CHAPITRE IX
De la direction du clergé et des missions*
La religion, depuis la fondation du christianisme, occupe plus de la moitié de l'histoire. Il est bien singulier que les rapports de V homme à Dieu, ce qui constitue toute religion, aient pu remplir un aussi vaste espace sur la terre, et n'aient pas e'té renfermés dans celui que leur nature propre leur assignait. Presque partout Je culte a été appelé au secours de la politique -, et quand celle-ci a pu s'en saisir entièrement, il en est toujours résulté une violente oppression sur les hommes. Commander au nom du ciel est doubler sa force propre, et donner aux oppositions une couleur défavorable pour elles. Le reproche d'impiété a toujours affaibli ceux qu'il a frappés. Le malheur de la catholicité a été, depuis Constantin, de se mêler avec l'Etat, de se fier sur des bras de chair, et d'entrer dans la politique , dont son fondateur lui avait interdit expressément d'approcher. La religion n'a jamais trouvé que ruine finale dans son alliance avec celle-ci , et dans son funeste secours, dont des apparences trompeuses couvraient les dangers. Après avoir
marché de concert pendant quelques jours, comme deux vaisseaux sortis du même port, elles n'ont pu tarder à se séparer et à se combattre ; c'est ce qu'atteste l'histoire dans toute son étendue, c'est ce que montre celle de notre temps. La restauration religieuse de 1801 aboutit en 1808 a de grands combats entre les restaurateurs spirituel et temporel, comme entre celui-ci et les restaurés de sa façon. La restauration de 1814, après avoir promis beaucoup au clergé, a fini par le laisser dans un état provisoire qui n'est pas prêt à changer, et a lui donner pour contradicteur une partie très- notable de la nation. Ceci est tout-à-fait digne d'observation.
181.4 arrive. Le clergé abjure avec violence celui qu'il avait beaucoup préconisé ; les peuples ont à rechercher leurs guides à une fort grande distance du point où ils les avaient laissés la veille du changement qui arriva alors. Dès ce temps même, le langage varia beaucoup-, le passé fut rappelé avec aigreur; les institutions présentes furent ou décriées ou menacées-, l'intervention du ciel fut sans cesse invoquée. Il était clair que le clergén'entrait pas dans la bonne route-, depuis ce temps, il s'y est enfoncé tons les jours davantage. Il a paru partager tous les sentimens, tous les projets et tout l'espoir d'un parti qui fait les alarmes de la France -, celui-ci lui a prodigué des
faveurs intéressées, la flatté d'un appui qu'il ne pourrait pas réaliser. La liaison la plus intime s'est formée entre eux, la religion est devenue un texte continuel de de'clamations d'un côté, un moyen de manœuvres d'un autre, les choses sont venues au point de confondre ensemble le parti politique et les agens religieux; et pour e'valuer au juste la position du clergé dans la nation, il ne faudrait qu'apprécier celle-même du parti politique auquel il s'est livré. L'emploi politique de la religion lui a fait perdre le caractère qui la distingue, celui de la spiritualité, et des hommes plus pressés de profiter de l'action du clergé, que de rechercher les suites qu'elle pourrait avoir pour lui, l'ont montré sans réserve comme le levier dout ils prétendaient se servir pour arriver à leurs fins.
Tout ce qui est opposé à ce parti, a dû concevoir et a conçu par le fait pour le clergé les mêmes sentimens qu'il a voués au parti lui-même , de manière à ce que le clergé abjurant son indépendance, a fait dépendre son existence propre d'une action étrangère qu'il ne lui appartient pas de régler, mais dont il n'est pas davantage en son pouvoir de décliner les effets. Pour s'être associé aux ultra , le clergé ressentira tout ce qu'éprouveront les idtrà ; il romprait l'alliance, sans cesser de rester sous le coup des effets qu'elle
( if* )
a produits. Il peut avoir tout le malheur de la défaite , à peine aurait-il une partie des fruits de la victoire.
