‹ Les quatre concordats (volume 2)Chapitre 17 sur 43 · IO · texte numérisé non relu

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souffle de la révolution , au premier attouchement de sa main redoutable. Et pourquoi? C'est qu'il n'y avait qu'un vernis de vie étendu sur un cadavre ; c'est que les pieds , et non point les cœurs , conduisaient dans les temples ; c'est que l'habitude et l'exemple , et non point le sentiment et la réflexion , dictaient les actes religieux. Semblable à l'astre qui nous éclaire, la religion , ce soleil de l'esprit et de l'âme , répandait ses bienfaits sur des hommes distraits, qui ne s'occupaient ni de sa nature , ni de leurs besoins , et qui , en recevant ses douces influences , avaient l'air de croire qu'elle ne faisait qu'acquitter une dette à leur égard , comme le soleil paie la sienne à la nature en la fécondant. On s'était accoutumé à jouir de l'un et de l'autre , comme d'une chose immanquable f sans raisonner pas plus sur leur nature que sur les dangers de leur absence.

Voyez ce qui s'écrivait alors en religion : des polémiques plus ou moins érudites , mais bien peu de chose sur la nature de la religion ; des livres pieux et édifîans , mais étrangers aux relations de l'ordre religieux avec l'homme et les sociétés. Pour retrouver ces considérations , il fallait se transporter en Angleterre , ou dans

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le Nord. Là , les sujets religieux sont traités sous des rapports rationels et moraux , et fort peu sous ceux de la controverse. La France a dû cette aberration , car c'en est une véritable , aux longues disputes des protestans et des jansénistes. On n'y a presque jamais atteint la religion que comme théologie dogmatique , et l'homme que comme conscience théologique : les écrivains religieux n'ont presque été que des docteurs controversistes , ou des casuistes.

Mais aujourd'hui tout est changé. La révolution religieuse a suivi les degrés de la révolution civile et politique. On dirait que cette révolution a créé chez les Français d'autres yeux , d'autres oreilles , une autre intelligence et une autre mémoire. Si le rajeunissement a coûté cher , il a été complet ; si certaines observances ont perdu , le sentiment religieux a gagné , et c'est là l'essentiel ; il préservera bien plus sûrement la religion que ne l'ont fait les observances.

Autant , aux jours qui ont précédé la révolution , il était du bon ton de se mettre au-dessus de la religion, autant aujourd'hui il serait du mauvais de laisser percer des dispositions outrageantes pour elle; autant elle était le sujet des

dérisions; autant est-elle aujourd'hui celui des respects ; et ce qui jadis aurait été reçu au bruit des applaudissement, le serait aujourd'hui à celui des sifflets, et ferait bannir des mêmes sociétés l'homme qui jadis en faisait lesdélices. Lethéâtre ne prend plus pour sujets de ses représentations , et ne prostitue plus sur la scène les objets, les préceptes ou les ministres du culte ; le public s'en indignerait et réprimerait ces attentats. Esther et Athalie régnent avec gloire sur la scène , mais Charles IX en serait banni ! Les arts, la peinture, la sculpture, sont devenues chastes , discrètes, et respectueuses ; il n'existe aucun scandale public en fait de religion. Les Français semblent placés par la main même de la raison, dans leur ordre religieux , aussi loin du scandale que de l'intolérance, de la pauvreté que de la surcharge du culte.

Il n'est pas une famille dans laquelle on supportât l'idée de laisser les enfans privés des grâces attachées à la participation aux sacrcmens . que l'Eglise , dans un ordre sagement combiné , sème , pour ainsi dire , sur les pas des chrétiens , suivant les diverses époques de la vie. Qui , parmi les Français , se marie sans le recours à l'Eglise? qui meurt sans les conso-

lations de la religion ? En vain allèguera-t-on quelques exemples contraires, à Paris, dans les très-grandes villes : que sont-ils en comparaison de la marche de la généralité de la nation , comme en comparaison de ce qui avait lieu avant la révolution ? car cette époque abondait aussi en manquemens aux devoirs religieux.

