mon enfant, de liri désobéir. Allez la rejoindre, soyez obéissante, fidèle à vos devoirs, pieuse. et le bon Dieu vous protégera.

A ces mots, elle embrassa en pleurant sa jemie élève et Tobligea doucement à se retirer.

Les préparatifs du départ furent bientôt faits, grâce à l'obl^eance de Marie, qui lui venait en aide avec cette bonté caractéristique des pauwes gens quand ils peuvent secourir une infortunée.

— Laissez-moi nouer votre bonnet, dit la bme fllle, et mettre une épingle à votre châle, et aUei en paix près de ma mère, elle vous recevra bien, et, Je vous le répète, personne ne saura où vous êtes. Le cab est à la porte : allons, venez, je ferai moi-même charger votre malle. . . Puis, voyant que la malheureuse gouvernante se dirigeait vers ie salon... Eht quoi! s'écria-t-elle, allez-vous entrer là? N*avez-vous pas été assez insultée? Parler à ma maîtresse, autant vaudrait s'adresser à un rocher.

Madame Hylier était seule au salon, inquiète de^

LA GOUVERNANTE. t79

emontrances que lui ferait son mari, qui lui avait int recommandé la plus grande condescendance nvers M. Byfleld. La jeune fille s'avança gravelent devant elle :

— Madame, lui dit-elle, je viens vous dire que, i dure que voua soyez, un jour vous vous repenirez des injustices que vous avez commises envers me pauvre orpheline sans asile et sans soutien. DUS m'avez outragée par vos soupçons, el vous ionnez une apparence de réalité à ces soupçons en ne chassant de votre maison ; mais Dieu me sauera.

Elle prononça ces mots avec im mortel saisiseinent de cœur et partit.

Dans la soirée, un cocher frappait à la porte l'une petite maison, dans un obscur faubourg.

— Madame, disait-il à une vieille femme qui ipparaissait sur le seuil de sa porte, voici une pensionnaire qui vous est adressée par voUre fille, [ui vous prie d'en avoir bien soin. La course est >ayée.

La vieille femme n'avait point une aussi bonne Physionomie que Marie, mais la pauvre Emilie n'était pas en état de noter cette différence.

180 LA G0UVERT9ANTE.

— Voilà une locataire commode, disait quelques instants après son hôtesse : elle aime autant occuper une chambre sur le derrière de la maison que sur le devant, quoique ces chambres soient an même prix, et, si je ne l'avais pas aidée à ôter sa robe, je crois qu'elle se serait couchée tout habillée. Elle est en vérité plus morte que vive.

Le lendemain matin, on entendait résonner sur l'escalier qui conduisait à l'appartement de M. Hylier la canne de M. Byfield. Le vieillard avait frappé à la porte d'un ton qui signifie : 11 faut que j'entre. Mais la maîtresse de maison avait donné des instructions à sa domestique et s'était retirée daii? la salle à manger.

— Madame n'est pas chez elle, dit la domestique en s'avançant à la rencontre de M. Byfield.

— Je désire parler à mademoiselle Dawson.

— Mademoiselle Dawson est partie hier soir.

— Partie ! Et où est-elle allée?

— Je l'ignore. Elle a emporté tous ses effets.

— Vous devez savoir où elle est.

— Non, mcMDsieur ; ce n'œt pas moi, c'est Ma- ! qui Ta mise en voiture.

— Faites venir Marie.

La servante comparut. Elle avait de bonnes talités, mais mentait avec un sang-froid imperrbable. Elle affirma que mademoiselle Dawson ait donné ordre au cocher de la conduire dans rue d*Qxford, et qu'elle ne savait rien de plus.

— n faut que je voie votre maîtresse.

— Elle n'est pas à la maison, riposta la dômes- |ue.

— Quand reviendra-t-elle?

— Pas avant huit jours.

— Voilà le troisiëne mensonge que vous prenez en un instant. Votre maîtresse est ici, s'écria

Byfield en ouvrant brusquemait la porte de la

Ile à manger. — Âh ! madame, je vous souhaite

bonjour. VouAîez-vous avoir la bonté de me

œ où est miss Dawson? .

Le premier mouvement de mistress Hylier fut

' ménager l'homme de qui dépendait en grande

irtie la fortune de son mari ; mais sa nature im-

ttneuse l'emporta sur cette prudente pensée, et

le LA «•OTSRIIAIITE.

soudain elle accabla le vieil)ant d'îiivecËfeSji éfmisa le dietûmaire dfes injores pour létrir ■ nom d'Emilie. M. Byfield s'était mis en face d« Aux premiers mots qu'elle prononça, un feo»

nîstre éclata éans ses reginrds, pois sa f^urepil et devint aussi fafancfae que ses booeles de d» veux.

— Sonnez! s'écria mîstress Hylier, q», èm l'excès de sa colère, était prête à défeilir. M Yoyant qu'il restait immobile sur sa chaise, elles leva pour sonner eUe-mème, mais il lui saisit k bras avec une main de fer et la força à se rasseé Puis il resta devant elle, k regardant avec éo yeux dont la lueur flamboyante la faisait tremblff-

Tout à oovip, les enfants annoncèrent par km cris le retour de leur père. H. Nylier estra jod à temps pour recevoir safiemiBe évanouie dans sê\ bras. Un instant après, elle se relevait en san^ tant, et en s'émant qu'elle avait été indigneoM^ maltraitée.

Le Vieillard alors prit la parole et raconta évâ voix émue qu'il avait vmdu placer Emilie dans oeN maison pour essayer son courage et sa lésigat tion , pour voir comment elle supporterait les sont

LA €OUVERNANTfi< M

inees de toute «orle que mistress Hylier ne pouit liiwquar de lui bke subir. — Cette épreuve, L-il, était pour moi si im{>0rt«nte, que» pour la iidre fbàs complété, j*ai affeetè de ne plus faire [Gune attenti<m à cette jeune fille; car, tant qu'elle croyait encore protégée par mofi, inistress Hylier ait encore pour elle quelques égards. Du jour oil e Ta ecmsidérée eonpne Une malheureuse, sans puî, hoim d'être toiicliée par cette situation qui trait ému toute autre femme, elle n*a pu garder ivers la pauvre orpheline aucun ménagement. Je ' tiiais cependant continuer encore mon essai ; ais uaîour j'ai été teUement fra^ de Tétat de igueuret de dépérissement de eette pauvre fille, le je me suis dit qu'il îMaii au plus tdt lui donr une meilleure demeure. Jamais, ^outa-t-il, en tournant vecs mistress Hylier, jamais je n'aurais nfié que, mal$^ votre fertilité d'invention et celle YOtre digoe^amie mistress Byal, vous en vien^ iez à attribuer à. ma résolution un motif exé-^ Me. flamais je n'aurais supposé que vous urriez, par une infâme calomnie, outrager ma blesse et finBoeente enfant que j*avais fait trei* seas votre toit. Que vous ayez sui^posé que

j*étais son père... soit... Mais croire que je pouvads, que je pouvais former l'abominable c<»nplot que vous avez imaginé, et chasser cette pau^ fiile sans ressources... Oh Dieu! oh Dieu !