D'où cela est-il provenu ? du défaut d'une direction convenable. Jamais elle ne fut plus né-* cessai re qu'en 1 8 1 4, dans l'ordre religieux comme dans l'ordre politique , et Ton n'a pas mieux réussi dans un genre que dans Fautre.Renverser Napoléon n'était pas la grande difficulté -, elle consistait à le remplacer avec tout ce qui avait été accumulé depuis vingt- cinq ans, ainsi qu'à mettre de l'ac* cord entre le monde qui existait et celui qui reparaissait. Un grand corps ne peut pas concorder avec une absence de direction , ni se maintenir avec une direction fausse. Quelle a été celle du clergé, qui a formé et dirigé le plan de cette conduite?
Jusqu'en 1 8 1 4 ? il existait un ministère des cultes. Cette institution était plus utile au moral qu'au matériel. Un chef de division suffit pour celui-ci; il faut un homme d'état pour celui-là; Un corps de directeurs a besoin d'être dirigé luimême; car, s'il vient à s'égarer, qui le ramènera ? qui n'égarera-t-il pas à son tour? Des considérations d'un ordre secondaire firent supprimer ce ministère : on s'en prit au mot, à l'étendue des fonctions qui embrassaient indistinctement tous les cultes. C'était une petite vue ; mais le malheur
veut que trop souvent les grandes soient sacrifiées aux petites. Ainsi, dansée cas, on supprimait au moment où il aurait fallu établir. Si le ministère des cultes n'eût pas déjà été créé, il aurait fallu l'inventer à cette heure; car tout le réclamait. Au lieu de cela, cette direction s'est comme égarée dans des voies où. elle a entièrement disparu k tous les regards. Le clergé n'est plus qu'une division du ministère de l'intérieur.
S'il n'exista jamais d'époque dans laquelle une direction positive fût plus nécessaire, il n'en exista pas non plus dans laquelle elle fût plus difficile. Rappelions-nous les circonstances de ce temps critique.
L'Eglise du concordat, l'Eglise d'Angleterre et la petite Eglise se trouvèrent en présence, avec l'Eglise constitutionnelle, à côté d'elles : on serait embarrassé k moins. L'Eglise du concordat avait souffert des longs démêlés du Pape avec Napoléon- elle était cliarmée de la chute de celui-ci. L'Eglise d'Angleterre rentrait comme les héros martyrs des anciennes persécutions-, elle avait l air de marcher à un triomphe. La petite Eglise donnait la main k celle-ci , tolérait 1 Eglise du concordat, et se refusait k l'Eglise constitutionnelle. Celle-ci conservait beaucoup d'ombrages-, il fallait un talent merveilleux et une rare sagacité pour démêler toutes les nuances de
directions aussi contraires, pour les réunir toutes dans une seule et même voie, et pour faire que cette voie fût la plus droite., c'est-à-dire, la plus conforme à l'état réel des choses et à l'esprit de la nation-, car, dès qu'il s'agit du ministère ecclésiastique, comme il ne s'exerce que sur le moral, et que celui-ci, à son tour, ne se laisse conduire que par la persuasion, si les persuasions sont opposées, dès-lors il n'y a plus de possibilité de direction. Or, voilà précisément ce qui est arrivé au clergé.
