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CHAPITRE XXVII

Querelle du pape et de Napoléon. — Explications préalables. — La cour de Rome.

Nous voilà arrivés à une époque bien différente de celle dont le tableau vient d'être exposé. Les pouvoirs unis pour ramener en France la paix sur les pas et sous les auspices de la relig:on vont se diviser, se heurter, se terrasser. La noire discorde va semer ses ombrages dans tous les cœurs; la main qui avait placé une couronne sur le front de Napoléon, va lancer contre lui l'anathème. Dans cette lutte d'un vénérable pontife, contre un guerrier jeune et bouillant, il semble voir le vieux Priam lançant contre le fils d'Achille le trait que le poète représente suspendu sans force au bouclier de Pyrrhus. L'histoire rétrograde, et nous reporte au temps où Charles- Quint retenait le pape captif à la vue de sa Rome saccagée. D'où ce grand changement est-il provenu ? Pourquoi ces combats etcett^ suit* de violences qui ont tant contribué à faire revenir la France et l Lurope des senti-

mens que toutes les deux avaient professés pour Napoléon?

Cette partie de notre histoire n'a pas encore été touchée , et je regarde comme un devoir de faire tourner au profit de mes contemporains et de l'histoire, les connaissances que ma position m'a procurées, ainsi que les observations personnelles que cette même position m'a mis à portée de faire. Le lecteur impartial jugera s'il peut se fier à mes récits, et adopter mes conclusions. Je ne serais pas entendu par une simple exposition des faits; je sens le besoin de la faire précéder par plusieurs explications qui donneront le fil de cette affaire , en faisant connaître la position et le caractère des acteurs, les mobiles secrets auxquels ils ont obéi et dû obéir, en assignant les diverses époques de ces mêmes actions , ainsi que les modifications que la marche du temps a dû y apporter.

Tâchons d'échapper au défaut qui rend un grand nombre d'histoires inintelligibles. Des faits bruts, sans généalogie, sans ascendans comme sans descendans, s'y trouvent présentés à un lecteur qui ne sait à quoi se rapporte ce qu'il voit se passer sous ses yeux ; autant

vaudrait l'apparition de ces fantômes qui s'éyaporent, pour ainsi dire, et vont se perdi e dans la coulisse opposée à celle par laquelle ils ont fait sur le théâtre une apparition aussi inattendue que fugitive! Ce n'est point ainsi que l'on parle à l'esprit, et que l'on peut se flatter d'y déposer des souvenirs.

Il faut donc que je présente ,

i°. Les dispositions réciproques du pape et de Napoléon, l'un à l'égard de l'autre;

2°. Le tableau de la cour de Rome ;

3°. Le caractère du papePie VII, caractère absolument défiguré jusqu'ici, et tracé à contre-sens;

4°- I^es deux époques de la captivité du pape , chose qui n'a pas encore été indiquée, comme les deux époques de sa conduite;

5°. La conduite personnelle et comme indépendante de Napoléon dans les affaires de la religion, et celle qu'il suivit après avoir pris conseil : deux choses très-différentes et encore inobservées ;

6°. Les dispositions mutuelles de Napoléon et du clergé, à l'égard l'un de l'autre.

Ces préliminaires épuisés , je rentrerai dans le récit des laits , dont alors l'intelligence

ne coûtera plus aucun effort. Le chemin sera un peu plus long, mais plus sûr; et lorsqu'on est arrivé , qu'importe quelques pas de plus? Je me voue avec d'autant plus de confiance à l'indulgence du lecteur , que je ne sais présenter aux autres que ce que j'entends bien, et que j'ai cherché scrupuleusement à m'expliquer à moi-même tout ceci , avant de venir le lui présenter.

Il s'agit de l'histoire et non point de logogriphes.

De la Cour de Rome.

L'ordre naturel de cette exposition, et pour ainsi dire, de l'instruction de cette affaire, parait exiger de commencer par le tableau de la cour de Home.

Il faut la considérer, i° sous le double rapport de la religion et de la politique. L'ie est le centre de la religion , il est vrai ; mais elle estime Cour, par conséquent, une aggrégation d'hommes qui se régissent d après des principes de conduite analogues à leur nature propre et àleur position politique. Car , dès qu'il y a cour, religieuse ou autre, il y a politique. Il n'en exista jamais sans ces règles de conduite que l'on appelle la politique.

a* Il faut dire quelle a été la direction de Rome dans le cours varié de la révolution.

