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CHAPITRE XXIX

Voyage du pape en France.

Napoléon sortait facilement des routes battues, et pour le rencontrer, il ne fallait pas le chercher dans le chemin des autres. Tout s'élargissait dan* cette tète, tout y prenait une teinte nouvelle et souvent orientale. Porté sur le trône par un des coups les plus étranges que le sort se fut permis et que la fortune eût admis dans ses jeux, il imagina de faire sceller son nouveau caractère d une empreinte inusitée parmi ceux dont il occupait la place , et de remonter encore plus haut dans Tordre adopté pour consacrer les souverains. Régnant à un titre différent de celui des rois de France, il voulut être frappé à un autre coin. Il fallait couvrir ses nouveautés personnelles sous la plus haute sanction connue sur la terre, pour élever dans les mêmes proportions le respect des peuples. Au lieu du chemin de Rheims , il prit donc celui de Rome. Napoléon attachait

beaucoup d'importance au sacre fait par le Pape. Il s'était rempli de l'idée que cette cérémonie l'avait beaucoup relevé aux yeux des français. Très-souvent je l'ai entendu mettre son sacre au nombre des causes qui le faisaient considérer par la nation. J'ai toujours pensé que c'était une illusion, un véritable enfantillage, indignes de son génie; que par là le pape avait baissé, et que lui-même n'avait pas haussé. Nous ne sommes plus dans le temps de ces espèces de prestiges : les peuples veulent du solide : une bonne loi fait plus de plaisir à ceux-ci, et plus de bien réel aux princes que tous les sacres du monde. La plus grande partie des rois de l'Europe, parmi les plus catholiques, n'est point assujétie à la cérémonie du sacre. Après ce qui est arrivé des derniers sacres de Rheims et de Paris, faits par des mains de cardinal ou de pape . il semble que l'on peut se calmer sur cette idée. Il est des choses qu'il ne faut pas rompre lorsqu'elles sont entières , mais qu'il ne faut pas relever lorsqu'elles sont tombées. Dans les diverses parties de la France, que des voyages où mes fonctions m'ont mis à portée d'observer, je n'ai point

rencontré de traces favorables à Napoléon , laissées par cet acte, au lieu que j'ai pu facilement en distinguer d'autres très-peu favorables au pape. Napoléon ne m'a jamais paru avoir été sacré que par son épée. Je le lui dis un jour qu'il était revenu sur ce sujet, il ne m'en a plus reparlé.

C'était sans doute une singulière proposition à faire à Rome, et bien propre à frapper cette cour méthodique , qui a de son côté à répondre à beaucoup de princes, que celle de demander à son chef de descendre du Capitole pour aller à Paris consacrer le nouveau souverain de la France. Il fallait une étrange révolution pour avoir amené un pareil ordre de choses. Il ne faut plus désespérer de rien , disait-on vulgairement à Paris, si l'on voit le pape sacrer Napoléon. Quel pas immense fait depuis la mort de Pie VI , à Valence, au milieu des angoisses , et l'avènement de Pie VII à Paris , pour sacrer le nouveau souverain !

Lorsque des propositions de cette nature ne sont pas repoussées de toute la hauteur du sentiment on cède : dès que Ton délibère, l'intérêt s'empare du conseil. C'est ce qui eut lieu alors. Le parti ennemi de la France ?

comme chef-lieu de la révolution , s'opposa a ce voyage, à l'abri des maximes de la dignité et de la politique romaine. Au contraire, le parti politique crut apercevoir l'occasion de rétablir et de fortifier Rome. Ce parti n'avait point oublié que par le traité de Tolentino, Rome avait perdu les trois légations. Le plus affectionné de tous les propriétaires à ses possessions , est assurément la Cour de Rome. L'histoire ne permet point le moindre doute à cet égard. Car si elle a fait beaucoup pour acquérir, elle n'a pas moins fait pour conserver. Ce parti crut donc que le moment de tout récupérer était arrivé, et bénit le Ciel d'avoir iuspiré à Napoléon ce pieux dessein dont le fruit véritable allait revenir à lui seul. Trois provinces pour un voyage à Paris, certes , ce n'étaient point des pas perdus.