Sa direction morale a été confiée au clergé revenant d'Angleterre. Il était le parti de l'opposition à la fois contre l'ordre religieux de la France et contre son nouvel ordre politique -, pour savoir ce qu'il ferait, il n'y avait qu'à voir d'où il venait, envoyait tout de suite où il allait; c'était, en religion, l'effacement du concordat de 1801 ; en politique , le retour au gouvernement de droit divin , sans modification et sans mélange. Il lui fallait tout l'ancien régime ecclésiastique français et tout l'ancien régime juif politique, c'està-dire , la tliéocratie. Le clergé n'a jamais distingué entre la philosophie et la révolution: pour lui c'est une seule et même chose; par elles la religion a été ébranlée et la ruine a fondu sur luimême. Il s'est donc déclaré ouvertement contre la révolution , et il a donné, en 181 4? un libre
cours aux sentïmens qu'un poids immense de puissance qui pesait sur lui, l'empêchait, depuis l8oi , de faire éclater. Le clergé était fidèle h Napoléon 5 mais il n'était pas consentant à la révolution. Il n'avait pas cessé de voir en elle la source des maux de la religion comme des siens propres. Libre d'exhaler ses sentimens, depuis 181 4? il n'a pas cessé de les proclamer. C'est de ce principe que sont partis les prédications enflammées qui font presqu'exclusivement retentir toutesles chaires. L'effet reconnu de la persécution est de repousser dans un sens contraire-, on avait beaucoup molesté le Pape, le cierge s'est trouvé ultramontain : l'autorité papale est plus grande à ses yeux, qu'elle ne le fut depuis trois cents ans , et ce n'est pas auprès du clergé français seul que cet accroissement de crédit se fait ressentir, c'est encore parmi tout le clergé catholique de l'Europe*, mais comme les directeurs spirituels ne peuvent manquer de travailler à infuser leurs opinions dans l'esprit de leurs sectateurs , leur manière de sentir a été communiquée par eux , à leurs troupeaux, de manière à devoir reconnaître , que l'autorité de Rome a été relevée dans la catholicité beaucoup au-dessus du niveau qu'elle gardait avant la révolution. La raison en est bien simple: à cette époque antérieure, aucun des intérêts qui forment la liaison actuelle entre
Rome et le clergé, ne se faisait ressentir. On était alors dai>siin état d'observation très respectueuse, réellement et extérieurement avec Rome; au lieu qu'aujourd'hui il y a alliance entière entre les intérêts, et que Rome est considérée, sinon comme le chef, du moins comme un des appuis du parti. C'est cet ensemble de circonstances qui , en 1814, rendait la direction du clergé si délicate ; il fallait le mettre d'accord avec la nation, qui ne pouvait pas partager ses affections , car elle éprouve autant de besoins de se tenir attachée à la révolution , que le clergé ressent de désir de s'en éloigner. La révolution fait la nouvelle existence de la France, et elle a détruit l'ancienne existence du clergé. C'est une chose fort difficile que de faire faire , par un corps, dans une situation toute nouvelle, les mêmes choses qu'il aurait faites dans celle dont il avait l'habitude ; orx~ peut en juger par ce qui reste des membres des anciens parlemens. Mais le clergé ne pouvait pas rappeler cette ancienne existence de la France, sans choquer la nouvelle vie de ce pays , et l'art consibtait à empêcher de mettre aux prises ces deux intérêts. Le zèle est l'apanage et souvent l'honneur du prêtre, suivant l'emploi judicieux qu'il en sait faire. Il était inévitable que, dans un nombre d'hommes qu'il faut compter par milliers, il ne se manifestât pas des éruptions de
zèle fort indiscret , et que beaucoup de germes d'irritation et de défiance ne fussent semés par des mains que la prudence ne guidait pas toujours; cette explosion ue pouvait être prévenue que par une direction supérieure, pénétrée elle-même de la gravité des circonstances , et de la connaissance du temps -, or , c'est précisément le contraire qui a eu lieu.
Le clergé a été livré, par son administration temporelle, à une division du ministère de l'intérieur.
