CHAPITRE XXVIII
Pie VII.
L'astre qui avait éclairé la cour de Rome dans le long cours d'un règne qui égalait en durée celui même du prince des apôtres, venait de s'éteindre. Pie VI n'était plus; une terre étrangère gardait sa cendre dont l'absence redoublait le deuil de Rome. Quelquefois un doux crépuscule succède à ces jours dans lesquels le soleil a prodigué tous ses feux : ainsi, la constante séréuité des douces vertus de Pie VII vint remplacer les brillantes qualités de Pie VI : par lui, la religion et Rome virent à la fois leurs bonneurs varier et s'accroître. La nature avait répandu sur la personne du premier tout ce qui peut mettre le mieux en barmonie la dignité de l'homme avec la majesté du trône, le caractère divin du pontife avec l'extérieur imposant du souverain. La personne du second est empreinte du charme dune douceur ingénieuse et attrayante. Pie VII portait avec lui quelque
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chose de la grandeur des anciens maître* du Capitole ; on sentait en le voyant que sa place eût été marquée au milieu des triomphateurs comme à la tète du sacré collège.
Pie VII, moins imposant, montre le repré sentant de celui qui a dit à tous les hommes d'apprendre de lui qu'il est doux et humble de cœur. Pie VI avait plus l'air d'un souverain, Pie VII a plus l'air du père des chrétiens, et si la figure pouvait se substituer comme la dignité, on voudrait que celle de Pie VII devînt l'effigie constante de la papauté. La stature de Pie VII est moins haute que celle de son prédécesseur. Mais, qui a empreint ses regards de cette expression céleste qui n'appartient qu'à lui? Par fois un doux sourire épanouit son visage; un charme inexprimable s'y répand alors, et s'épanche sur tout ce qui l'entoure. J'ai souvent eu l'honneur de l'approcher. Je n'ai jamais rencontré sur un autre front ce qui se passe sur le sien, lorsqu'il se livre à des récits qui semblent lui plaire , qu'il aiguise du sourire le plus lin, et qu'il anime de regards qui en disent plus que toutes les paroles dont ils pourraient être
accompagnés (i). Ses yeux doucement levés vers le ciel semblent s'animer de ses feux, et se teindre de ses rayons, et dans cette délicieuse position, il pourrait fournir au peintre un modèle pour l'extase.
Je craindrais d'être accusé de plaisanter, si je m'amusais à louer un pape sur sa piété. 3e ne parlerai donc de celle de Pie VII que pour faire remarquer que la sienne, quelque grande qu'elle soit, n'a rien d'affecté, de dur, d'exclusif, et qu'il enseigne par elle ce que la piété personnelle doit être pour chacun sans en incommoder les autres.
(i) Le pape narre à merveille, il se délecte à raconter quelques anecdotes sur des personnages ou sur des faits de Rome, d'Imola. . .À Savone il se plaisait à parler du général Hullin qui avait commandé à Iraola, ainsi qu'à peindre les frayeurs que faisaient éprouver alternativement aux liabitans d'Imola les troupes françaises et autrichiennes. Surtout il rappelait avec plaisir les offres que le capitaine d'une frégate turque lui avait faites de le convoyer de Venise à Ancône , lorsqu' après son élection il se rendit par mer dans ses Etats. ... Si la personne du pape est infiniment vénérable, sa société doit être trèsgracieuse.
