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DU STÉRÉOSCOPE

Quoique nous ayons deux yeux, et que nous voyions à la fois deux images différentes du même objet confondues en une seule, les peintres et les dessinateurs de perspective n'ont jamais considéré que l'action d'un seul œil dans la construction des images qu'ils ont voulu représenter. En effet, tant que l'on se bornait à dessiner ou à peindre des corps sur une surface plane, il n'y avait guère moyen de les figurer que sous un seul aspect. Pour leur donner du relief, on employait le clair-obscur et les principes des deux perspectives , linéaire et aérienne; c'était tout ce qu'on pouvait faire. Mais cela ne suffisait pas à l'illusion complète , et les plus

beaux tableaux n'acquéraient toutes les qualités de profondeur que l'artiste avait voulu produire que lorsqu'on les regardait avec un seul œil , à la manière des vues iïoptique ou des anciens panoramas.

Déjà , vers l'année 1500, un grand génie italien, Léonard de Vinci, avait compris et appliqué les motifs de ce manque de relief dans les corps représentés par la peinture ; mais le germe déposé dans la science par l'immortel peintre de la Cène, y sommeilla jusqu'en 1838 , époque où M. Wheatstone imagina, en Angleterre, un appareil fondé sur la vision binoculaire , et capable de faire voir en relief aux deux yeux des images tracées sur des surfaces planes.

L'instrument du physicien anglais se composait de deux miroirs inclinés à angle droit l'un sur l'autre; il avait de grandes dimensions et était très-peu portatif.

M. Brewster , un des pères de l'optique moderne, ayant dirigé son attention sur l'appareil inventé par M. Wheatstone, imagina de le modifier de le rendre beaucoup plus simple , et par conséquent beaucoup plus populaire. Ainsi naquit le stéréoscope, dont tout le monde connaît à présent et le nom et les effets prodigieux. M. Brewster n'avait fait que

remplacer les glaces réfléchissantes de M. Wheatstone par deux petits prismes ou deux demi-lentilles destinés à réfracter les rayons lumineux; et celle légère modification avait suffi pour donner la vie à un appareil admirable , qui serait resté sans cela pendant longtemps peut-être un simple fait historique dans les cabinets des physiciens.

Le stéréoscope exige, pour produire ses effets, deux images d'un même objet, prises de deux points de vue différents ; il faut, de plus, que ces deux images soient aussi parfaites que possible, afin que la superposition des parties, communes à toutes les deux, se fasse avec une rigueur mathématique. Il n'existe pas au monde , et l'on peut même dire qu'il n'existera jamais, de peintre capable de produire deux images de cette espèce ; ni l'œil ni la main de l'homme ne peuvent reproduire un modèle à deux reprises et de deux points de vue différents, sans altérer plus ou moins les lignes et les formes. Aussi, M. Whealstone se bornait-il jadis, pour son stéréoscope réflecteur, à n'employer que des figures géométriques composées d'un petit nombre de lignes droites tracées à la règle et au compas. Mais l'apparition de la photographie changea la face des choses. Ce que le

dessinateur n'aurait jamais su faire , la lumière put le

produire sans aucune difficulté; et si M. Brewster eût modifié le stéréoscope en 1839 , on aurait vu probablement de belles images stéréoscopiques dès l'origine de la daguerréotypie. Mais on ne s'avise pas tout de suite des choses les plus simples, et ce qui nous paraît facile aujourd'hui a coûté souvent de longs et pénibles efforts aux premiers inventeurs. Aussi, M. Brewster ne construisit pas en 1839 son stéréoscope, et les images stéréoscopiques obtenues par la photographie datent- elles à peine de quelques années. Mais , comme à toute chose née à temps, il leur est arrivé d'atteindre bien vite un très-haut degré de perfection. Il n'y a personne aujourd'hui qui ne connaisse les stéréoscopes de M. Jules Duboscq, le premier et le plus habile constructeur de ces appareils, et les images stéréoscopiques des habiles albuministes français, qui n'ont nulle part de rivaux dans ce genre.

Comme il pourrait arriver au photographe qu'on lui demandât des portraits ou des vues pour le stéréoscope, il est indispensable qu'il sache comment on doit procéder lorsqu'on veut les obtenir. Notre Traité présenterait une lacune regrettable si nous ne donnions pas ici les règles pour la formation des images stéréoscopiques.