Sa direction morale a été imprimée par le clergé revenu d'Angleterre , aggloméré autour de la grande aumônerie. C'est vers elle qu'il gravite, et c'est de là qu'il appelle et attire à lui le reste du clergé de France ; c'est son esprit qui est recommandé, propagé, c'est lui-même qui est placé sur les principaux sièges de France : Paris, Reims, Tours, Sens, Rouen, Besançon, Toulouse, et un grand nombre d'autres postes supérieurs, ont été adjugés à des hommes revenus de l'étranger. L'esprit d'un corps se règle sur les chefs et sur ce qui fait parvenir. En rencontrant les hommes contre-révolutionnaires à la tète du clergé, on Ta invité lui-même à le devenir, on a dit à la France religieuse qu elle devait se séparer de la révolution. Il y a plus;
les grâces et les places ecclésiastiques ont toujours
donné, dans le clergé, une influence à celui qui
en était le dispensateur Long-temps on Fa
cherché, maintenant on sait où. le trouver; car le budget porte un article de 60,000 francs pour les bureaux de M. le grand aumônier. Il est bien évident que cette dépense n'a pas trait à l'administration de la chapelle dont il est le chef. Elle se rapporte donc h ce que l'on appelait jadis Ja feuille des bénéfices. C'est donc le grand aumônier qui choisit les hommes qui occupent les premiers postes d'un département rétribué par l'Etat.... et cela se fait sans responsabilité, sans contrôle, dans un gouvernement représentatif! Il faudrait se bien entendre et se demander dans quel gouvernement on vit et l'on veut rester. Quiconque manie les deniers de l'Etat, nomme aux emplois de l'Etat, est ministre et responsable, ou bien délégué de ministre. Quel est au juste en France l'état de grand aumônier? A quel titre a-t-ii une administration et pourvoit-il aux emplois?
Je ne connais rien de plus grave dans l'Etat , que le choix des chefs d'un aussi grand corps que l'est le clergé, car il aura nécessairement l'esprit de ses chefs -, par conséquent, pour qu'il ne devienne pas nuisible, il faut s'en bien assurer ; car, si par malheur ces chefs unissant à beaucoup de vertus religieuses, une connaissance in-
.suffisante du temps, un éloigneraient naturel et calculé de ce qui existe, venaient à ne pas se bien entendre avec la nation au milieu de laquelle ils siègent dans des postes élevés-, s'ils propageaient ou fortifiaient parmi le clergé un esprit d'opposition correspondant au leur propre, alors qu'arriverait-il? C'est que Je ministère ecclésiastique serait contraire à l'esprit de la nation, que les ministres religieux seraient en dehors de la nation, que la religion serait séparée d'elle par ses propres ministres, et que ceux-ci, en perdant leur utilité, perdraient leur pouvoir et leur considération ; car vit-on jamais un clergé utile et considéré, quand il était séparé de la nation, qui est l'objet de son ministère? Beaucoup d évèques ont été installés depuis quelques mois et le seront prochainement. J'aime à reproduire les hommages que j'ai déjà rendus à leurs vertus. Mais combien parmi eux sont connus par cet esprit de conduite, de conciliation, et j'allais dire de nationalité , qui peut seul assurer des fruits abondans a leur ministère? Dans tout autre temps leur choix ne laisserait rien à désirer, mais dans celui-ci, c'est autre chose. L'abondance des vertus privées, de la science théologique ne suffît plus; il faut encore la connaissance des hommes et du temps. S'appliquer uniquement à faire refleurir la religion, n'est pas
le moyen assuré d'arriver même à ce but. La plus soigneuse habileté est encore nécessaire pour y atteindre. On navigue entre des écueils. Un parti est toujours attentif à se servir de ce moyen ; consentir à l'aider est se condamner à n'être qu'un parti dans un parti , et à perdre toute influence sur la masse-, c'est là une des grandes erreurs du clergé moderne. 11 met de la confiance dans un petit troupeau , il s'appuie sur des ségrégations de la masse, il s'entoure de confréries : en croyant se fortifier par là , il s'affaiblit, car la masse n'est pas là , et c'est sur elle qu'il doit faire porter sa force, car hors d'elle il
n'est plus qu'un clergé à part Le clergé, et
sur-tout les jeunes ecclésiastiques qui se jettent avec ardeur dans le ministère au sortir des séminaires, dépourvus qu'ils sont encore d'expérience , de la connaissance des hommes en général , et de celle de ce temps-ci en particulier, de préférence cherchent à procéder par le rappel strict des observances légales } en quoi ils commettent une grave erreur. Ce n'est plus de ce côté que la religion parle encore au cœur des hommes mais de celui de sa morale, si bien appropriée au bonheur des sociétés, de cette morale que le ciel semble avoir donnée à la terre pour qu'elle ne pût lui reprocher d'avoir rien soustrait à ce qui peut rendre ses habitans heu*
reux.... Ce langage aura toujours un empire certain sur l'esprit des hommes; toujours leur cœur s'ouvrira à ce doux enseignement, toujours leur esprit y souscrira -, mais il est permis de croire et de craindre que des prescriptions purement légales ne les frappent ou ne les attachent pas avec autant de force. La morale est une semence qui trouve toujours le cœur préparé pour la recevoir, tandis qu'il se ferme souvent à des exigeances dont il sent moins les avantages, ou dont l'esprit montre le re'sultat dans le lointain. Le cierge, affecté à'ultmclsme et à'ullramontaitisme , a de plus contre lui sa coexistence avec les jésuites et les missionnaires. Ce sont les quatre grandes maladies du clergé.