La religion a donc acquis une garantie qui lui avait manqué jusqu'ici, celle du sentiment religieux , avec la conviction de la nécessité de la religion. Auparavant, comme on croyait qu'elle ne pouvait jamais manquer, ce n'était pas à son existence que l'on était attaché, mais à ses dogmes. Il en était d'elle , comme de la monarchie , dont on ressentait les avantages , sans être remouté à leurs principes. Avant sa perte et les douleurs qui Font suivie, qui s'occupait de la convenance de l'ordre monarchique pour les grandes associations humaines ? Mais depuis de grands désastres, et des tentatives de beaucoup d'espèces également infructueuses , qui n'est pas pénétré de l'excellence de ce régime dans un Etat étendu , et qui en a pris l'habitude ? L'étourdi qui viendrait aujourd'hui parler de république , trouverait un peuple éprouvé parle malheur, éclairé par l'expérience,

fermement attaché à une monarchie régulière garante de son repos ; comme en religion tout assaillant rencontrerait un peuple averti de la nécessité de la religion , ayant réfléchi sur sa nature , sur les malheurs attachés à son absence, et qui n'a pas la moindre envie de courir de nouveau les chances de son oubli. Les Français veulent dans la religion , comme dans la monarchie , de la régularité , et des garanties pour leur tranquillité. C'est par l'ensemble de ces sentimens que le peuple français tient à sa religion. Aujourd'hui les Français ne trouveraient pas dans Voltaire impie la moitié de cette espèce d'esprit qui exerça sur eux tant de séduction. Tout est changé à cet égard , et il ne reste qu'à remercier le ciel de ce changement.

Le même sentiment de vérité qui a tracé le premier tableau , va tracer le second.

La fidélité à remplir les observances légales sur plusieurs points , est devenue rare. Ainsi l'abstinence des viandes aux jours prohibés , de même que les devoirs prescrits a certaines époques de l'année , sont négligés ; généralement aussi la confession et la communion sont abandonnées par les hommes, et même par une trèsgrande partie des femmes. Il faut reconnaître

que le peuple est généralement en dehors de ces pratiques , quoique dans des degrés inégaux. Car il faut encore reconnaître en France, deux zones religieuses , fort différentes entre elles. Les grandes villes et leur voisinage , Paris avec un rayon de vingt lieues autour de lui, ne ressemblent point au reste des campagnes ; les contrées de l'Ouest , depuis la Bretagne jusqu'à la Charente , et depuis la Lozère jusqu'aux confins du bas Languedoc , car le haut Languedoc en diffère beaucoup , à cause de l'absence des protestans , n'ont rien de semblable dans les autres parties de la France. Aussi les observances légales sont-elles gardées dans Les unes bien plus régulièrement que dans les autres. Cependant il est vrai que la masse est uniforme dans son éloignement passif pour elles. Je dis passif, et c'est à dessein , car elle se borne à ne pas pratiquer, mais elle ne méprise ni n'insulte.

Ici il faut tenir compte de plusieurs choses :

1 °. Du passé et de l'avenir ;

2°. De la compensation renfermée dans la force qu'à acquise le sentiment religieux.

i°. Avant la révolution , la régularité étaitelle plus grande, surtout dans les hautes classes,

qu'elle se montre aujourd'hui ? Je ne le crois point. C'est parmi elles que se trouvait le plus grand relâchement ; aujourd'hui c'est le contraire : c'est parmi les mêmes classes que se rencontre la régularité. Avant la révolution , elles valaient moins que le peuple , leur exemple le corrompait ; aujourd'hui elles valent mieux que lui ; leur exemple peut contribuer à le ramener ; l'amendement découle d'où était descendue la corruption. Cela doit faire espérer.

2°. Il serait peu exact de juger de l'état religieux permanent de la France ? parce qu'il paraît être aujourd'hui. Il faut tenir compte du passé pour savoir ce que l'on peut attendre de l'avenir. Nous sortons d'une longue interruption du culte , de longs orages, de la disette des ministres , des persécutions qui ont aigri les uns , endurci les autres ; les biens nationaux ont éloigné beaucoup de monde de la religion; lorsque toutes ces causes seront amorties , et que l'on sera complètement rentré dans l'ordre ordinaire, on connaîtra au juste l'état religieux de la France ; jusque-là il est permis de suspendre son jugement , et d'attendre que les fruits que l'on sème aient acquis leur maturité. Il est up intervalle inévitable entre la semence et la

récolte. La génération antérieure ou contemporaine de la révolution s'éteint ; il faudra voir quel sera, sur les nouvelles, l'effet des moyens employés pour raviver la religion.