Loin , loin d'ici , loin à la fois deux choses que l'on rencontre toujours, lorsqu'il est question de la cour de Rome, l'irrévérence ou la superstition! Tenons- nous à distance égale des esclaves, avec leurs fronts abaissés et leurs yeux fixés en terre } comme des hommes irréligieux, avec leurs regards provocateurs ou effrontés.

Dans tous les cultes qui ont successivement rempli l'univers, aucun n'a présenté rien de pareil à la cour de Rome.

Quel autre pourrait montrer cette chaîne dont le premier anneau se rattache à une chapelle de hameau, et le dernier auCapitole? Jamais tant de grandeur n'appartint à aucun culte ! Pour excuser à la fois les excès des maîtres de ce trône , et les excès d'adoration qu'il obtint, il suffit de montrer son élévation et sa splendeur. En le représentant comme l'ouvrage de Dieu même dans l'intérêt de la religion, les papes ont parlé le langage qui convenait à eux-mêmes et à leur temps: il suffit à l'homme pensant de se borner à s assurer de ses proportions véritables, sans

rechercher la première origine, pas plus que ses effets dans un long cours de siècles. A cet égard, les apologies comme les critiques n'auraient pas d'utilité. Qu'importe quelle ait été l'ancienne papauté, et les papes du dixième siècle? Ce sont des sujets de déclamations, sans instruction, et rien de plus. Partons d'un fait : la souveraineté religieuse et politique réuniedans lacourde Rome. On voit de suite deux intérêts et deux directions. Le premier de tous les sanctuaires, et le dernier des pouvoirs mondains : le chef de la religion toujours commandant, et le prince politique presque toujours réduit à supplier ; une Cour et des prêtres, des intérêts terrestres et des mains désarmées pour les défendre. Tout cela est fort singulier en soi-même, mais tout cela existe. Il a fallu d'un côté beaucoup de talent pour soutenir cet édifice fragile , et de l'autre beaucoup de complication dans la politique pour qu'il fût toléré ; car si depuis six cents ans, l'Europe n'avait compté que trois à quatre grandes puissances, si même l'Italie n'eût été partagée qu'en deux souverainetés, depuis long-lemps il en serait fait de la cour de Home. On l'a vu , quand Napoléon a été le

maitre de roccident de l'Europe. Cette cour na dû son maintien qu'au morcélement de de l'Italie en petites souverainetés, et aux jalousies que les grandes puissances ont toujours eues entr'elles. Les papes ont profité avec art de l'appui des uns contre les autres , ils ont été maintenus non pas pour eux, mais contre d'autres. Pour compléter l'imbroglio, c'est à Rome, au siège de la religion, que le centre de la politique se trouvera établi.

Lorsque la cour de Rome était la première du monde en lumières, elle devait au nom de ces mêmes lumières dirigerl'Europe,carlalumière a eu et aura éternellement le privilège de diriger: mais depuis que la lumière brille d'un éclat égal dans l'humanité, comme dans le firmament, on ne voit plus à quoi se rapporte cette suprématie politique attribuée à Rome. Le pouvoir lui a encore plus échappé que la lumière, car pour celle-ci elle n'a perdu que le privilège ; à quoi donc revient cette attribution de la politique à une cour qui n'a plus aucun moyen particulier d'y influer? Les clercs dirigeaient les tribunaux français, lorsqu'eux seuls en France savaient lire : depuis que tout le monde lit comme eux, ces tribu-

naux sont redevenus la propriété de l'ordre civil, comme le demandait la raison.

A Rome paraît une monarchie élective, absolue par le principe, tempérée par les mœurs nécessaires du souverain. L'Évangile et l'opinion interdisent à un pape de vouloir tout ce qu'il a le droit de pouvoir. Là , les mœurs forment le contrepoids qu'ailleurs les lois établissent contre l'excès du pouvoir.