— Eh bien, s'écria mi^ress Hylier, quelle raison avez-vous donc d*être si occupé de wisf Dawson ?

— Je suis son grand-père, répondit le vieillaH en se promenant à grands pas dans la diambreet en se tordant les mains.

Mistress Hylier avait envie de répondre que ne le croyait pas. Mais elle n'en eut pas le courage, heureusement pour eHe, car au même instant son mari lui raconta, à voix basse, que, ^ matin même, il avait été dans un village où Èssé avait passé plusiews années; que là, elle avait édi tout le monde par sa vertu, par sa tendresse po0 sa mère. — Et c'est là, ajouta-tril avec douleur,!» douce, pure, angélique jeune fille que votre condescendance perverse, votre atroce passion va» n portée à insulter. Âh! <{ue n'ai-je su|4usti)tA que je sais maintenant !

— Quelle leçon ! murmura le viâllard; puis son* dain, se rapprochant de M. Hylier: Â présent, ^(^

LA GOtJVEttNÂNTE. ISS

îe-t-il, je ne Teux pas perdre une minute, il faut le je Toîe ma Me, ia fille de ma fille, ;qiie je lui se qui elle est.

— PiHS-je espérer, monsieur?... balbutia misess Hylier.

— Il n'y a qu'un espoir que nous devons conser- 3r, vous et moi, madame, cest que nous ayons icore le temps d'accomplir un acte de justice.

M. Byfield se plaisait encore à croire que sa pete-fille était re^ée cachée dans la maison. Mais 9US les domestiques s'accordaient à déclarer u'elle était partie, aucun d*euîne pouvait diix5 ù elle était allée. Marte, qui seule le savmt, venait e sortir. Irrité de cette inutile enquête, emporté «r la vitdence de son caractère, le vieillard sortit M)ur courir à la poste, commander des chevaux pt iherchcr en toute hâte, de tout côté, la malheureuse qu'il avait lui-même réduite au désespoir.

Tout était en rumeur dans la maison d'où il sorait. £n proie à une désolante a^tation, mistress iylier faisait des reproches à mistress Ryal, qui persistait à croire qu'^e ne s'était point trompée Jans ses suppositions. Mistress Graham vantait les rares qualités de la jeune orpheline. MademoiselU»

186 LA GOOTERKAIITE.

Mercier parlait tour à toiur de son nouTemiparasoi. de sa chère Emilie, et les domestiques regiettakiA de n'avoir pas été plus polis envers ce^e qw devst être un jour rhéritière du ridie M. ByficM.

Pendant ce temps Emilie, subjugée parla soo^ franco qu elle avait longtemps essayé de swmvter, était couchée dans son obscure petUe ctiam bre de Chelsea. Marie vint la voir, $'asdt prèsd^ son lit, et, pour lui montrer qu'elle ne devait p être si désolée de son sort, se mil à lui raconter, avec une Irès-hûdne intention et une naÎYe mali dresse, l'histoire d'une pauvre femme qui éUii morte de faim, ^ celle d'une jeune fille qui, p^ dant plusieurs années, avait été l'unique soutien de son père aveugle, et qui avait suecombé à si tâche, et celle d'une autre qui, peu è peu, sèià épuisée par le travail et éteinte dans la mîBère.

Emilie soufiâfait d'entendre ces récits, qui Ib' faisaient faire un cruel retour sur sa propre situation ; mais Marie était intarissable, et elle auFsi( encore continué Ibngtanps sa funèbre chronique, si sa mère ne l'avait appeKe pour lui demander des renseignements sur les ressources pécuniai^e^ de sa nouvelle pensionnaire.

LA GO0yEBRANTE. m

— Car je la crois très-malade, dit la ?ieîUe imme. Il iaudrail iqppeler un médecin, et je ne ais si elle a leiDojen de le payer.

Marie éluda assez habîlanent celte question, et Qa ette-mèiiie ckercher lé nédeoin. Quand il tit fô joues empourprées, les dievettx hunides d'Ênilie; quand il Fentendit tousser, il dit que pour I guérir il fiuidrait la oondnire dans le sud de la rance, ou en Italie, ou à Bladrid. Puis, se tourlantvers Marie :

— Faites prévenir ses amis, lui dit^I.

— Hélas ! monsieur, répendit Marie, ce n'est lu'une gou'vemante»

Cependant M. Byfield était dans un état voisin 'e la folie, d^)lorant sa fatale obstination, mau- Assaut la cruauté qu'il avait eue de changer son lom .pour que sa fiUe ne pût même pins «ntendre ^ler de lui ; s'aocusafil, à genoux devant Ken, de ^ <m*il appelait naguàre fièrement sa fermeté, et, oir et matîn, jdeurant dans ses prières, et demandant pardon à la mémoire de sa femme de sa duelê ei^vers son enfant.

II n'airait trouvé aucune trace d'Emilie dans le village où die avait vécu, et toutes ses investiga-

188 l'A GOCVEnNANTE.

tioiis à Londres avaient été également îd&tk tueuses. Marie avait quitté la maison de madam Hylier pour retourner chez sa mère» convaincue malgré tout ce que les autres domestiques pureol lui dire, que M. Byfield était un profond scéléni et qu'elle accomplissait un devoir religieux &\h tlérobant Emilie.

Avec sa violence de caractère, surexcité pai ^(^ remords, le \ieillard n'aurait pas réussi à déc^i^ vrir la retraite de sa petite-fille. Madame Grabam avec son tact féminin, fut pins heureuse. B parvint à se faire révéler le secret df la trop scjt puleuse servante, et conduisit M. Byfield à la i»9> son de Chelsea.

Hais l'impétueux vieillard faillit encore coaipn^ mettre le succès de cette habile négociation eii frappant à coups redoublés à la porte et en df mandant impérieusement sa petite-fille.

— Elle n'est pas ici, s'écria Marie en colère, j ne sais où elle est, et si Je le savais, je ne yonsi^' dirais pas, à vous, vieil hypocrite.

— Je vous assure que c'est ma petite-fille, ré^ pétait H. Byfield en s'appuyant contre la pori^ Que Dieu ait pitié de moi ! Coite grossière senani^

LA GOOTEBNANTE. tH9

défend mieux l'honneur de mon enfant que je \w l'ai fait moi-même.

— Vous mentez ! s'écria de nouveau Marie : si TOUS aviez été son grand-père, vous ne Tauriez pas condamnée à servir comme gouvernante chez madame Hylier.

— Marie, écoute-moi, dit amicsdement madame Graham, Je t'assure ique M. Byfield* est le grandpère de mademoiselle Dawson.

À ces mots, Marie ouvrit la porte, en priant le vieillard d'excuser sa résistance.

Madame Graham se précipita dans la chambn^ d'Emilie, et lui dit qui elle était, et comament son afeul avait voulu, avant de lui donner une heureuse situation, la soumettre à une rude épreuve. La jeune flUe leva les mains au ciel, en remerciant Ken de lui venir en aide. Le vieillard était à genoux près de son lit, et l'appelait son enfant, sa chère enfant, son espoir, sa joie.