Des curés de Paris , infiniment respectables , m'ont dit, il y a déjà plusieurs années, que le nombre des personnes qui suivaient régulièrement les observances de l'Eglise , augmentait annuellement. J'aime à me livrer à ce témoignage. Ce que tout le monde est à portée de juger par lui-même , est le spectacle vraiment religieux qu'offrent tous les temples de Paris , dans lesquels il n'est pas de solnenité qui ne réunisse des assemblées de fidèles aussi nombreuses et aussi distinguées qu'elles pouvaient 1 être avant la révolution.

Il serait bien à désirer que les chefs de tous les diocèses donnassent des soins pour faire constater cette branche importante de la statistique de la France.

2°, Un peuple vraiment religieux ne peut pas être mal disposé pour les ministres de son culte. Comment aimerait-il celui-ci, et haïrait-il ceuxlà ? Cette contradiction répugne à la nature des choses. On a montré , dajis le troisième chapitre de cet ouvrage , que le temps dans le-

quel les fidèles aiment le plusieurs prêtres, est celui pendant lequel ils ressentent eux-mêmes plus d'affection pour leur culte. L'un est la suite nécessaire de l'autre. Par conséquent , les Français sont plus attachés à leurs prêtres par la nature des choses , qu'ils ne l'étaient avant la révolution ; car alors ils s'en mocquaient ; ils recherchaient ce qui, en eux, pouvait se trouver de répréhensible : aujourd'hui ils les honorent, et s'abstiennent de ces recherches outrageantes. L'esprit des Français est donc favorable en général à leurs prêtres. Mais comment entendent-ils être dirigés par eux ? Ici reviennent tous les principes qui ont été établis tant de fois ; ceux du mélange du spirituel avec le temporel , de la supériorité politique des prêtres , et de leur action sociale. Il a été dit , au chapitre XXI, que le clergé avait été attaqué encore plus comme ordre politique, que comme ordre religieux , et que la spoliation provenait du désir de l'effacer du premier ordre, plutôt encore que de la convoitise de ses dépouilles. Partons de ce principe. Le sentiment de la nation n'a pas changé à cet égard ; elle chérit , elle vénère , elle veut' maintenir son clergé dans son ministère et dans les temples , mais elle n'en

veut point comme corps , à titre de fonctions dans ses affaires -, mais aussi , par un sentiment de justice naturelle et constitutionnelle tout à la fois , cette même nation n'entend pas que ' l'accès d'aucune de ses places reste interdite aux membres du clergé , parce qu'en devenant prêtres ils n'ont pas cessé d'être membres de la société et d'en acquitter les charges. Elle ne refuse pas sa confiance à ceux qui lui ont donné des preuves d'aptitude ou de volonté pour le servir. A cet égard , le clergé est sur le même pied que les autres citoyens , et ceux qui savent s'élever au-dessus des habitudes ou des préjugés de corps , acquièrent par là même des droits à la considération , et lui donnent déplus fortes garanties. Mais comme les Français raisonnent, non pas sur le fond de leur culte , mais sur les effets de la religion , ils entendent trouver en elle des garanties et des appuis pour l'ordre social au milieu duquel ils vivent. La partie morale de la religion leur est donc devenue très-précieuse , et ils désirent voir leur clergé tourner son influence de ce côté. Par là , les Français commencent à se placer dans la direction religieuse où se trouvent les peuples du Nord , tandis qu'auparavant ils n'envisageaient

la religion que du côté dogmatique , comme on le faisait au temps de la ligue et sous Louis XIV. En comparant l'état moral du nord avec celui du midi de l'Europe, on n'est pas embarrassé du choix de la préférence entre les deux manières de faire aux peuples l'application de la religion. A cet égard, il s'est fait une révolution complète en France ; les idées de religion d'État, de religion dominante, d'intolérance légale avec les avantages attachés à ces odieuses pratiques , avaient formé cette disposition théologique ; elle s'est effacée avec les idées qui l'avaient produite , pour faire place à une disposition plus générale, plus universellement reconnue, celle qui se rattache à la morale.