Pie VII, nourri dans les cloîtres, a conservé la simplicité et la modération des goûts qui convient à un état d'abnégation du monde et de retraite. Professeur de théologie dans un couvent de bénédictins dont il est membre, et cet ordre a généralement fait porter ses travaux sur des recherches savantes, plus que sur la théologie proprement dite, sa science scholastique a dû prendre la teinture de renseignement qu'il avait reçu, et qu'il a donné. Sur le siège d'Imola, il préluda aux vertus douces et bienfaisantes qu'il a développées sur le trône pontifical. C'est une de ces ames dont le changement de condition n'altère point la sérénité, et que les grandeurs environnent, sans les troubler. Lorsque la guerre eut donné son diocèse à la nouvelle république italienne, et que le pape Pie VI eut cédé cette portion de ses Etats par le traité de Tolentino, Pie VII ne s'amusa pas à discuter, ni à incidenter sur la nature de cette transaction, mais occupé uniquement de la sûreté et de la régularité de son troupeau, laissant le monde à qui de droit, il adressa à ses brebis une instruction dont une double malveillance, comme une épée à deux tran-
elians, a cherché à tirer parti contre lui (r), tandis que l'on n'y rencontre que des maximes parfaitement conformes aux règles de la religion et de la raison. Dans cet écrit, Pie VII ne s'occupant point d'un changement politique dont il n'est point l'auteur, et qui n'est pas de sa compétence, se borne à rappeler son troupeau à l'observation des règles et des verdis qui, dans le nouvel ordre, sont propres à assurer son bonheur; et, chose remarquable, 1 mandement de l'évèque d'Imola est parfaitement d'accord avec l'esprit des lois, et comme Montesquieu , il assigne la vertu pour principe à la république naissante. Pie VII, donna les soins les plus généreux à la con-
(i) Cette instruction est intitulée Homélie du citoyen cardinal Chiaramonti , éveque d 'lmola , adressée au peuple de son diocèse, dans la république cisalpine , le jour de Noël 1797.
J'invite à lire cette pièce: elle est infiniment honorable pour Pie VII. On a cherché à jeter du ridicule sur le titre de Citoyen; on doit se rappeller l'époque de la publication de cette lettre. Les autres titres étaient interdits. Le concordat de 1801 laisse aux évêques de France l'option enfre les titres de Monsieur ou celui de Citoyen: cela n'est fait pour arrêter personne.
servation des mil S 'aires français que les chances de la guerre laissaient dans Imcla, exposés à beaucoup de dangers. Cette humaine conduite, malheureusement trop nouvelle dans ces contrées, fut le principe du premier rapprochement entre lui et Napoléon. Celui-ci fonda de l'espoir snr un cœur qui se montrait généreux. Par là, il fut disposé à lui faciliter la rentrée dans ses Etats, après son élection qui venait d'avoir lieu à Venise. Très-peu de temps après, les négoeiationspour leconcordatfureni entamées. Tant qu'il régna de l'accord entre Pie VII et Napoléon, il ne manqua point d'hommes, qui en haine du second accusaient le premier de connivence avec lui, heureux lorsqu'ils consentaient à s'arrêter aux qualifications d'aveu^ glement ou de faiblesse; mais en revanche, dès qu'ils furent ennemis, les acclamations n'eurent plus de bornes : alors tout fut porté aux nues, un héros seul resta, le pape disparut, on en fit un mur d'airain, chacun s'empara de Pie VII comme de sa propre machine de guerre contre Napoléon. Voilà bien le langage des passions; avec elles nulle composition, tout extrême : à les entendre le pape ne céderait jamais, ni sur rien ^
plutôt tout braver, tout souffrir, laisser tout périr 3 même un peu de martyre, à condition de ne faire qu'y assister, paraissait à ces narrateurs un trait fait exprès poi:r compléter leurs tableaux. Ainsi, l'on a entendu appeler à des déchiremens intérieurs , prononcer le nom affreux de guerre civile, par des hommes qui avaient pris leurs sûretés contre leurs atteintes. Eh bien! rien de tout cela n'existait que dans l'imagination des peintres de ce tableau. Ils ne s'apercevaient point qu'ils prêtaient au pape un caractère passionné et irréfléchi qui est précisément l'opposé du sien: ils ne s'apercevaient point qu'ils lui prêtaient un héroïsme faux dont il n'a nul besoin, et qui est fait pour dénaturer le caractère de rectitude du jugement de Pie VII. Le pape n'a été ni dur ni complaisant; ce qu'il a reconnu être faisable dans la ligne de ses devoirs sacrés, dans celle que les circonstances traçaient devant lui, et qui menaient au bien, il Ta fait. Il a combattu, quand il fallait combattre , il a cédé lorsque le combat lui a paru manquer de signification, et l'avoir perdue. \insi procède la raison. Pie Y1I fût mort mille fois avant d'accepter rien qui fût inae-
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ceptable; Pie VII a eu le bon sens d'accepter ce qui pesé dans la balance des avantages et des inconvéniens , a paru renfermer plus des uns que des autres. Quelle bizarre loi font des hommes à des chefs d'administration , en leur prescrivant de commencer par fermer les yeux et les oreilles, et de se constituer en état de surdité et d'aveuglement permanens ! Où en serait-on, grands dieux, si de pareilles maximes pouvaient prévaloir ! En analysant les actes de Pie VII, on trouve que depuis 1 80 1 jusqu'en 1817, il ne s'est refusé à rien, du moment qu'on lui a montré un bien à faire, ou du mai a éviter. La religion a besoin de lui pour se rétablir en France. Il se fait un devoir sacré de contribuer à ce précieux résultat d'un acte qui restera à jamais le trait distinctif, et le plus honorable entre tous les antres actes de son pontificat. Napoléon l'invite à se rendre en France pour le couronner. Là encore, Pie VII cédant aux grandes considérations que les circonstances exposaient sous ses yeux, après de longues délibérations, comme avec l'assurance de grands avantages, se résout à faire ce qui lui est demandé par un pouvoir sur la force de laquelle il ne s'a-
basait pas. Ce pouvoir disposait d'objets bien précieux pour la religion, et il était du devoir du pape de chercher à le lui concilier. En 1 8o3, lie VII conclut avec la république d'Italie un concordat semblable presqu'en tout à celui de 1801.