Quelques heures après, Emilie était installée

dans une demeure splendide. Une vive sympathie

s'éveilla tout à coup en sa faveur parmi ceux qui

naguère ne parlaient d'elle qu'avec un profond dé-

<i«in. Une quantité de gens vinrent avec empres-

«9Q LA GOV^YCRMANTB.

sèment s'informer de sa santé. Madame Hylier ellemême lui envoya ses fdles pour la récréer. Seule. la fiëre madune Ryal déclara qu'elle po^islait dans soa opinion.

Toutes les inventions du luxe, toutes les ressources de la fortune, furent employées au souiagemeul de la pauvre fdle, si loogtenqps, si cnidlement négligée. Le médecin le fdus célèbre vint h voir, et dit à M. Byfield, qui épiait avec angoissf chacun de ses regards, que dès qu'elle pourrait supporter le mouvement, il faudrait la transporter dans le sud de l'Italie* Il tftta de nouveau le poul> de la malade et sortit» M. Byfield descendit apr^ lui si doucement Tescalier, que le médecin ^ l'entendit pas...

— Monsieur, monsieur, balbutia d'une voii tremblante le vieillard en heurtant à la pcnrte, sm dites que, dès qu'elle pourra se mouvoir, il faudr» l'emmener en Italie. Sera-ce bientôt? qu'en pensez vous? A présent, nous avons des* vents aigus! Quand ils cesseront, croyez*vou$ que nous puisâions partir?

-*- Pas si vite, mon bon monsieur ; mais bientôt. J'espère, oui, je l'espère ; cette jeune illem'in

LA GÛUV£AKANT£. IM

téresse extrêmeoEient. U faut qu*eUe se repose, qu'elle ne parle pas. Ses {j^ouidoqs son! épuisés.

— Que Dieu me, pardonne! Ils sont épuisés.

— Nous devons attendre les symptômes qui se manifesteront, et s^gir en conséquence.

— Â^ssurément. Mais ce climat n^ lui convient pas?

— Non, et pourtant elle n est pas -en é^t, à présent, de partir. Adieu, mqtisieur, je reviendrai teuain à la même heure. .

— Et vous me dites la vérité, n'est-ce pas ?

Vous ne voudriez .pas me donner une fau$se espérance.

— Je ne vous donne aucune espérance. Si elle peut se mettre en route, vous l'emmènerez eu ItaUe.

— Si. .. ai... mui^mura H. Byfield en s'appuyait à diemi 8ufio4|aé sur le dossiar d'une chaise ; vous doutez donc encore...

ta fi^re du n^albeureux aïeul avait une telje ^pression de désespoir, que le m^decio, touché de compassion, s'assit à côté de lui et lui dit :

— Cher monsieur, je ne trottQpe jamais mes cli^tç, et j'espère que vous aure? la résigna-

lion ilu chrétien. Tout est possible, et tout ce que nous pourrons faire pour conjurer le mal, nous le ferons. Si j'avais été appelé plus tôt près de cette jeune fille...

Le viâllard tressaillit comme sous la morsuiv d'un serpent.

— Mais» reprit le charitable docteur, elle est jeune. . . A'oici venir l'été. . . et tout n'est pas perdu, quoique les pronostics soient fort alarmants.

— Elle disait pourtant ce matin qu'elle se sentait mieux.

— C'est par reconnaissance qu'elle tâche de prendre une physionomie riante.

— Et c'est, un bon signe ?

— C'est l'indice d'une nature généreuse.

— Ah î c'est une nature angélique. Et peut-êliv que demain nous pourrons parler de Tltalie. Voyez, monsieur, j'ai passé ma vie à travailler, et je su)i> riche, plus riche encore qu'on ne le croit. Je vous mettrai des monceaux d'or sur cette table, si vous lui sauvez la vie.

— Quel étrange développement de caractère!

se disait le docteur en remontant en voiture. 11 v a quelques mois, la moindre parcelle de cette for-

tone aurait suffi pour assurer Texistencc de cette pau>Te malade !

— Où avest-vètts donc été, mon cher grandpapa? dit Emilie, quand le Yieillard rentra d'un pas léger dans sa clmmbre.

— Tais-loi, tais-toi. < Il ne fout pas que tu te fatigues à parl^.

— Hais écoutez, c'est un plaisir pour moi de causer avec vous, et j'ai beaucoup de choses à vous dire ; et, d*abord, il faut que nous en revenions au projet que nous avons fait de fonder une maison de refuge pour les vieilles gouvernantes. Quand poserons-nous la première pierre? Ah ! je serai si heureuse de cette bonne osuvre! Au mois d'août, n'est-ce pas? le jour anniversaire de ma naissance. Venez ici, tout près, je parlerai doucement pour ne pas vous inquiéter. Ma pauvre mère! elle était si fiére de moi ! C'est à Tanniva^ire de sa naissance qu'à faudra commencer notre édifice. yous> acceptez. Merci, je n'aurai pas besoin d'aller en Italie. Cette idée seule me guérira.

C'était un touchant ^ectacle que de voir cette douce malade, quij tout en tenant à la vie comme un oiseau qui vient à peine d'essayer ses ailes, no

194 LA GODYERIIAKTE.

redoutait cqieiidant pas la mort. A mesure ses forces {^ysiques s'affiàblissaient, sonaspii prenait un caractère plus iàM, pfais éfthérè. i travers ses loaigs cils, ses chastes yeux bleus seoi blaient pénétrer dans les profondeurs d'uBiuonlf inconnu. Pendant son semmcil, un^euxfioum entrouvrait ses lèyres, et, à son réval, eUetéoioi^ gnait un tendre intérêt pour totftoe qui Ti raît.

HadenK»seUe Merder passait des heures && res à son chevet, tantôt essayant de rire, elianl» pleurant.

— Ne pleurer pas sur moi» disait Ëniilie, f^ sens mieux ; oui, ai «vérité, de jour en jour, jem^ sens beaucoup mjeuK, et je m'estimerais plusbei^ reuse si je pouvais .vous feire omnpreodre fs^ idées. Si je devais :ena)re rempUp les knéf^ d'iu9ftitutriee, je voudrais *6iili«te»rplussouti!^ mes élèves des espéraoces d'une autre ne, ^ cette vie ciUeste que nous ne pouvons aequoT qu'en souffrant les misâmes de ce monde. Ici, flon^ ne faisons que passer. Là-haut est lavécompen^ des v^us, la couronnede la résignatî<m, la p>^ duju^.

LA GOOYBRNANTE. l«l»

Elle parlmt ainsi avec une onction qui pénétrait dans le cœur de tous ceux qui rentendaient. Ses deux pupilles ne voulaient plus la quitter. Son meul tremblait qu'on ne la fatiguât, mais il n'osait écarter ceux qui désiraient tant s'approcha* d'elle. Hais la nuit, dans ses inquiétudes, il se glissait près de s<mi lit, et veillait tandis que la gardemalade dormait. Chaque jour, le médecin faisait sa visite ; chaque jour, le vieillard lui demandait, avec angoisse : Quand pourrons-nous partir pour l'Italie? et le médecin répondait : Pas à présent.