Il faudrait rechercher l'influence que peut avoir sur la manière d'envisager la religion , la manière de la défrayer. Si elle vit d'elle-même, comme lorsqu'elle est propriétaire , elle peut se tenir a la partie dogmatique, plus facilement que lorsqu'elle est rétribuée par les tributs publics. Alors le contribuable veut voir et sentir pour ainsi dire les résultats de ses déboursés, et s'en voir faire l'application à lui-même ; le premier mode n'a trait, pour ainsi dire, qu'à une

autre vie ; le second à celle dans laquelle on se trouve , et dont les avantages ne supposent pas d'ajournement.

La question de l'influence qu'exerce le clergé en France , doit se décider par les mêmes principes.

Le peuple est religieux, mais éclairé. Il doit donc aimer son prêtre , mais à sa place , c'està-dire dans ses fonctions : là il obtient une influence pleine et entière ; car, comme on ne conteste rien à la religion, on ne conteste rien non plus à son ministre dans ses fonctions. Par le même acte de raison , les prêtres ne peuvent , en vertu de ces mêmes fonctions, exercer aucune influence sur la politique ; elle est hors de leur domaine , ils n'y ont plus place que comme hommes et citoyens. On sait aujourd'hui distinguer ces choses-là. Sous ce rapport, en France , l'état du clergé catholique est devenu semblable à celui du clergé protestant , qui n'a aucune action directe dans l'ordre politique. Cette règle générale souffre quelques légères modifications , suivant les différentes zones religieuses dont il a été parlé plus haut. Ainsi le prêtre de Paris et de son voisinage n'exerce pas le même empire que son coa-

frère peut obtenir dans la Vendée ou dans la Lozère.

On a trop relevé et trop abaissé tout à la fois le pouvoir que les prêtres ont en France. Il n'est ni aussi petit , ni aussi grand qu'on le présente en deux sens contraires. Il est contre la nature des choses que les ministres d'un grand culte restent sans aucune espèce d'influence dans le pays de ce culte. Il faut donc rechercher quelle elle est et peut être. Le clergé n'a pas l'influence directe qu'il a eue et qu'il voudrait obtenir. Il s'y est mal pris , il pouvait l'avoir, il l'a manquée. On a voulu la lui donner , on s'y est encore fort mal pris , on la lui a fait manquer ; on a fait plus, car on a averti de se méfier de lui.

L'influence du clergé est donc réduite aux voies secrètes , détournées , indirectes , telles que celles par lesquelles les jésuites gouvernaient les familles et les consciences ; c'est ainsi qu'ils peuvent auprès de beaucoup de personnes pieuses , telles qu'on en trouve parmi les femmes âgées de la haute société et dans la bonne bourgeoisie ; là , ils ont une autorité individuelle , un tribunal domestique , et un espèce de veto. Dans quelques cantons, ils peu-

vent, en politique, empêcher plutôt que faire ; nuire à des individus qu'ils regardent comme opposés à eux plutôt que les servir; mais, dans l'ordre général , leur influence se réduit à peu de chose. Il serait possible qu'en continuant comme on a fait jusqu'ici , un éloignement véritable prît la place de la puissance ; beaucoup de causes y ont contribué ; voici les principales :

Depuis 1 8 1 4, le clergé fait fausse route.