Une cour placée sur les débris de Rome, nourrie dey souvenirs de la grandeur de la ville éternelle, comme de ceux de sa propre puissance, affectera la grandeur, s'appellera la Cour, comme l'ancienne Rome s'appellait la ville; elle employera un langage imposant, qu'elle saura rendre altier, lorsque les circonstances en permettront l'usage ; elle sera fière avec les faibles, soumise avec les forts. Un monarque grand par une opinion convenue, faible par la réalité, se soutiendra, se dirigera à l'aide de maximes et d'usages, comme la Chine se gouverne par les cérémonies.

Un Etat désarmé, en contact avec beaucoup d'autres qui sont armés, aura continuellement besoin de négocier ; il le fera pour lui,

il le fera encore pour les autres, pour ne pas rester effacé. Là même où il ne peut intervenir activement, il voudra se faire consulter à défaut de pouvoir se faire redouter : cet Etat ayant un grand nombre d'intérêts à ménager, clans des pays divers, aura besoin de nourrir dans son sein une multitude d'agens studieux, subtils, souples, héritiers du dieu au double visage, qui, dans Rome antique, ouvrait et fermait à la fois Tannée. Ces agens devront s'exercer à assouplir leurs membres pour pénétrer plus facilement dans tous les détours de la politique.

Une cour qui a des intérêts communs avec ùn grand nombre d'autres cours, sentira continuellement le besoin d'une impartialité au moins apparente, propre à la faire rechercher partout. Siège du père commun des fidèles, elle étalera les sentimens de tendresse que la nature commande au père envers tous ses enfans. En satisfaisant ainsi au devoir de la nature, elle soignera ses intérêts qui lui prescrivent de ne point se priver de l'appui d'aucun des membres de sa famille adoptive. Une cour qui n'a de force que par l'opinion, de sauve garde que dans la tradition du rcs-

pect, qui parle peu, qui peut avoir à craindre de faire parler, qui discute moins qu'elle ne commande, qui s'enveloppe dans les ombres du passé pour se défendre des prismes décompositeurs du présent, une telle cour doit être immuable, pour faire croire qu'elle est infaillible. Que tout change autour d'elle, l'immutabilité , semblable à ces pierres antiques destinées de tout temps à fixer les démarcations des territoires, arbitres certains et témoins inébranlables delà propriété, l'immutabilité, dis-je, est toujours là pour raffermir sa propriété, et consolider son autorité. Elle est comme l'axe sur lequel tourne la roue du monde, sans que lui - même éprouve aucun ébranlement. C'est sur ce ferme pivot que la cour de Rome a traversé les siècles, et bravé leurs vicissitudes. Elle se complait dans les profondeurs d'un silence religieux, elle en sort avec l'autorité des oracles, et quelquefois avec leur ambiguïté; elle attend beaucoup du temps et sait se confier dans cet auxiliaire favorable dont elle a tout reçu; mais lorsqu'enfin elle a parlé, sa parole n'est plus seulement empreinte dans la mémoire, comme l'est celle de l'homme,

mais de plus elle est gravée sur l'airain; ce qu'elle revêt de sa signature est scellé de sept sceaux; toujours immuable et fixe, rapportant tout à la durée, comme le dieu Terme, clic laisserait tout l'Olympe changer de place et conserverait la sienne. Rome ne recule pas: 1 dites ce quelle fût devenue , si elle avait reculé nue fois, avec un seul, avec les changemens d'intérêts, d'opinions 3 ou de position de chacun. Rome nerecuïe pas, parce qu'elle veutdurer, et qu'elle veut vivre. Rome ne recule pas , parce qu'elle sait que derrière elle se trouve toujours un abîme, et devant elle mille mains prêtes à l'y pousser. Son immobilité fait sa stabilité. Rome ne recule pas. Eh bien ! retenez ce mot; et lorsque vous aurez à transiger avec elle, gravez en tète de vos contrats: Borne ne recule pas. Si vous oubliez de le faire ; un jour ou l'autre vos embarras vous en feront souvenir; mais gardez qu'alors il ne soit trop tard.