Voyons donc d'abord ce que c'est que le stéréoscope; nous indiquerons ensuite la marche à adopter pour la production des images.

Le stéréoscope se compose d'une boîte pyramidale en carton, en bois ou en métal, haute de 13 à 14 centimètres, plus large par en bas , et munie à la partie supérieure de deux tubes oculaires, éloignés l'un de l'autre de 75 millimètres environ, c'est-à-dire d'une quantité égale à l'écartement moyen des yeux. Ces deux tubes renferment les deux moitiés d'une même lentille, d'environ 20 centimètres de foyer; les demilentilles se regardent par les biseaux. La boîte est percée à la base, et fermée en cet endroit par un verre dépoli ; une des larges faces de la pyramide est munie d'une petite porte qui permet de faire tomber de la lumière dans l'intérieur de l'appareil lorsqu'il s'agit de regarder des images opaques. Quelques constructeurs pratiquent deux fentes dans les parois latérales de la boîte , près de sa partie supérieure, afin de pouvoir y glisser des lames de verre coloré, dans le but de modifier le ton des images. Voilà le plus simple et le plus commode de tous les stéréoscopes. Indiquons à présent le moyen de faire les images.

Pour produire une image stéréoscopique il est in-

dispensable de faire deux épreuves du même objet dans le même moment et de deux points de vue différents, de telle sorte que pour un portrait, par exemple , la première épreuve soit faite en grand trois-quarts et la seconde de face. Ce qui revient à dire, que le modèle doit poser devant deux appareils , éloignés à peu près l'un de l'autre de 30 à 40 centimètres; ce mode d'opérer est suivi par beaucoup de portraitistes et nous semble assez rationnel.

Un système de chambre noire binoculaire appelé, nous ne savons pourquoi, Quinétoscope, fournit des images dont le relief est bien prononcé alors seulement que l'appareil fonctionne à une petite distance de l'objet, mais qui sont tout à fait plates lorsque les corps reproduits se trouvent situés très-loin de l'objectif, comme dans les paysages.

Quand on prend des vues stéréoscopiques soit sur albumine, soit sur plaqué, on peut se contenter également d'une seule chambre noire et s'y reprendre à deux fois pour avoir les deux images , ou bien on peut faire fonctionner deux chambres simultanément. Mais pour les reproductions de la nature vivante , il faut se servir d'un appareil construit exprès, et qui consiste en un châssis porte-glaces, glissant dans un chariot qui va présenter successivement à la lumière

dans les deux stations, la glace sur laquelle se reproduisent les deux images accouplées (1).

Quel que soit du reste l'appareil que l'on a adopté, il est indispensable d'écarter l'une de l'autre les deux chambres noires de quantités en rapport avec la distance des objets , en se conformant à la règle suivante :

Ecartement à donner aux chambres.

Pour un modèle placé à 3 ou 4 met de l'objectif, 30 à 40 cent.

— 5 ou 6 — 50 à 60 cent,

et ainsi de suite.

Pour un paysage dont la profondeur est illimitée et dont les premiers plans se trouvent à quelque centaines de mètres, il ne faut pas moins de 7 à 10 mètres d'écartement entre les deux chambres obscures.

Il ne faut jamais oublier de tracer au crayon sur la glace dépolie deux perpendiculaires, et de faire coïncider ces lignes avec celles du nez et des yeux, dans

(1) Ce modèle que nous avons fait exécuter, il y a déjà longtemps , se trouve chez M. Delahaye.

le portrait, afin que ce soit là une ligne commune aux deux images et l'endroit culminant du relief.

On doit avoir soin en outre que ces lignes ne soient écartées que de 7 à 7 1/2 centimètres , distance égale à Pécartement moyen des yeux ou à l'intervalle qui doit exister entre les deux images dans le stéréoscope.

Si l'on n'observait pas rigoureusement ces principes, Pœil se fatiguerait dans la contemplation des images stéréoscopiques , et le plus souvent il percevrait deux images distinctes. Dans le cas d'une épreuve bien faite et bien encadrée si les oculaires du stéréoscope sont à la dislance qui convient aux yeux de l'observateur, l'image paraîtra avec le plus beau relief et présentera l'illusion la plus saisissante.

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