Il s'est montré très-ennemi de l'ordre d'idées qui prévaut en France. On a vu, dans le premier et le secônd chapitres de cet ouvrage, que c'était parla conformité avec les idées de son temps qu'il s'était établi : de plus, on a vu quec'était par la supériorité des lumières; et depuis i8i4> il n'a pas cessé de se montrer opposé aux progrès des lumières et aux idées de la France (i ). Tous ces funestes contre-sens sont venus de l'éduca-

(i) Ceci ne doit être entendu que de la marche du corps On est loin de vouloir faire aucune application ; et l'on reconnaît , avec tout l'empressement delà satisfaction , qu'il est beaucoup de membres du clergé auxquels ce qui suit ne peut être appliqué. Quant au fond même de la chose , les faits parlent ; on ne fiait qu'en tirer la conséquence.

tion et des habitudes du clergé. Son enseignement est très-borné , ne porte que sur des traités de théologie en général fort mal faits; les supérieurs , hommes très-pieux et très-vénérables , sont ce que l'on appelle des hommes de l'autre monde, et ne peuvent donner une direction éclairée pour celui-ci. Leur soin principal se porte sur une éducation pieuse, mystique , et sur une instruction purement théologique. Des jeunes gens, pleins de bonne volonté, de vertus ecclésiastiques, il est vrai, mais bien lestes de science et de connaissances > vont remplir le ministère sans aucune connaissance des hommes et du monde. De plus , le clergé ayant toujours été nourri dans les idées du droit divin , de la domination de la religion , de la crainte de la liberté de la presse, de celle de la tolérance , qu'il confond avec l'indifférence des religions ; le clergé ayant toujours eu de l'éloignement pour le mot de liberté, qu'il confond avec celui de licence et de révolte , il s'est trouvé pincé dans une opposition directe avec l'esprit de la France. C'est la première fois, depuis la création du monde, que l'on a vu un clergé étranger à l'esprit et à la langue de son pays. En France , il y a com-

bat dans la religion : les uns veulent tout par le dogme et les observances, et les autres par la morale, sans cependant blesser les dogmes, et sans donner beaucoup aux observances. Le cierge appelle de tout aux dogmes et aux observances , aussi ne s'entend-on point.

Depuis 1 81 4 > les chaires ont retenti d'un langage différent de celui qu'on y parlait depuis 1801 : les peuples ne s'y sont point reconnus. Depuis la même époque, le clergé n'a pas cessé de lancer des imprécations contre la philosophie et contre la révolution; c'est le sujet de la plus grande partie des prédications : parlà le clergé s'est mis en état de censure habituelle contre la conduite du peuple depuis trente ans; c'était le plus sur moyen de l'aliéner. De plus, il a eu le malheur de se montrer en général, très-favorable à la classe exclusive qui a dominé pendant quelque temps, et dont la domination a laissé de si tristes souvenirs. Il a éprouvé l'autre malheur d'être l'objet des prédilections de ces hommes que la nation repousse. D'autres hommes imprudens ont montré le clergé comme l'instrument du pouvoir qu'ils aspiraient à exercer. En invoquant sans cesse l'union du trône et de l'autel , ils ont t. m. |5

annoncé qu'ils voulaient faire servir l'autel de fondement au trône, et par conséquent ils ont proclamé la souveraineté de droit divin (i). L'intérêt du clergé exigeait au contraire qu'on le montrât séparé du trône, c'est-à-dire, dans une indépendance absolue de lui. Aucune pensée ne pouvait lui être plus funeste. Quel mauvais

(1) Voltaire a dit dans la Renriade :

Le trône est sur l'autel, et l'absolu pouvoir Met dans les mêmes mains le sceptre et l'encensoir.

Delille, poëme de l'Imagination, chant Tni:

Alors un grand traite' fut propose' par eux, Alors l'homme des lois dit à l'homme des dieux : Unissons les pouvoirs que notre rang nous donne ; Je défens ta tiare , affermis ma couronne ; Joins les foudres du ciel aux foudres de la terre.

Voilà l'idée que présente cette reunion tant rappelée de l'autel et du trône, leur ligue pour asservir les peuples. Dans notre âge , on ne peut y attacher une autre idée ; aussi, n'est-il rien de plus imprudent et de plus capable de faire tenir en garde.

Peut-on dire Y absolu pouvoir et les droits de l'inversion peuvent-ils aller jusque là? ou seulement le pouvoir absolu, comme le pouvoir législatif et exécutif?