Lorsque la monarchie est élective, et que les degrés pour arriver au premier rang sont comme assignés par la hiérarchie des places, l'ambition est avertie de meilleure heure, et tout le monde appelé également à la satisfaire

peut, dès l'entrée de la carrière, se croire, comme le pâtre de Montalte, destiné à devenir un autre Sixte-Quint. La perspective de la papauté et du chapeau, ouverte à tout le monde, a rendu les Italiens ambitieux en corps de nation, en masse. Tout le monde peut devenir pape. Il n'est enfant de l'Italie qui , une f fois inscrit dans la milice ecclésiastique, à quelque titre que ce soit, ne puisse répéter ce mot de Sixte-Quint, auquel, dans l'humilité de sa première condition, une bouffée d'orgueil avait attiré la demande : si donc il prétendait devenir pape ? Eh! pourquoi pas, réponditil , du fonds de cette ame altière qui semblait s'essayer et trahir son secret dans l'éruption imprévue de cette fierté native. A Rome, tout est de commencer, de se placer auprès d'un prélat accrédité, d'atteindre à la prélature qui y est fort multipliée. Alors la route est devant vous, un poste mène à l'autre; mais à la différence des autres carrières dans lesquelles c'est le dernier pas qui coûte le plus, à Rome c'est le premier. C'est ce qui fait que si les talens sont communs à Rome, ils n'y sont pas fort éclatans. Une certaine connaissance des hommes, des choses, et surtout

du terrain est seule requise, et suffit pour taire aboutir. L'ambition qui ailleurs commande le développement des talens et leur exposition au grand jour, à Rome, au contraire, suggère de les tenir voiles, en quelque sorte, pour que leur éclat mitigé ne blesse pas trop les yeux de l'ombrageuse envie. J /ambition qui partout ailleurs renverse les remparts, à Rome, préfère la mine, et n'avertit que par son explosion. C'est un ennemi qui s'introduit dans la place par une route souterraine, et qui, après avoir mis son art à cacher sa marche, ne se découvre qu'en arrivant. Aussi, cette obligation de se déguiser , soutenue pendant des siècles , et passée en usage général, a-t-elle donné au caractère italien , et particulièrement à celui des Romains modernes, cette apparence de fausseté que la profondeur des révérences , la prodigalité des protestations , les caresses du regard, redoublent plutôt qu'elles ne la dissipent, qui commandent les précautions, et qui font que l'on ne sent point de sincérité dans la main qui serre la votre. Depuis Sylla et Tibère on a travaillé à la dégradation du caractère romain. La franchise, comme à l'or-

dinaire, s'est enfuie avec la liberté : la souplesse a remplacé la droite attitude des anciens maîtres du monde, et dès qu'ils ont cessé de dominer leurs semblables, ils ont désappris à les regarder en face. La noble ingénuité de l'ancienne Rome a fléchi sous les fardeaux redoublés de despotismes tour-à-tour insensés ou furieux; sous celui des variations de maîtres donnés par tous les périples jadis esclaves de Rome, des combats des factions bannissant toute sûreté, exposant à de longs et implacables ressentimens, de souverainetés trop partagées pour avoir rien d'élevé ; sous celui de superstitions sans nombre, devenues les seules institutrices des peuples; et de plus, au faîte de toutes ces causes de dégradation, sous celui d'une cour forcée de vivre de précautions, et de se recruter d'intrigues. A Rome, la prélatine et la pourpre sont tout; elles ont comme effacé Tépiscopat. La partie mondaine de cette cour a ainsi surmonté la partie religieuse ; la préiature est la route des grands honneurs et du pouvoir, avec quelques degrés supérieurs des ordres monastiques dont Rome est comme la métropole. La cour de Rome a affaibli sys

témaîiquement l'épiscopat pour le dominer plus facilement; elle a multiplié les sièges , parce qu'un grand nombre de faibles n'équivalent point à quelques forts; elle a traité les évêques comme les rois traitèrent les grands vassaux. La prélature faisant partie du gouvernement de Rome, est, à l'égard des évèques, comme les anciens premiers commis, jadis si puissans et si impérieux à Versailles, étaient à l'égard des militaires de terre et de mer, ou des financiers de province.

Une grande souveraineté, telle que celle dont Napoléon avait donné l'ébauche à l'Italie, est seule capable de remédier au mal invétéré dont on a tracé le tableau. Affaibli, oblitéré par les gouvernemens, le caractère italien ne peut se redresser qu'à l'aide de la même cause qui l'a affaibli, par les gouvernemens : mais pour cela il faut que ceux-ci aient de la grandeur. Avec de petites souverainetés, les enfans de Romulus ne seront jamais rien de plus que les italiens de Rome ; comment se flatter de récréer de grands peuples avec dix souverainetés surmontées d'une cour cauteleuse et monastique ? L'arbre ne peut pas porter des fruits étrangers à la sève

que la greffe fait circuler dans ses diveis canaux.