Ceux qui observaient attentivemmt l'état d'Éii^ie ne pouvaient plus se fliire, à son égard, aucune illusion. Elle seule ne se doutait pas qu'elle fât si près de la mort. Non, ce «»ot glacial ne peut s'appliquer à sa situation» Elle déclinait gradudlemeiri; et paisiblement. Hle était comme luie fleur d^t les feuilles se détachent l'une après Tautre, et doirt les derniers pétales trend^leut wr leur tige. La sœur du curé, à qui elle avait èadt, vint la voir, et le curé qui avait asâsté sa mère à ses derniers moments. Elle s'entretint avec hiide toutes les idées qui l'occupaient sur l'éducation des jeunesfiUes. il faUut à plusieurs reprises

196 KA G0UVERT1ANTE. |

l*aiTé!ter en lui rappelant les prescriptions dii médecin.

Un matin, ce médecin, après Tavoir graTement examinée, prit M. Byfield par le bras et le condui sit dans une autre chambre.

— Notre pauvre malade, lui dit-il, s'affaiblit de ))his en plus.

— Mais elle afflnne qu'elle est mieux!

— C'est son esprit qui prend un plus vif essor, qui est plus pur et plus élevé que jamais. Mais son corps s'affaisse^

— Pas à toute extrémité? murmura le vieillard. Le médecin se détourna. 11 ne pouvait supporter le regard de cet infortuné.

— Que Dieu vous soit en aide! hii dit-il, too> avez au moins fait tout ce qu'il était humainement possible de faire. Puisse ce souvenir être pour vous une consolation ! Adieu, soyez ïem^ C'est un ange qui retourne au ciel.

L*aïeul tomba sur une chaise, sanglotant et fondant- en larmes. Il resta plusieurs heures seul dtfi^ son profond désespoir, et, lorsqu'il rentra dansl' chambre de sa petite-fille, il fut stupéfait de voir le changement qui, dans ce court espace de \mp^

LA GOUVERÎIANTB. i9'2

S était opéré en elle. Mademoiselle Mercier était là. Il rengagea à se retirer, prit la main d*Émilie entre les siennes et tomba à genoux.

— Ce n'est pas encore l'heure de la prière, miirmura Emilie, la mort n'est pas venue ; mais il est toujours bon de prier.

— Mon enfant ! mon enfant î dit le vieillard d'une voix entrecoupée par ses sanglots, écoutezmoi, je viens à genoux implorer votre pardon. C*est moi qui, par ma dureté, vous ai privée de votre mère; c'est moi qui, par ma folie, ai abrégé votre existence. Je ne voulais pas vous éprouver au delà de vos forces, mais j'aurais dû mieux vous connaître. Je devais vous donner la liberté, et j<' vous ai enchaînée avec une chaîne de fer. Emilie, pouvez^vous me pardonner, et quand vous rejoindrez votre mère dans le ciel, voulez-vous la prier de ne pas se détourner de moi, comme je me suis détourné d'elle en ce monde?

Emilie prit la tête blanche du vieillard entre ses mains, lui donna un tendre baiser, le bénit, puis retomba épuisée sur son oreiller.

— Soyez bon, dit-elle encore, pour ceux que j'aime, pardonnez à ceux qui ont été injustes en-

196 LA GOOVBlltMAKTE.

vers moi, ayez sois de la pauvre Marie, et tous. mon Dieu, sovez^nioi nûséricordieux.

Ce furent ses deruiëres paroles. Son neul, h voyant les lèvres muettes, les yeux termes, lui souleva la tête, Fappuya sur son sein, et, lorsquf la garde-malade rentra :

— Silence ! lui-dit-îl, elle dort.

Et toute la nuit il resta ainri, conune une mat qui craint de f roidiler le sommeil de son enfant

Le vieillard existe encore, mais il apenb^ raison, et son cœur est dans la tombe qu'il a lui même, dit-il, creusée de ses .propres mains.

IfOOVCLLC

PAK WSTRESS HALL

En ee temps d'idées positives et de calculs industriel^, nous sommes trop portes à abréger les plus pures, les meillewes jouissances de l'esprit . À peine avons-nous atteint à ces belles années de jeunesse, décorées pffl* les pliitosof^es du nom d'âge de raison, que nous rejetons Icma de nous, avec un dédain superbe, les douces crédulités, les naïves conceptions, les mag:iqttes trésors de no^re enfance. Nous détournons nos regards de la source féerique dont les eaux salutaires nous rafraîchiraient et nous raviveraient sur

200 UN SPÉCCLATEOR.

les routes arides que nous allons parcourir. Nous scellons la grotte des enchantements, et pour ne point être troublés, dans notre fière sagesse, par de puérils scrupules, nous prenons à tâche de réprimer les émotions de notre cœur, sans songer qu'en le resserrant et Tendurcissant nous nous privons des plus grandes grâces de Dieu.

Combien d*hommes, ne pouvant exister qu?

dans le succès de leur essor ambitieux, dan:^ Téclat de la fortune qu'ils avaient conquise, onl regretté Thumble sphère qu'ils avaient désertéf pour se lancer intrépidement dans une arène brillante mais trompeuse. Je n'en citerai qu'un donU j'ai connu la première existence, dont j'ai suivi les divers calculs et dont j'ai eu le plaisir d'observer enfin la conversion. Il s'appelle Roger Harrisson.

Dans sou enfance, Roger était passionné pour les contes de fées et les légendes. Plus tard, il en vint peu à peu à écarter les livres qui l'avaient charmé. Il était F époux d'une gracieuse, bonne, intelligente femme qui aimait à placer dans les rayons de sa bibliothèque, à poser sur sa table, les meilleures œuvres des poètes et des romanciers

UN SPÉGCLATEDR. »i

Faiidesae de femme l se clisait~il, et il s'enorgueil- [issait de ne plus sentir en lui.une telle faiblesse. Roger demeurait aux environs de Londres, dans un joli village, et faisait partie d'une communauté de braves gens, unis l'un à Tautre par un sentiment d'estime et de confisotce réciproques et certains qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre dans tous les accidents de leur vie journalière. Chacun connaissait dans ses plus petits détails la maison de sou voisin, et savait ce qu'il pouvait y demander en cas de besoin. Si l'un d'eux achetait un nouvel ustensile de cuisine, les autres ne songeaient plus à faire la môme emplette; car, dès qu'ils en exprimeraient le désir, cet ustensile leur serait également prêté. Un jour, mistress Smitii, surprise par l'arrivée de quelques amis , priait mistress Johnsson de vouloir bien lui donner un lit pour une nuit ou deux. Le lendemain la même madame Smith rencbit un autre service à mistress J(^msson. EHe possédait un tliéière en argent qui circulait perpétuellement dans toutes les habitations de la petite colonie, et mistress Marie Harrisson, la femme de Roger, avait un service .d^ porcelaine sans lequel pas un de ses voisins n'au-