Il ne s'agit pas plus ici du panégyrique que de la censure des jésuites. Je m'en suis expliqué avec franchise, impartialité et convenance, dans les quatre Concordats : que tout le monde en fasse autant -, mais il s'agit de l'opportunité de leur apparition.
Le Pape rentre à Rome, et voilà les jésuites recréés. Ce premier acte signale son retour ; un cri de joie se fait entendre d'un côté, un cri d'horreur et d'effroi , de l'autre. Il n'y a point de religion , point d'éducation sans les jésuites, disent les uns ; il n'y a pas de paix dans les états , plus de sécurité dans les familles avec les jésuites, disent
les autres. Voilà déjà la discorde ravivée à leur nom seul (1); la lutte s établit. Créés contre le protestantisme et la reformation, les jésuites sont rappelés contre la révolution ; un parti s'en empare , les préconise comme ses auxiliaires, les voilà montrés à toute la France ce m me contrerévolutionnaires. Or, il ne peut exister une plus déplorable recommandation aux yeux des Français que l 'affiche de la destruction méditée et ■ jurée de ce qui constitue leur existence nouvelle , leurs intérêts les plus chers, lesplus généraux, et cependant c'est de la ruine de tous ces biens que l'apparition des jésuites vientleur donner l'avantgoût. Lorsqu'on créa les jésuites, ils entraient dans les int rets de la majorité des Français, de là leur, succès-, lorsqu'on les recrée, ils sont contraire aux intérêts de cette même majorité du peuple fr an cars, de là leur disgrâce. La position était inverse • l'effet devait être dissemblable. Maintenant , que l'on dise des jésuites en bien ou en mal tout ce que l'on voudra, ce n'est plus la question actuelle ; la voici : un grand corps de prêtres , précédé par des souvenirs plus que douteux, par des vœux plus qu indiscrets , par l'indication d'un but effrayant pour toute une nation
(t) Voyez les Pièces justificatives sous le nume'ro Jésuites de Fiibourg.
peut-il s'établir au milieu d'elle avec profit pour la religion, pour l'Etat et pour eux-mêmes? Leur action religieuse ne sera-t-elle pas toujours interprétée et jugée d'après l'action et l'intention politiques? Quel sera alors le fruit religieux? Quel temps prend-on pour l'appel de pareils auxiliaires, et à qui croit-on donner le change sur leur destination?