De bien honnêtes gens se figurent, dès qu'ils voyent le pape et la Cour de Rome en mouvement, qu'il s'agit inévitablement et presqu'exclusivement de religion. Eh bien! dans cette occasion , il n'en fut nullement question. La politique seule fit la résolution; et a le bien prendre , on ne voit point ce qu'il y avait alors dans l'ordre religieux de la

France qui fût seul capable de motiver une démarche aussi éclatante que celle du déplacement du pape. Aucun nuage ne s'était encore élevé entre le pape , le clergé, et Napo- * léon ; le concordat suivait son cours, le sort du clergé était amélioré graduellement, un concordat pour la république italienne avait été conclu en i8o3 , sans aucune difficulté. Il n'existait donc aucun motif puisé dans les intérêts de la religion, pour attirer le pape en France. Si Ton admet que le pape puisse se déplacer pourde médiocres intérêts , alors sa vie sera exposée à devenir un pélérinage continuel dans toutes les parties de la chrétienté. Il est donc évident qu'il faut rapporter cette grande résolution à un autre motif qui ne peut être que celui qui vient d'être indiqué, la politique dirigeant ses vues vers le rétablissement de Rome dans ses anciens domaines.

Le combat entre les deux partis dura longtemps. Ce fut pour le décider que Napoléon envoya à Rome le comte de Caffarelli, son aide de camp. Rome se sentant recherchée, s'était créé un échafaudage immense de prétentions , comme salaire de cette démarche

qu elle se complaisait à regarder comme au dessus de toute récompense. 11 paraît par des allocutionsdu pape,prononcéesen consistoire, qu'alors il lui fut fait des promesses, propres à faire regarder comme certaine la remise de l'objet qu'il avait en vue, sans qu'il y eût cependant rien de positif ni de signé à cet égard. Le voyage du pape à Paris fut donc adopté et exécuté.

Ici, je vais parler de ce que j'ai vu, et de ce qui m'a trop frappé pour qu'il puisse jamais sortir de ma mémoire. Napoléon s'était rendu à Fontainebleau pour y recevoir le pape. L'entrevue eut lieu au n ndez-vous assigné dans la superbe foret qui fait le charme de ce séjour, d'ailleurs fort attristé par l'aridité du sol, et le noir aspect des édifices. Après les démonstrations d'empressement et de cordialité usitées en pareille circonstance, le pape et Napoléon arrivèrent au palais dans la même voiture. Qui pourrait oublier ce spectacle après en avoir été témoin ? La joie rayonnait sur le front de Napoléon, et lorsqu'il monta les degrés avec le pape en lui donnant la main, chacun de ses regards encore plus animés qu'à l'ordinaire semblaient t. u 14

dire, voilàma conquête. Par une inadvertence singulière , la marche du cortège était ouverte par le corps des mameluks. L'aspect des visages de ces circoncis transportait à la Mecque, et faisait croire à la présence d'un grand prêtre de Mahomet autant qu'à celle d'un pape. La figure de celui-ci pésentait l'image de l'embarras qu'éprouve tout homme transporté dans un pays où tout est nouveau pour lui : on voyait que son pied, quoique baisé par beaucoup de monde, ne reposait pas avec une entière confiance sur ce sol. Le mélange d'une cour toute ecclésiastique, dans laquelle des hommes, qui n'étaient pas même tonsurés, ne se trouvaient pas moins revêtus du costume épi-copal, ce qui occasionnait par fois des méprises, ce mélange avec une autre cour toute militaire, resplendissante de l'éclat que le luxe peut donner aux armes , formait un contraste singulier. On pouvait se croire au Japon au moment où l'empereur séculier et l'empereur ecclésiastique se rendent visite. Depuis bien des années les prêtres et les militaires ne s'étaientpasrencontrés, et cependant, je puis attester que pendant tout le temps que dura ce rapprochement, les attentions