988 ON SPÉGtILATEUIt.

raitcnipouviiir décetnmeiii céi^rer un aimÎTersaîre. Il se faisaitentre les divers membres de celte simple, honnête cœamunaulé, nn échange continu de livres et de cahiers de musique. Les revues et les journaux fidsaient surtout de nombreux trajets et ne revenaient qu'après uite longue pérégrination entre les mains de leur légitime propriétsâre. Les cinquante semaines de Tannée ne s'écoo* laient pas sans que de temps à autre im sentknent de jalousie s'éveillât au sein de cette aimable har> 'monie. Parfois mistress Girlish remarquait d'un petit air pincé que sa voisine mistress Fairfaix renouvelait fréquemmeiU ses chapeaux ; parfois une économe mère de famille remarquait aussi que mistress Harrisson ne portait que des robes en soie qui devaient coûter fort cher. Mais ces petites ébullitions d'amour-propre n'étaient pas de longue durée et n'enfantaient point de rivadîtés hostiles. Les bons voisins continuaient à se firé* quèntcr amicalement, et à se réunir Thiver, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre, pour dianter et danser, ou pour travailler pour les pauvres, tandis que Tune d'elles faisait une lecture à haute voix.

L'^è, on org»mait oniitHiireitieiit deux ou trois

piques-nignef dans un hem boi» appelé Fairy-

Dell, Là, diacUn cherchait à se distinguer par son

tribt]^, par le dhsài de ies ms, par la corpulence

cFune éinde rôtie ou l'ampleur d'un homard.

Sous les varts rameaux de diftnes, les jeunes gens

faisaiéift la cour aux jeiuies fiHes'; les hommes

grades, à qui il était enjoint de mettre de côté le

souci des affisdres, échappaient à cette M en se

relîvant à Técart pour s'entretenir du mouvement

de la politique et des nouvdies- dècoui^ertes de

l'industrie, tandis que' les mères suivaient d^un

a*tl à la fi>is inqinet et joyeux leurs enfents cou-

mnt et jouant sur* le gazon.

On revenait le plus tard possible de cette hemreuse excursion, et ceux qui l'avaient faite lie se quêtaient pas sans se répéter quelle si^éable journée ils venaient de passer dans le Fairy-Deli.

Roger étadt e(Misidéré depuis longt^nps comme le plus Tïdie habitant du vîllage. Quelques lucratives i»itrq>riaes avaient encense acoru^ son capital, et ses voisins remarquaient en lui divers changements qu*il8 ne pouvaient attribuer qu'à Tagran-

iM UIS SPÉCULATEUR.

dissement de sa fiMiuiie. Il n'appelait plus comme autrefois sa femme par son simple nom de liane Il rappelait madame Harrisson. Il disait à tout in stant que sa maison était trop petite, et trop mal située. Il voulait en construire une plus belk, sur un phis haut emplacement. H s'inscmait généreusement dans toutes les œuvres de biaifaisance ; mais il défendait au mendiant de s'arr^er à sa porte, et ne répondait pas au salut du paysan. Les pauvres le redoutaient, et les gens du peupi<f disaient qu'il était fier de ses écus.

 cette époque, la fièvre des spéculations, iim sorte de fièvre épidémique, édata en Angleterre. Chacun voulait être riche; chacun comptait promptement le 'devenir. Les chemins de îer étaient un inépuisable Pactole, les rails à peiiK sortis des mains du forgeron devaient se tran^ former en barres d*or. La contagion atteignit le> hommes qui jusque-là s'étaient montrés les plus sensés, de même que les plus vertueux, et l'on en vint à regarder comme des êtres fort peu dignes d'estime ceux qui en peu de temps ne réussissaient pas à gagner des sommes considérables, car les programmes publiés dans les journaux di*-

UN SPÉCULATEtR. ÎKi

montraient de la façon la plus pôremptoire et la plus généreuse que rien n'était plus facile.

Roger justifia par son exemple ces pompeuses annonces. Il se jeta dans le torrent de la spéculation et y pécha des trésors» Il devint riche, irèsriche, à la grande surprise de ses candides voisins, qui ne pouvaient comprendre comment celui qui naguère vivait à peu près comme eux, qui empruntait pour un dîner leur vaisselle ou leur batterie de cuisine, s'élevait tout à coup dans des proportions si colossales au-dessus de leur niveau. Ils voulurent faire comme lui, mais ils échouèrent dans leurs tentatives. Alors ils en vinrent à se dire qu'il était un de ceux de ces favoris du sort à qui tout réussit et avec lesquels on ne peut rivaliser. Ils Ten^iaient ou Fadmiraient et n'osaient plus le traiter familièrement comme autrefois. Lui, de son côté, ne les encourageait pas à l'intimité. D'im caractère naturellement peu expansif, depuis qu'il avait fart dé si brillantes opérations, il se montrait plus froid et plus réservé. La fortune ne lui donnait plus les saintes joies qui dilatent le cœur et ravonnent sur le visage. Au contraire, elle l'inquiétait et l'agitait. Dans ses perpétuelles préoc-

W UN SPÉCOLATECB.

cupations, non-seulement il ne pouvait plus s asseoir aux réunions de se» anciens amis» aux longues causeries des soirées d'hiver, aux rianlef promenades dans le Fairy-Dell', mais souveni même il se dérobait aux soins empressés des; femme, aux caresses de ses enfants. Il semblait •que toutes ses facultés s'absorbaient dans un invail d'arithmétique et toute sa vie dans les som •de ses combinaisons.

Un jour qu'il était retenu dans sa chambre pf une indisposition, sa femme, qui n'aspirait qu'ai rendre heureux, et qui souffrait de le voir toujourj si pensif, souvent si sombre, crut le moment f^ voraMe pour lui adresser une amicale observatioB'

-^ Roger, mon ami, lui dit-elle, je voudraij que vous fussiez satisfait de ce que vous avez p gné, et résolu à vous arrêter dans votre ainii^ tion. Songez que vous voilà riche, plus riche qo* vous n'aviez jamais espéré l'être, et que c'ol' présent une assez grande tâche de régir volij fortune.

— Vous croyez ! répondit en riant Roger iiit^ rieurement flatté de ce que Marie lui disait dc^ fortune.

UN SPÉCULATEUR. 90r

— Oui, mon bon Roger, et rappelez^vous cette maxime de notre grand poète Shakespeare...

— Ah! s'écria d'un ton de mauvaise humeur

le rigoureux financier, allons-nous en revenir encore aux divagations de ce vieil écrivain? Je pensais qu'après avoir détruit son livre il n'en serait plus question.

A ces mots, la jeune femme rougit. Elle se sourayait que son mari avait lacéré et brûlé les feuillets de quelques-uns de ses livres favoris, notamment de Shakespeare, et ne voulait point lui en' r«re ua reproche.

— Je pense, reprit-elle doucement, qu*il y a dans notre vie une sorte de balance, et que, lorsque noire bonheur est monté Irès-haot, il doit redescendre dans une même proportion. Nous voilà parvenus à une assez grande prospérité. Je n*en demande pas plus. Je voudrais seulement en rester là . L'argent ne se décuple point conmie le grain, de blé qu'on sème dans un bon terrain. 11 se déplace, il passe de main en main; mais, en somme,, il n'en existe toujours qu'une même quantité. Et ce que Fun gagne, il faut qu'un autre le perde. Voilà ce qui m'inquîéte.

m UN SPÉCULATEUR.