11 en est de même des missionnaires. Ce ne sont plus des prêtres que l'on voit en eux, mais des agens d'un parti ; ce ne sout plus les ministres d'un culte révéré , mais les ministres déclarés de la contre-révolution, au nom de la religion. Les missions actuelles ont perdu le caractère exclusivement religieux qu'avaient les anciennes missions. Lorsqu'elles furent établies en France, elles avaient pour objet principal quelques parties du royaume où l'on voulait diminuer le protestantisme-, le salut de ces âmes était leur seul objet. Les conversions étaient même liées à de grands avantages temporels -, depuis que le protestantisme avait cessé de faire un objet principal de l'occupation du gouvernement et des particuliers, les missions étaient devenues fort rares et fort peubruvantes. Depuis le concordat de 1801 , des missions eurent quelquefois lieu dans plusieurs diocèses de France. J'aime à me rappeler que j'ai du a une mission faite à Poitiers en
i8o5, les moyens de recréer des séminaires dont il n'existait pas un vestige dans ce diocèse, mais ces missions étaient purement religieuses, boruées à la prédication des vérités et des dogmes que la chaire chrétienne a toujours retracés, mais sans aucune excursion dans la politique, ni sans aucune application aux affaires du temps. Tout le monde en sortait édifié, plusieurs changés, aucun irrité. Depuis 181 4, tout a changé de face. La France a eu l'air d'un pays pris à l'entreprise pour être exploité missionnairement. Je voudrais, dans un sujet aussi grave, n'avoir à employer que des expressions nobles comme le sujet que je traite : on me pardonnera donc de dire qu'on aurait pu croire alors que la France était un pays à désinfecter, et que cela ne pouvait être fait que par des missions. En voyant cette invasion de tout le territoire , en entendant la doctrine , en considérant les pratiques usitées parmi ces missionnaires, on s'est étonné, on s est irrité, on s'est demandé si la France était sortie du christianisme depuis i8i4*, car il y était en pleine vigueur à cette époque. Par un progrès naturel dans toute contention des esprits, on a passé de l'étonnement, des murmures, à des choses plus sérieuses : on s'est vu attaqué , on s'est défendu avec des armes qui sont toujours préparées et disponibles , dès qu'il s'agit de la religion. Je ne
rappelerai et ne retracerai pas ce qui est trop connu. Je ne veux pas rouvrir les blessures qu'ont reçues des cœurs religieux-, mais je demanderai ce que l'on voulait, ce que l'on espérait, ce que la religion avait à faire dans tout cela. Je ferai plus; car je dirai ce qu'il y a à faire. Les missions ont commencé à petit bruit en 1 8 1 4 ) lCf» progrès se sont accrus, et le bruit avec lui. Depuis deux ans, les missions forment la moitié de notre histoire; un parti s'en est emparé. Le rapport religieux n'a plus été que la chose secondaire. Les imprudences, les indiscrétions , n'ont pas manqué; la conlre-révolution a été proclamée ; les missionnaires s'en sont déclarés les hérauts; ils ont prêté à cette allégation par une chaleur bien intempestive à maudire et le présent et le passé : on ne peut pas en séparer l'avenir. Les temples sont devenus les rendez-vous de deux partis opposés; la religion a été le prétexte, la liberté des cultes le moyen; une opposition terrible s'est manifestée aux dépens de la religion qui n'avait rien à faire dans tout cela.