Je ne me pardonnerais pas à moi-même de faire entrer dans un tableau de la cour de Rome, aucune de ces odieuses imputations que l'ignorance, la haine, ou bien l'irréflexion se sont complues à lui prodiguer (i). Il n'est point de cour qui ait été plus noircie , et c'est avec douleur comme avec scandale que Ton a vu des chrétiens parler de la cour de Rome, comme souvent ils n'auraient pas fait de celle de Constantinople. Le sentiment des convenances n'est pas celui qui domine dans la majeure partie des gens qui se mêlent d'écrire.

(ï) On verra plus bas la lettre de M. l'abbé Salomon, évêque in partibus d'Otliosia, envoyé à Rome en 1814, en qualité d'auditeur de R.ote ,. quoique la place ne fût point vacante. Par là on sera à portée de juger les succès que l'on est fondé d'attendre d'hommes qui se présentent à des cours, sous des auspices aussi favorables que ceux que ne peuvent manquer de produire des expressions telles que celles dont ce négociateur se servit à l'égard de la cour de Rome , lorsqu'elle a eu connaissance des gracieuses couleurs sous lesquelles M. l'aspirant à la rote la dépeignait.

La cour de Rome a ses vices parce qu'elle est composée d'hommes, parce qu'étant une Cour elle doit avoir les vices des Cours : où se trouve celle qui en est exempte ? Mais il faut observer à l'honneur de celle de Rome, que si les vices des autres cours sont pour ainsi dire de leur création et de leur choix, les siens sont de son institution même , et de sa position contrainte au centre d'un monde dans lequel elle est à la fois la première et la dernière, la plus faible et la plus forte, la plus mobile dans les chefs et la plus fixe dans les choses, la plus accessible à l'ambition, comme la plus attrayante dans le but de cette ambition qui cependant s'y trouve la plus circonscrite dans les moyens d'en obtenir le but. Voyez et prononcez : mettez à sa place les cours et les courtisans de tous les pays, et dites si vous trouverez ailleurs beaucoup d'hommes pluséminens en savoir et en vertus, plus de souverains qui, avec des mains désarmées, aient su mieux garder leurs frontières; qui , avec des moyens aussi bornés et des règnes aussi fugitifs , aient fait d'aussi grandes. choses,et élevé des monumens plus imposons ? Dites si nulle part la politique fut plus fidèle

à ses maximes? enfin, si pendant que les grands règnes du dernier siècle illustraient les trônes de Russie, de Prusse et d'Autriche, Home ne défendait pas seule le midi de l'Europe de l'éclipsé de la royauté, en soutenant son éclat par la manière dont régnaient les Benoit XIV, les Clément XIV, les Pie VI? Avec des princes tels que ceux-là, Rome peut se présenter avec assurance aux yeux de l'Europe, et braver les comparaisons.

Dans le cours de la révolution , il en a été de la cour de Rome comme de toutes les autres cours. On s'y divisa sur la manière de la considérer , de s'en défendre et de la combattre. Comme dans tous les cabinets, deux partis se formèrent; l'un pour le rigorisme et un éloignement absolu de tout ce qui se rapportait à cette révolution maudite, fille d'une mère détestée, la philosophie: l'autre pour une modération et une condescendance commandées par les circonstances, en sachant obéir au temps. Ainsi, pendant que dans les cours que Ton pourrait appeller militaires, il n'était question auprès d'un parti , que d'extirper par le fer et par le feu, à Rome un semblable parti ne parlait que