Roger sourit de i^air d*im homme qui ne daigne

pas répondre à des propos d'enfant, et, appuyaiil

sa tète sur le dossier de son fauteuil, il reprit eu

silence le cours d'une de ses graves méditatioïK.

Il discutait en lui-même une importante qu^

tion, à savoir s'il vendrait au taux auqud elb

étaient montées ses actions de la compagnie df

l'Est, ou s'il attendrait qu'elles fussent cotées à

un chiffre plus élevé. Pendant qu'il discutait dan^

la sagacité de son esprit toutes les raisons qui

pourraient le porter à prendre tel ou tel parti.

des cris bruyants retentirent dans une chambrf

voisine,

— Encore ces turbulants enfants^l dit-il avee impatience. La maison que je vais faire ccmstroin sera plus spacieuse que celle-ci, et nous ne serons plus importunés par ce vacarme perpétuel.

— Ce sera un grand regret pour moi, répon* Marie. J'aime à entendre la voix et les éclats (fe lîre de ces chers petits. Mais permettez-moi «1? vous dire qu'ils étaient beaucoup plus tranquili<^ avant que vous leur eussiez enlevé les livres d images et les contes qui les amusaient tant. L'' traité d'arithmétique que vous leur avez remis entn

ON SPÉCULATEUR. <m

les mmks les ennuie, et le petit modèle de machine à vapeur que vous avez placé dans leur chambre est pour eui un sujet de discussions continuelles.

— Madame Harrisson, répliqua gravement Roger, la vie est trop courte pour qu'on lemploie À des lectures absurdes. Les idées positives, les faits réels, voilà ce qui doit nous occuper... Mais '^ quoi sert de v<his pai'ler sdnsi? Vous ne me comprenez pas,.. Ayez la bonté d'appeler un domestique pour fermer les persiennes. J'ai envie de dormir... Eh bien, que faites-vous? Je vous disais d'appeler un de nos gens. Sur ma foi, je <îw>*s que . vous ne seriez nullement affligée si nous n avions point de domestiques.

— J'en serais quelquefois très-contente, répondit la jeiine femme en montant sur un esca- '^^u pour atteindre le crochet de la persienne. ^ est Un si grand pMsir pour moi de pouvoir faire ttioi-même une chose qui vous est agréable, et c'est par habitude plus que par un besoin réel Que souvent on a recours à des domestiques.

-^ Merci ! murmura Roger, tandis que Marie hii plaçait délioatement un coussin «ons la tête.

«• un SPÉ€€tATEl'R.

Ce coossin était très-beau ; cep^idant le malade, après s'y être aj^uyè, le rejeta de côté.

— Donnez-moi donc, <fit-il, cetexcelentereilk dont je me servais autrefois, il y a longtemps.

— C'est celui-là même, mon ami, répondit la jeune femme, vous avez désiré qu'on en diangeâf Tenveloppe, et ce riche tissu n'est pas élastique, et les broderies sont dures.

Cette fois, le financier ne répliqua rien. Peutêtre, malgré lui, la pensée lili vint-elle qu'il en était de son exist^ice comme de ce duvet, dont il regrettait la flexibilité, qu'elle était meiHeure avast d'èU% si pompeuse.

Après avoir rempli de son mieux sa tâche conjugale, Marie alla rejoindre ses eirfants et lestroma daoïs une vive agitation. Mathilde fleurait dans un coin, parce que sa sœur Luoy venait de M dir^ qu'elle avait les pieds trop laides pour pouvoif jamais figurer parmi les grandes dasnes, et Robert parcourait d'un regard avide le dietiomiaire ^ Taristocratie anglaise, pourvoir quel rang il tondrait prendre, sa bonne lui ayant affirmé que, grâce à la fortune de son père, il n'avait qu'à choisir.

Marie adressa une juste réprimande à Lucy, ^f^

UN SPÉCOLATEUR. «H

frvait humilie sfi sceur ; à la gouvernante, qui flatait si sottement la Taiiité de R<rf>ert. Puis elle ^'asBÎt au ittilic»! de se» enfei^, dent elle apaisait riin vegKtà les emportements^ dont elle réjouissait le cœur par une caresse. Eb ce mom»it, le^ sdléil sepenckait àrhofia<ui^ et sesdernier» rayons »''éteiidaient comme un réseau d*or sur les bois de Fairv-Dell, ce magicpie Fairy^Dell, où la jeune féBune aTsât passé tant de bonnes joimiées. Une voix résonna sous bfenèti^: c'était cdie d'un des anci^is amis de sa maison. Ces andens amis né venaient plus la voir. Ils ne pouvaient souffrir Vorgueil de ^on mari. Peut-être aussi que^ sans se l'avouer, ils ne lui pardonnaient pas sa rapide* prospérité. Le front appuyé sur ses mains, Marie se ra|q[>elait le temps où il n'y avait pas entre sa fmlune et celle de ses voisins une si ^ande inégaliiéy le temps où elle avait souvent recours à leur oMigeance, et où ils paraissaient si heureux quand ils pouvaient lui rendre quelque service. A prient, elle n'avait plus rien à leur demander. S» demeure était si magnifiquement meublée, toutes ses chambres remplies de tant d'dfets de luxe! Mais ce luxe Tembarrassait dans ses hri^itudes de

til U> SPÉCULATEUR,

simplicité ei fatiguait ses regards. ,D était le pn>duit deia fortune qui lui avait enlevé son bonheur, et, tout en s'accusant de ne pas s'assoder aus vœux de son mari, elle ne pouvait s'empèdier d*aMiorrer la fortune.

Quelques mois se sont écoulés. En ce rapide espace de temps, la physionomie et le caractèn de Roger ont subi un incroyable diangement Ceux qui jacKs ont vécu dans son intinuté auraient de la peine à le reconnaître dans sa nouvelle position. Us ne reconnaîtraient guère non plus sa fidé}>' Marie, autrefois si fraîche et si riante, et mainl^ nant si pâle et si morose sons ses parures de dia mants, si languissante dans sa splendeur, si mise rablenicnt riche.