Raisonnons des missionnaires comme des jésuites. Rendons justice à leurs vertus religieuses ainsi qu'à leur zèle ; je n'ai que des hommages à leur rendre sous ces rapports. Mais, nous traitons d'affaires, et, à ce titre, nepeut-on pas leur demander ce qu'ils veulent } ce qu'ils espèrent , ce qu'ils
attendent du temps ;^s'ils peuvent espérer faire illusion, ou prévaloir d'une manière quelconque, au milieu de tant d'yeux fixes sur eux et de tant d'intérêts alarmés par leur présence? Eh quoi ! le zèle religieux à lui seul serait-il tout, et la raison rien? Agir sans espoir de succès, agir avec la démonstration qu'une action doit retomber sur vous, est-il conforme à la sagesse ? Et qui doit plus la prendre pourrèglede sa conduite, que les ministres de la religion dans l'exercice de leurs fonctions? Les missionnaires devaient donc calculer si leur apparition produirait plus de bien que de mal à la religion; s'ils pouvaient échapper à tous les yeux qui les observaient; si , dans un pays qui compte onze millions d'hommes intéressés au plus grand résultat de la révolution, ils pouvaient se placer en opposition directe avec cette même révolution, et s'ils ne s'exposaient pas à faire confondre leur ministère sacré avec les moyens profanes dont les ennemis de cette révolution se servent contre elle. En vain ont-ils invoqué la liberté des cultes et le respect des temples. Cette liberté , ce respect ne sont pas le droit d'attaquer les intérêts d'autrui ; s'en servir pour cet usage, c'est les dénaturer, c'est renoncer à leurs attributs et a leur sauve-garde. Les missionnaires en ont couru la chance; ils ont fait courir les mêmes dangers à la religion. Elle a vu renouveler
les dérisions et les exhibitions affligeantes qui depuis long-temps avaient disparu du milieu de nous,, et qui appartenaient à des temps que l'on veut nous faire accepter pour modèles. La religion est sortie blessée de ce combat ; quelque? fruits recueillis de loin en loin sur ie vaste espace qu'ont parcouru les missions , ne compensentpas le mal qui a été fait. Celui-ci sera durable et ceux-là passagers. N
Semblables aux jésuites , les missionnaires devaient commencer par constater l'opportunité de leur apparition , et , au lieu de se roidir avec une opiniâtreté systématique, céder et se retirer en attendant le calme qui , leur permettant d'exercer leur ministère sans mélange avec la contrerévolution, leur aurait assuré tous ses fruits. Cette conduite aurait valu aux missionnaires et aux missions autant d,e considération et de succès permanent, que leur conduite opposée leur a valu de pertes de respect et d'espoir de succès à venir. Ils ont semé des épines, et ils en retrouveront les champs hérissés. Les missions pourraient trouver place en i83o-, en 1819, elles étaient unhorriblecontrc-sens. Le gouvernement, chargé du maintien de la tranquillité publique et non pas du règlement des consciences , devait les empêcher de naître, ou les arrêter à la première déviation des sujets purement religieux.
J'arrête ici ces douloureuses réflexions et ces fâcheux pronostics -, ils coûtent trop à présenter à ceux auxquels onne voudrait montrer que lescieux toujours ouverts. Mais ici l'austère vérité, l'obligation sacrée de servir sans songer à plaire comme sans craindre de déplaire, a dû seule se faire écouter. Un mal immense a été fait par les missions -, il était évident pour quiconque ne met pas ses idées propres a la place de l'état des choses. Je l'avais prévu et annoncé dans les quatre Concordats*, ces tristes augures se sont trop réalisés. Comme , par la nature des choses , de long-temps les affaires de l'Eglise de France , dont l'état est fixé pour un accord que les circonstances maintiendront pendant un long cours d'années, ne m appelleront plus à m'occuper du clergé dans des écrits publics , je n'ai pas dû laisser passer cette dernière occasion de lui donner une preuve de mon zèle à suivre toutes les faces de sa position, et à lui présenter les réflexions propres à servir la cause à laquelle tous mes vœux appartiennent comme les siens propres. Jamais je ne cesserai de souhaiter de voir le clergé dans une harmonie parfaite avec la nation , dont les intérêts religieux lui sont confiés ; jamais je n'éprouverai de plus douce jouissance , que lorsque je verrai des pasteurs si vénérables par leurs vertus, et un troupeau si distingué par ses lumières et par son
nombre , ne former qu'un coeur et qu'une âme. Mais, pour arriver à ce résultat si précieux et si désirable, deux conditions sont indispensables au préalable : la première, que le clergé se détache de la persuasion que la nation est irreligieuse et son ennemie, il a la preuve éclatante du contraire-, et, de plus, qu'il mette un terme aux déclamations, aux reproches, à tout ce qui irrite ou qui alarme-, la seconde, qu'il n'y a plus d'efficacité pour son ministère et de sûreté pour lui même, que dans la séparation complète avec les partis, et sur-tout avec la politique, que dans la retraite absolue et le séjour dans les temples. Là, il sera Le fort armé; ailleurs, il ressemblera au roseau du désert agité par les vents.