Quant au second vers de Voltaire , il est évident qu'il prend l'effet pour la cause , car le pouvoir absolu ne place pas le sceptre et l'encensoir dans la même main ; mais c'est la réunion de l'un et de l'autre dans cette main , qui fait le pouvoir absolu. Il est l'effet et non la cause.

génie a pu inspirer a des hommes qui avaient passé quinze ans à se plaindre d'être considérés comme dos instrument de la politique, de venir d'eux-mêmes s'y offrir, et de ne pas, au contraire, fuir loin de cette fatale participation avec elle ï

En se liant avec les émigrés et leur parti, le clergé s'associait à toutes les défaveurs dont ce parti jouit dans la nation. Par un fatal rapprochement, il se conduisait en 1814, comme il l'avait fait depuis 1789; le résultat a dû être le même : aussi voyez ! Les prêtres sont exclus, comme les nobles: depuis ioi4on n'a pas vu nommer un seul ecclésiastique à la chambre des députés; et sous Napoléon, chaque élection y faisait entrer quelques-uns de ses membres. Il y a plus : c'est que le parti allié du clergé n'a jamais songé à lui dans les mêmes élections où , par tant de moyens , il cherchait à rester le maître.

Le clergé , dans un très-grand nombre d'endroits, procède par des confréries, par des associations religieuses et autres petites voies: nouveau moyen de rester tout seul. Ce n'est point d» petits troupeaux que le clergé a besoin, c'est du troupeau tout entier; ce n'est

point d'une portion choisie dans la masse , mais de la masse entière. Le clergé n'est pas pour quelques-uns, mais pour tous; il n'a pas besoin de la prédilection de certains, mais de l'affection de la généralité. En s'entourant d'une partie privilégiée et épurée, il sera comme à Coblentz, où à force de s'épurer, et de rejeter les profanes, on finit par rester seul.

Ce qui s'est passé en Espagne , le rappel menaçant des jésuites, et heureusement borné à la menace, cette intention proclamée de remettre la France en tutelle ecclésiastique, a nui infiniment au clergé ; le parti se pressa trop de laisser percer son secret ; dès lors on vit clairement les deux pivots que l'on se proposait de donner au gouvernement de la France ; le clergé , sous le nom de la religion ; des Suisses et des Cosaques , sous le nom de la tranquillité publique de la France et de l'Europe (1).

(i) "Voyez la note secrète adressée aux puissances.

Toute la doctrine du parti est contenue dans ce mot : point de sûreté avec la France, sans garans étrangers. Les auteurs de ces infamies se disent Français , et , qui pis est , se croient des hommes d'esprit.

Les assemblées de 1 8 1 5 et de 1 8 1 6 , en rappelant à chaque instant l'attention sur le cierge', sur ses misères préférées aux misères publiques, a produit un effet directement contraire à celui qu'elles recherchaient. Les cœurs se serraient à mesure que les oreilles étaient frappées de la répétition des mêmes sons. Rien n'est plus voisin de la demande que l'importunité , et l'intérêt est une plante délicate qui veut être cultivée encore plus par les ménage-^ mens de la dextérité, que par les insistances du besoin.

C'est l'ensemble de ces causes qui a enlevé au clergé toute espèce d'influence ; plus on tendra à lui en donner par les mêmes moyens, et moins il en aura. Il faut le plaindre , il a eu de mauvais amis et de bons ennemis.

Des hommes bien pieux, mais en revanche bien peu clairvoyans, parcourant la France à grand bruit, se faisant précéder et suivre par le signe du christianisme, comme s'ils étaient au milieu des forêts de l'Amérique , ou sur quelque plage inconnue que ce signe n'eût jamais honorée , attaquant sans prudence des questions plus fortes qu'eux, montrant quelques talens dans quelques-uns de leurs me m-

bres , et une grande simplicité dans les autres > se livrant sans règle ni mesure à des déclamations enflammées sur ce qui s'est passé depuis vingt-cinq ans , ne croyant pas avoir jamais assez chargé le tableau , tandis qu'il ne fallait travailler qu'à le faire oublier, qu'à l'effacer par la persévérance du silence, ont semé partout des germes de discorde , et par là même ils ont fait revivre beaucoup de haines contre le clergé» Aux lieux où ils arrivent > précédés par les désirs des uns , par l'effroi et les ombrages des autres, les partis se reforment, et viennent dans les temples, comme dans des camps ennemis, présenter l'image de deux armées en présence. Est-ce donc pour cela que les temples sont faits ? Est-ce le dieu des chrétiens, ce dieu de mansuétude ou de fraternité que l'on y sert, ou bien quelque divinité ennemie du repos des hommes ? Le bien passager que ces hommes font dans un genre , est sûrement pius que compensé par le mal durable qu'ils laissent après eux ; car je ne sais s'ils laissent les nommes meilleurs chrétiens , mais j'ai bien la certitude qu'ils ne les laissent pas meilleurs amis.