Roger a de plus en plus pris à tâche d'étoiiûtr en lui les idéales aspirations, les nobles mouv^ ments de sa jeunesse. 11 ne considère plus qui comme de fdles chimères les poétiques élans ^' l'imagination, et dans la concentration de son égoïsme, il rit d'un rire amer quand on lui park d'un amow désint^ssé, d'un acte de dévon»^ inent. Il est devenu un des sages de cette épof «'< un^de ces nouveaux philosophes qu'on appelle l<*s

l.\ SPKCLLATEUTl. aâ

jlitairos. Tout ce qu'il y a di: meilleur eii c« ^ pnde se réduit pour lui en une appréciation fi- ^^icièie. Il n'y a plus dans son cabinet que des j^,p;islres et des livres de compte. Il n'y a plus àiis son âme qu'une idée de bordereau et d'é- ^ ^^ance. Il ne croit plus qu'à la magie de i'indus- >«;et à la puissance de l'oi.Cctor est son espMr ; „ ftt, or est son culte, son Dieu. II l'aime tant qu'il -, p se contente pas de celui qu'il a déjà recueilli ; il ^nt en remplir ses (^offres, il veut l'entasser. Au A^ de réaliser les bénéfices qu'il a fwls, de s'ari*- ^ jei' dans la voie où sa pauvre femme le suit avec juit d'anxiété, il se laisse entraîner par l'appât l'un leurre plus considérable, il se jette intrépidement dans un nouveau tourbillon de apéeula- .tions.et le tumulte des salons, les vanités du luvc, jfl^tipiacent pour lui les modestes jouissances qu'il mèes rte

) ies p>>»

, d'ingrali- «IIÈ, Vacnès. Le tait

ttA UN SPÉCULATEUB.

est que la vtie d'an de ces panvres petits propriétaires, près desquels fl a vécu dans ses jours de médiocrité, Timportune ou rembarrasse dans ses grandeurs. II n'aspire qu'à s*îm{danter dans les hautes sphères de la noblesse, et ne remarque pas que cette noblesse ne le reçoit que pour se> minions, et sourit ironiquement de ses prétentions et s^amuse de ses ridicules. II ne songe pa^ que d'autres plébéiens tels que lui ont joui, en une phase heureuse, de la même faveur apparente, e( Tont perdue au premier revers. Que demain m catastrophe ébranle sa fortune, compromette son crè^, et il verra disparaître toutes ces belles da mes qui raccueillent avec un si gracieux sourire, tous ces jeunes lords qui se rendent avec tant d'empressement à ses invitations.

Mais, en ce moment, le navire qui porte César et sa fortune vogue à {Peines voiles. Nul écueiJiit le menace, nul nuage ne s'élève à l'horizon. Rogei' réussit dans tontes ses entreprises ; Roger est respecté de tous les banquiers ; Roger est un grand homme. Tandis qu'il se délecte dans le sentiment de son importance, dans les témoignages de co^' àid^ati^m et de respect qui lui arrivent de toute^

UN SPÉCULATEUR. tt5

parts, sa malheureuse femme languit et dépérit. Elle n'a pas su plaire dans la nouvelle société où elle a été introduite. Avec sa délicatesse d'impression, elle a bien vite compris qu'elle ne pouvait trouver là aucune affection sincère, qu'elle n'entrait dans cette société que par hasard, et qu'elle n'y était point franchement admise, mais seulement tolérée, ainsi que son mari. Elle en étudiait avec inquiétude les usages, elle en pressentait les rigueurs, et tremblait à tout instant de s'exposer, par quelques maladresses, aux risées de ce monde ^istocratique. Chaque fois qu'elle figurait avec ses flots de dentelle et ses colliers de perles daas une de ces brillantes rémiions, sa pensée se reportait vers un autre lieu, vers une autre époque, ^ ses yeux s'humectaient de larmes quand elle se rappelait le temps où elle allait si gaiement s'asseoir sous les ombrages de Fairy-Dell avec Roger à ses côtés, ses bons voisins autour d'elle 6^ son enfant sur ses genoux.

Souvent aussi un soupçon eSroyable traversait ^n esprit et pénétrait dans son cœur comme une •ame d'acier. Elle pensait eu frémissant que Roger, son cher Roger qu'elle n'avait pas cessé d'aimer,

cl d'entourer des soins les plus fidèles, vouàrait peut-être la voir morte pour se remarier avec une femme dont les habitudes et le caractère s'accorderaient mieux avec sa nouvelle situation. Car pour lui tout devenait de plus en plus un objet de calcul ; il spéculait non-seulement sur le mouvement de ses capitaux, il spéculait sur les trésoi^ sacrés du cœur, sur l'avenir de ses enfants. Il voulait que son fils épousât une personne de haute naissance, et il négociait le mariage de sa fille avec nn vieux boursier, qui devait lui donner une part considérable dans une fructueuse entreprise. Donnant donnant, répétait-il sans cesse. Celui-là est un sot qui accomplit xm acte de générosité inutile et rend un service gratuit. La pauvre femme avait assez à faire de combattre dans l'esprit de ses enfants l'influence de ces froides maximes, et de les détourner d'une fausse conception des vrais d^ voirs de la vie.

Ainsi passaient les semaines, les mois, les saisons de bals et de dîners. Roger trônait dans les suprêmes régions de la finance. Chacun parlait de son crédit, de ses amis, et les gens les plus distingués hii rendaient un hommage qu'ils n'au-

UN SPÉCULATEDR. 217

•aient pas accordé à la vertu. Le monde le plus )eau, le plus élégant, affluait dans sa demeure ; le iruit de ses fêtes retentissait dans toute la cité ; le •écit de ses raouts occupait périodiquement pluâeurs colonnes des grands journaux. Combien de ^ens, en voyant la longue file d'équipages stationfânl autour de sa demeure et les feux des lustres itincelant à travers le cristal de ses fenêtres, se diaient : Qu'il est riche, celui-là î qu'il est heureux ! Etait-il heureux? Hélas! le matin, à la suite l'une de ces fêtes dont ses flatteurs ne cessaient le vanter la magie, il n'osait pénétrer dans les replis de son àme et sonder le vide de son exis- Bnce. n y avait si longtemps que pas une vraie arole de bénédiction n'était arrivée à son oreille, i longtemps qu'il n'avait goûté la saveur saluùre d'un véritable moment de repos, si longînips qu'il n'avait joui de l'afTection de ses enwts et d'un doux entretien avec sa femme!

•utrefois quel bonheur il éprouvait à lui comluniquer tous ses projets, à l'associer à toutes es idées ! et maintenant il sentait qu'il y avait nlre elle et lui un abîme dont il ne pouvait mesu-

cr la profondeur.

ir>

218 VN SPÉCULATELR

Dans l'exaltation de ses premiers succès, ilsrtait fait de la fortune une image féerique, htr riche, se disait-il, avoir de Tor à pleines mains, IJ est la gloire, la puissance, la vie. Par un favoraWt concours de circonstances, il avait réussi dans $(^ entreprises au delà de ses espérances. Mais, tu acquérant ses trésors, il avait perdu le calme, i» pureté de sentiments, les tendres expressions, 1^ douces joies de sa vie première. Un orchestre it premier ordre retentit dans son salon, inai>l franche gaieté n*est plus assise à son foyer. L' monde lui prodigue ses adulations, mais danso ' compliments emphatiques il attendra vaineiw^ la vibration d'une voix cordiale. Sous le masqnde courtoisie avec lequel on s'approche de lui. >i y regardait de près, il pourrait même distingi^j plus d'une pensée haineuse, plus d'un âpre sen^ ment d'envie.