En i8o5, il ordonna à l'archevêque de Turin de remettre la démission dcj son siège, qu'aucune considération n'avait pu réussir à faire céder par ce prélat.
En 18 ri , à Savone, Pie VII accepta les propositions de la première députation qui lui fut envoyée, ainsi que le décret du concile qui lui fut présenté par la seconde. Alors même il n'opposa aucune résistance pour se dispenser d'adresser à Napoléon une lettre propre à effacer les traces de leurs divisions : initiative honorable et digne du premier ministre d'un culte de réconciliation.
En i8i3 , à Fontainebleau, il signa le concordat qui changeait entièrement l'état temporel des papes, qui les séparait à jamais de Rome, et qui faisait participer les métropolitains au pouvoir de l'institution canonique des évéques. Ce n'est point Pie VII qui a annulé ce traité , mais l'épée de la coalition ; ce n'est pas Pie VII qui est revenu de lui-
même à Rome, mais le mouvement général de l'Europe qui , en rentrantdans son ancienne assiette , la rétabli dans la sienne.
En 1817, après une longue résistance f Pie VII a signé avec le Roi de France un concordat qui abolit celui qu'il avait signé avec Napoléon, et toujours au même nom , celui du bien de la religion dont il est le curateur ici-bas. Ce n'est pas lui qui change, ce sont les circonstances qui demandent de nouvelles choses; il ne recule pas, comme le disent quelques-uns ; au contraire , il avance avec son temps. Qu'auraient dit dans rette nouvelle circonstance , les auteurs phantastiques de son caractère de fer, s'il avait eu cette roideur inflexible et intraitable qui faisait dans d'autres temps l'objet de leur admiration? Dans tout ce qui s'est passé à ces diverses époques, je vois un homme pénétré de ses devoirs, cherchant le bien dans la simplicité de son cœur et hors des regards des hommes, éclairé de lumières véritables, s'accommodant au temps qu'il n'a pas fait, et subordonnant ses intérêts, ses goûts personnels à la conservation de la chose dont le dépôt lui est confié. Dites si ce n'est pas là ce qui caractérise la véritable fermeté de la volonté, celle par la~
quelle on ne veut que ce que Ton doit vouloir, celle qui se formesous l'influence des lumières. Ne cherchez point de lumières chez les aveugles, ils n'en ont point par-là même qu'ils, n'ont pas d'yeux.
Une modération raisonnable et éclairée forme donc le fonds du caractère de Pie VIL Cette précieuse disposition semble avoir été placée dans le cœur et dans l'esprit de Pie VII, pour ménager à la religion la douce et salutaire influence des tcmpéramens dont depuis tant d'années sa position fait son premier besoin. Si cette vertu était bannie du reste de J t terre, elle devrait se retrouver dans le cœur d'un Pape, comme la vérité dans le cœur d'un roi.
Tel nous parait être Pie VIL Si notre voix ne peut que se réunir à celles qui célèbrent ses vertus , notre pinceau ne peut que se refuser à se teindre des couleurs avec lesquelles on a , comme à l'envi , défiguré son portrait. Celles que j'ai employées n'ont point été altérées par le ressentiment du mal qu'il m'a fait éprouver personnellement, quoique sans intention de sa part , ni motif de la mienne.
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