Je me suis trouvé dans les lieux embrasé'

par leur présence, et je ne pense pas qu'à aucune e'poque de la révolution, une animosité plus vive entre les habitans se soit fait remarquer. Ce n'est pas là l'esprit de la religion.

Le concordat de 1817 est venu compléter le mal. Tout se tient dans le monde. De la haine d'une chose , on passe facilement à celle d'une autre. De la haine de ce concordat (car, soit à tort , soit à droit , il a été fort haï , le fait est trop certain) : à la haine de la chose dont ce concordat est l'objet , il n'y avait qu'un pas. Aussi, quoiqu'il faille détester les paroles menaçantes qui invoquaient le protestantisme en haine de ce concordat, on ne pouvait se refuser à détester aussi l'imprudence qui produisait une irritation capable de se manifester par une expression qui suppose même une grande violence sur eux-mêmes de la part de ceux qui s'y abandonnent. Même il est résulté de toutes ces fautes, que l'époque qui promettait le plus au clergé, est celle qui lui a fait perdre davantage , et qu'il a perdu par la faveur les avantages qu'il avait acquis par la persécution.

Ceci est un grand et instructif exemple du besoiu de réunir l'esprit de conduite à la vertu. Celle-ci Suffit bien pour faire respecter, mais

non point pour diriger; un corps a toujours besoin de direction ; il a toujours des obstacles à vaincre , et par conséquent il a toujours besoin d'avoir devant lui des fanaux allumés pour guider ses pas. Malheureusement si , dans ces derniers temps , le clergé a montré qu'il n'avait rien perdu de ses antiques vertus, il a aussi montré qu'il n'avait pas acquis des lumières nouvelles. Les anciennes ne suffisent plus au temps.

Le monde est le théâtre des désastres causés par la vertu malhabile , ainsi que celui des malheurs produits par les bonnes intentions sans calcul. Quand manque-t-on de bonnes intentions? Qui a de mauvaises intentions contre lui-même ? et cependant que d'hommes perdus, que de fortunes subverties ! Au fond, qu'importe d'être dépouillé par un brigand audacieux , ou ruiné par un homme d'affaires malhabile ! 11 serait curieux de rechercher ce qui a fait le plus de mal au monde, du crime ou de la malhabileté. Lorsque la tête baissée , les yeux fermés , en se croyant dans la voie droite , des maladroits couraient vers le 20 mars, quels criminels, avec leurs mauvaises intentions, auraient pu faire à la France plus

de mal que n'en ont fait ceux-là avec leur pureté d'intention ? Sûrement ceux qui ont fait commander des stations ou des vaisseaux par des hommes étrangers à la mer depuis vingtcinq ans , et qui sortaient de se retremper dans les droits réunis y avaient aussi de très-bonnes intentions ; mais leur défaut de lumières n'en a pas moins occasioné le libre passage de la flotte empestée qui vint de l'île d'Elbe , et le naufrage de la Méduse. Les bonnes intentions sont la ressource et l'excuse des sots qui , après avoir tout gâté, viennent parler de leurs bonnes intentions, et, ce qu'il y a de pis encore, en recevoir quelquefois le salaire. Le plus grand danger dans les affaires , est de s'attacher à une idée unique et fixe ; c'est le principe de la folie, de ne voir que ceux de son parti et de son opinion , et de rejeter tout ce qui s'en éloigne pu qui vient d'ailleurs. C'est ainsi que se conduisit le côté droit de l'assemblée constituante , et que se conduisent encore le clergé et tout le le parti exagéré.

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