Cependant tel est pour lui le prestige de 1> gent, que, malgré ses heures de sombres iflexions, ses yeux et ses pensées en sont enc*^ éblouis; que, malgré les reproches que lui fait^ conscience quand il remarque les profondes so«^ frances de sa petite Marie, les angoisses do ^

UN SPÉCULATEUR. 2l>»

fille condamnée à se marier contre son gré et les ridicukspenehsaits de son fils, il persiste à rester sur cette grande froide, orageuse arène, où, à mesure qu'il gagne une nouvdle masse de métal, il amortit les biens les plus précieux de la vie humaine, les meilleurs dons de Dieu.

La prospérité l'égarait^ un heureux désastre lo sauva.

11 venait de se jeter dans une vaste entreprise qui lui promettait les plus magnifiques bénéfices. 11 y avait engagé non-seulement une grande partie de ses capitaux, mais ceux de plusieurs pers(mnes qui, ayant foi en son bonheur, le suppliaient de prendre leur argent pour le faire fructifier.

Une concurrence qull n'avait pas prévue renversa ses combinaisons. Il essaya de lutter ; mais eette fois il se trompait. Il fut vaincu, terrassé dans cette lutte. Il y engloutit, comme dans un gouflre, son argent et celui de ses actionnaires.

Un soir, il revenait chez lui, humilié, affligé et

i harassé de fatigues. Il avait tout le jour couru de

côté et d*autre comme un naufragé qui cherche à

recueiHir sur la plage les débris de sa cargaison

et mesure avec douleur l'étendue de son désas-

tre. U était entré eu conférence avec des agents d^affaires, des banquiers, qui, voyant son étoile pâlir, reprenaient tout à coup en lui parlant une attitude hautaine, il avait rencontré des gens qui naguère n aspiraient qu'à s'associer à ses spécula^ tions, qui naguère, du plus loin qu'ils l'apercevaient, se courbaient humblement devant lui, e( qui maintenant semblaient éviter ses regards.

Un fiacre le ramenait à sa porte» et, comme il oubliait, dans sa distraction, de payer le cocher celui-ci courait après lui sur le perron en voci^ rant. U franchit, la tête baissée, le seuil desade^ meure : son portier n'était pas si respectueux qa^ de coutume, et ses domestiques, assis dans leve^ tibule, ne se levaient pas si vite que d'ordinair à son approche.

En passant devant la chambre de sa femme, il 4H)tendit un murmure de voix plaintives. C'étailb pauvre Marie qui s'efforçait d'oublier ses propi* souffrances pour consoler les peines de cœurd^ sou enfant, et sa jeune fille qui, à son tour, essayait d apaiser les douleurs de sa mère. Un peu plus loin, des cris bruyants résonnaient au milit'» du cliquetis des verres et des bouteilles. C'était son

UN SPÉCOLATEDR. 22t

fils qui se croyait plus riche qiie jamais, qui s'abandonnait, dans un cercle de parasites, aux folles ivresses de son jeune âge et de sa présomption. Roger entra dans son appartement, congédia brusquement le valet qui venait d'allumer son candMabre, et se jeta sur un canapé, FœH hagard, le front brûlant, la poitrine oppressée. Bientôt, pourtant, la lassitude physique remporta sur les i tumultueuses p'ënsées qui torturaient son esprit. B s*a{faissa sur son divan, il s*endormit, et dans son sommeil fiévreux, il eut un rêve. Quel rêve terrible!

A la suite d'une dernière spéculation, sa faillite était déclarée. 11 ne lui restait plus rien de toute

* cette fortune qu'il avait si avidement convoitée, et dont il avait été si fier. Ses créanciers se précipitaient à sa poursuite. Les huissiers et les recors

' cnvadiissaient sa demeure, et tout était vendu à

* l'encan, son argenterie, ses meubles, tout, jusqu'à ' ï'armoire de sa femme, jusqu'à la parure de noce

9^'il avait préparée pour sa fille. Ses domestiques venaient insolemment lui demander leurs gages, et il ne pouvait les payer. Dans sa détresse affreuse, il allait invoquer le secours de ceux qui

m UN SPÉCULATEUR.

naguère lui faisaient tant de protestations de dévouement. Les uns ne daignaieut pas même iei^ cevoir ; d'autres le renvoyaient avec un froid sa^ casme. 11 ne lui restait pas un refuge, pas un appui, pas même un lambeau de terre dans le village où iLétait né, où il s*ètait marié, où il avait vécu d'une joie si paisible, et sa pauvre Marie, et ses enfants erraient à l'abandon dans les rues, et sur leur passage étaient injuriés, outragés par les gens qui lui avaient confié leurs intérêts et qu'il avait entraînés avec lui dans sa ruine.

A cette dernière scène, son sang bouilloniiail dans ses artères, l'affreux caucliemar lui Gompnmait le sein, lui étranglait le gosier. 11 voulait parler, et ne pouvait articuler un mot. Enfin, dans un suprême effort, un cri s'écliappe de ses lèvres, un cri strident et déchirant.

— Grâce! grâce! disait-il. Oh! mon Dieu! sinon pour moi, au moins pour les âmes innocentes qui n'ont pas mérité d'être victimes de mes erreurs,

A ce cri qui retentit dans le long corridor, à cette plamte douloureuse, Marie accourut effarée.

— Mon ami, mon cher Roger, dit-elle en se pcn-

UN SPÉCULATECn. 245

dianl sur son mari; vous souffrez, vous êtes malade. Me voici, je viens vous soigner. F.evezvous, regardez-moi. C'est, votre femme qui vous nime, qui sans cesse est occupée de vous, qui serait si heureuse de voiis faire quelque bien.

ïioger ouvrit les yeux, passa la main sur son front baigné de sueur, promena ses yeux d'un air effaré autour de lui, comme s'il cherchait à reconnaître le terrible spectacle qui venait de lui apparaître; puis, voyant sa femme inclinée avec sa douce expression de tendresse près de lui :

— Que le ciel soit loué ! dit-il, ce n'était qu'un î^onge, mais un songe providentiel, un avertissement qui ne sera pas perdu. Pardon, ma chère Marie, de toutes les peines que Je vous ai fait subir. Pardon de ma folle ambition et de mon aveuglement. Grâce à ma prière, un bon ange m'éclaire. Je reviens de mes erreurs. Nous ne sommes plus si riches que nous l'étions il y a quelques jours. Mais nous le sommes assez encore pour vivre d'une vie paisible. Nous irons demeurer dans un village, nous reverrons dans nos soirées d'hiver nos anciens voisins, nous retournerons avec eux, l'été, dans les bois de Fairy Dell. Notre fille

22i i::\ SPÉCtLATECR.

épousera un brave garçon qu'elle aimera. Nolnfils ne deviendra point un grand seigneur, mai^ un simple et brave homme. Oh î Marie, c'est à vous et à Dieu que je dois ma conversion. Meni de votre patience et de votre vertu.

Roger a tenu ses promesses. Nous l'avons m.

dans son village, au milieu de ses enfants et (!•» ses petits-enfants, le front serein, le cœur calme, ne regrettant point sa grande maison de Londre>. ni les fêtes qu'il y donnait Si, parfois, on In. parle de cette splendide époque de sa vie, il soih rit en secouant la tête, lève les yeux sur si femme avec une indicible expression de cor(i> litA et lui tend la main.

Page 1