Ce sera lorsque le clergé de France aura rempli ces deux objets capitaux , qu'il recouvrera sa force et son influence, et qu'il sera redevenu vraiment utile et fort. On ne peut considérer sans douleur la position contradictoire dans laquelle il s'est mis, avec ce que le Gouvernement fait pour lui; car celui-ci fait tout pour le fortifier, tandis que, de son côté, le clergé fait tout pour s affaiblir. Aussi est-il vrai de dire qu'il a beaucoup perdu depuis i H i 4,1 intérêt qu'il inspirait alors a diminué. Cet intérêt ne se ravivera pas avec de* déclamations contre-révolutionnaires, pas plus que par une association intime avec un parti détesté de
îa France et redouté par elle. Le clergé ne réussira pas davantage en répétant ce que Ton trouve avec surprise et douleur dans la lettre adressée au Pape, le 3o mai 1819.... On y a introduit les mots de tyrannie et d'usurpation. Ces expressions doivent être à jamais bannies de la bouche de ceux qui ont servi Napoléon et qui ont reconnu son gouvernement. C'est se raviser trop tard pour s'apercevoir de la tyrannie et de l'usurpation, que d'attendre que le tyran et l'usurpateur aient disparu , et qu'on ait reçu les bienfaits d'un autre. Un seul rôle convient sur cet article, le silence; l'accusation ne peut avoir aucune convenance. La direction du clergé sera tournée plus avantageusement pour la religion et pour lui vers la France que vers Rome ; la première est tout pour lui, la seconde peu de chose : la préférence est due à la France sous tous les rapports.
La direction du clergé a été entame'e sans réflexion , poursuivie sans connaissance de cause : et d'un essai sans succès , il n'y a qu'un pas à une persévérance remplie de dangers.
Tout corps comme toute règle a ses exceptions; en traitant du clergé, on n'a en vue que la direction générale et l'esprit du corps, celui qui domine au milieu de lui. Jl existe un grand nombre d'honorables exceptions qui montrent,
dans le clergé, des hommes qui unissent de vîv< lumières à des vertus élevées, qui anobliraient toutes les associations dont ils feraient partie, et qui, comme Elie raontantau ciel, devraient laisser leur manteau aux héritiers de leur ministère. Ce ne sont pas ceux-là qui s'irriteront des vérités salutaires que le seul désir de servir a inspirées-, pour les autres, s'ils me retirent leurs bonnes grâces, fasse le ciel que ce ne soit pas aux malheurs prévus d'avance que j'en doive le retour. Il en est des corps comme des individus -, tous aiment cette espèce de flatterie qui consiste dans l'approbation et dans la représentation de 110s propres idées : on supporte avec impatience l'opposition qu'elles éprouvent. Un peuple célèbre dans les annales de la religion, importuné des reproches que lui adressait un prophète, lui demandait de substituer à ses lamentations des paroles mieux sonnantes à ses oreilles : Die nobis placentia, lui disait-il-, et pour se débarrasser de ses tristes pronostics, il le jeta dans une fosse. Tel est à peu près le salaire qui attend celui qui représente aux hommes la vérité, pour leur propre intérêt ; ils le haïssent et le regardent comme un ennemi. Mais ce n'est pas ainsi que doit juçer et sentir un corps dont la destination sublime est de montrer aux
tommes la vérité j revêtu par son ministère , de
la fonction de combattre les passions, il ne s'associera pas à elles; il écoutera donc les vérités qui lui sont présentées dans cet écrit, avec cette bienveillance éclairée, fruit des lumières et de la justice qui ne s'attache qu'aux services réels , et qui fait à la fois prévoir et craindre le prix auquel est mis toute flatterie.