d'anathèmes : d'autres plus modères , c'est-à dire plus éclairés, car qui dit modération dit lumières , jugeant que les anathèmes n'opèrent que sur ceux qui commencent par s'y soumettre, et glissent sur les boucliers de l'incrédulité ou de la désobéissance . voulaient en retenant ces armes incertaines dans les arsenaux de Rome , leur substituer des mesures plus indulgentes et plus voisines de la conciliation , en n'exposant pas des enfans égarés à déchirer le sein de leur mère. On implorait le secours de ce temps dont tant de fois on avait éprouvé l'heureux appui. Fie VI marcha sur cette ligne. Sûrement, de son temps , il ne manquait point de vapeurs propres à grossir les foudres que ses mains auraient pu lancer. Il les retint prudemment et lit bien. Car qui auraient-elles frappé? qui auraient-elles contenu? et si,jw malheur, elles fussent tombées au milieu d'un peuple contempteur, encore plus qu'effrayé, comme cela ne pouvait manquer d'armer, c'était les perdre à jamais dans l'esprit des hommes. Les adversaires de la cour de Rome ne demandaient pas mieux que de la voir hasarder sa dernière ressource , par cette démarche ré-

trograde dans l'esprit du temps. C'eût été un singulier combat que celui des foudres de Rome, et des décrets philosophiques d'une assemblée aguerrie contre les antiques frayeurs qui subjuguaient ses pères. Tel le navigateur parcourant l'Océan d'un vol hardi , ne craint point d'assaillir par les détonations redoublées des foudres dont l'art a garni les flancs de son vaisseau , la nue qui le menace, et la faitfuir devant lui après lui avoir fait lâcher les feux qu'elle recélait clans son sein entr'ouvert. Pie VI sentit le danger , et l'évita avec une sagacité de prudence qui n'est pas une des choses qui honorent le moins à la fois son caractère et son esprit. Lorsque , d'embûche en embûche, il fut tombé à la discrétion de ses ennemis, son discernement et sa douceur ne se démentirent point : il sût contenir également son ressentiment propre et des conseillers imprudens. Les blessures faites à son cœur n'égarèrent point sa raison qui lui montrait distinctement que, pour conserver aux armes de Rome quelque considération , il fallait les laisser reposer, et en remettre l'usage à des temps meilleurs. Rien n'était plus judicieux que cette manière de

voir. Elle contrariait beaucoup celle du parti immodéré , auquel était réservé un funeste triomphe, lorsqu'il réussit à engager Pie VI dans la ligue italienne qui se forma contre la France en 1796. Depuis long-temps et dans tout le cours de la guerre, les agens anglais n'avaient point cessé de parcourir l'Italie pour l'ameuter contre la France. En 1793 , ils avaient interdit la neutralité aux petits Etats de cette contrée : on n'a point oublié de quelle nature étaient les ordres qu'à cette époque ils intimaient au nom de leur cour à Gènes et à Florence. Lorsqu'en 1796 l'année française envahit l'Italie supérieure et menaça le reste decette contrée, l'occasion parut trop belle pour être négligée ; à la voix de l'Angleterre, au nom des dangers de la commune patrie, on poussa sur le champ de bataille des guerriers bien peu faits pour y paraître, comme bien étonnés de s'y voir. I ne cohue de petits princes, de pauvres soldats, de chefs plus pauvres encore, osèrent descendre dans oette arène inégale, et braver l'épée puissante qui venait de trancher les nœuds qui unissaient Vienne et Turin ^ cette épée devant laquelle fuyaient épouvan-

tés, ou tombaient captifs avec leurs légions, les chefs que l'Autriche dirigea successivement contre Napoléon. Envisager ces faibles adversaires et les renverser fut une seule et même chose : jours de grandeur et de gloire, jours d'audace et de génie, de perspicacité et de politique, destinés à consoler la riante Ausonie de sa longue servitude , et à lui préparer un rang parmi les nations ! espoir trompeur, aurore d'un bonheur trop tôt évanoui, auquel de mauvais calculs devaient faire succéder un retour pénible à un nouvel assujétissement rendu plus cruel par la jouissance de quelques instans de liberté! Pie VI expia par le traité de Tolentino sa condescendance à des conseils qui n'étaient point à la hauteur de son génie. Ses conseillers lui coûtèrent la perte des trois légations, les trésors gardés depuis Sixte Quint, avec une partie des ornemens du Capitole,et n'en demandèrent pas moins le salaire de leurs bons offices, appelant comme à l'ordinaire leur déraison des principes , et leur malencontreuse maladresse de la fidélité.

Là se marquèrent deux choses aux yeux de tout observateur. La première que la cour

de Rome rloit vivre dans la séparation amollie de toute autre puissance. Avec une existence à part de toutes, elle ne doit entrer dans l'action d'aucune, et se borner à La sienne propre. Trop faible pour rien empêcher, aucun veto politique ne pouvant lui appartenir en propre, incapable de fortifier aucun parti , que Lui reste-t-il à faire, sinon de s'occuper de sa préservation seule , loin de tonte connexion avec autrui, et de toute collision entre les autres : car en cas de dépouilles à partager, que peut-elle attendre? en cas de dépouillement à subir , que peut-elle éviter ? C'est ce qu'elle éprouva et dut bien reconnaître à cette époque désastreuse. Ceux qui l'avaient mise dans l'embarras ne l'en tirèrent point, ne lui rendirent ni Ses provinces ni s m argent, ni ses monumens. Trois semaines d une guerre ridicule lui coûtèrent ce que sa sagesse avait conservé pendant plusieurs siècles.

La seconde réflexion qui se présenta alors fut suggérée par le résultat du mélange du spirituel avec le temporel. Rome s'était année, la guerre avait été faite, on était battu, on fuyait de toute part, les murs sacrés allaient

être envahis, il fallait arrêter le vainqueur; on mit à ses pieds trois provinces pour rançon. Tel est la force de la guerre , c'est au vaincu à payer les frais; il semble que l'on ne vient pas sur les champs de bataille pour invoquer la religion. Eh bien! dès que cela fut fait, les cris s'élevèrent contre le dépouillement de la religion ; on répétait des allégations vulgaires contre l'inaliénabilité des biens consacrés, contre le sacrilège commis en touchant à ces terres sacrées. Cette méthode a constamment été suivie, en cas d'attaques ouvertes ou cachées. Quel égarement ! quel étrange langage ! Et que prétendait - on faire en s'adressant avec cette confusion intéressée d'idées, à des hommes qui ne pouvaient y voir que les cris de la faiblesse malveillante, et par conséquent un sujet de risée! A l'époque du concordat de 1801 , le parti exagéré s'opposa fortement ; il eût laissé la religion périr en France, comme voulaient le faire les évêques français , qui , bien à couvert par le pas-de-Calais,deLondresanathématisaient Paris, bornant tous leurs secours pour la religion, à ce charitable appui : car les exagérés de tous les pays ne font qu'un, Ce parti ne compte qu'une tète,

qu'un cœur et qu'une voix. M. le cardinal Brancadoro m'exposait à Paris, que si le concordat de 1801 eût été négocié à Rome, il n'eût pas été adopté : en ce cas , il faut bénir le choix du lieu de la négociation ; car Rome perdait à la fois un beau titre de gloire et un beau fleuron de sa couronne.

On dut ce choix, du côté de Rome, aux lumières supérieures de M. le cardinal Consalvi , de ce prélat qui était réservé pour rendre encore à Rome et à la chrétienté , d éminens services. Ce même parti s'opposa tant qu'il put au voyage du pape en France. Il reprit alors de l'influence par les mobiles qui seront exposés plus tard. C'est lui qui , au retour de France, fit adopter au pape cette ligue d'opposition directe qui le perdit, et d'après laquelle , sans la guerre de Russie, les funérailles de la cour de Rome étaient sonnées à jamais. C'est ce même parti, car on retrouve partout sa fatale influence, qui, au retour de sa captivité, arracha au pape la mesure menaçante pour le monde entier du rappel avorté des Jésuites; mesure qui annonçait à l'Europe la reprise d'un système éloigné de l'esprit pacifique qui appartient

au pape, d'un système perturbateur, incompatibleavec l'esprit du temps, et par-là même menaçant pour la tranquillité des États et la paix des esprits; car le repos des uns est inséparable de celui des autres. Heureusement la sentinelle n'était point endormie; le cardinal Consalvi veillait , et à sa voix les nouveaux assaillans du Capitole ont été dispersés. La paix est revenue sur les pas de sa compagne ordinaire, la raison. Puissent-elles y rester long-temps au timon des affaires !

Dans tout ce qui va suivre, relativement à la cour de Rome, il faut ne pas perdre de, vue les distinctions qui viennent d'être établies, pour savoir à quoi Faction se rapporte , et rendre à chacun suivant ses œuvres.

Je passe maintenant au chef même de cette Cour.

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