les plus recherchées, comme les égards les plus soutenus régnèrent des deux cotés. Chargé de faire les honneurs du palais à une partie de la cour du pape, j'ai pu tout voir, et ce que je dis est bien ce que j'ai vu. Après quelques instans de repos, le pape donna audience aux ministres et à tout les corps qui s'étaient rendus à Fontainebleau. Le ministre Fouché lui ayant demandé comment il avait trouvé la France : Béni soit le ciel! répondit le pontife avec attendrissement; je l'ai traversée au milieu d'un peuple à genoux : que j'étais loin de la croire dans cet état! et il était vrai qtuj ce spectacle satisfaisant n'avait pas cessé de s'offrir aux regards étonnés du pape et de sa cour depuis son entrée en France , comme il l'accompagna à son double retour en Italie. Le pape accueillit tout le monde avec cette noble et paternelle bienveillance qui le caractérise. Il semblait voir un père au milieu d une famille dont il a été lon£temps séparé. Il n'était cœur si dur dont son regard céleste n'eût percé la cuirasse; je n ai encore rencontré personne qui lui ait échappé , et si les yeux sont le miroir de l'ame, celle de Pie VII doit être la plus

céleste qui ait été accordée à un simple mortel.

Le séjour de Fontainebleau se prolongea pendant le temps nécessaire pour terminer les préparatifs de la cérémonie du 2 décembre 180/f. Je n'en dirai qu'une seule chose, abandonnant aux mémoires du temps les détails d'une pompe et d'une magnificence qui n'eurent jamais d'égales : c'est que j'aurais voulu que tous les ambitieux fussent à ma place. Maître des cérémonies du clergé, je ne quittai point Napoléon d'un seul pas, et je remarquai avec étonnement que, soit fatigue ou bien mauvaise disposition de sa santé, dans tout le cours de la cérémonie, il ne fit que bâiller. J'éprouvai quelque peine à arranger tout cela avec ce qui se faisait, comme avec tout ce qui nous avait amené là.

Paris était évidemment la grande épreuve du voyage du pape. Un pape à Paris, après tout ce qui s'y était passé depuis quinze ans, au milieu d'un peuple d'humeur joyeuse, encore fortement impreigné de philosophie, certes cela était scabreux. Si un seul rire eût donné le signai, nous courions le risque de tomber dans le rire inextinguible des dieux

d'Homère. L'écueil était là ; heureusement le ministre Fouehé avait pourvu à tout : cet homme là ne dormait pas toujours, et Paris garda son sérieux. Les mêmes soins et les mêmes préeau lions accompagnèrent tous les pas du pape depuis son entrée en France jusqu'à sa sortie; il 'ne s'est montré mi public qu'au milieu d'hommages préparcs. Des mots heureux ont été créés exprès pour lui; ce n'est pas le seul prince pour lequel on ait eu cette attention; tous les signaux de la vénération et du respect jouèrent et correspondirent constamment entr'eux. On avait affaire à des gens qui savaient leur métier, et qui ne laissaient pas défaire d'un côté ce qu'ils avaient fait de l'autre. On se rappelle que dans les premiers jours où le pape habita le pavillon de Flore, des acclamations qui n'étaient pas dépourvues de commandement se faisaient entendre sous les fenêtres de ses appartenons au coup de deux heures, et semblaient exiger de lui qu'il se montrât. Elles ne tardèrent pas d'être réprimées, et ce ne fut plus qu'au milieu des acclamations empressées et respectueuses que le pape parut, soit dans la ville, soit dans les temples où sa présence attirait

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toujours un peuple avide de le voir, et de lui renouveler les expressions de sa vénération. Ces sentimens se rapportaient autant à sa personne qu'à sa dignité , et par là même ils étaient plus propres à se faire ressentir par lui , car ils ne s'étendirent à aucune partie de sa cour. Les chefs, les cardinaux ne parurent que très-peu ; ils avaient l'air d'être venus à Paris pour se mettre en retraite. Les ecclésiasd'un ordre inférieur, fortement entachés de l'incurie italienne pour tout ce qui concerne la j^ropreté, ainsi qu'affublés de costumes antiques et maussades, fort négligés dans leurs manières, n'en imposaient point. Lorsque le clergé romain et le clergé français se trouvèrent en présence dans l'église Notre-Dame, le premier fut éclipsé dans le moment même; et soit bizarrerie et mauvais goût des ornemens, soit absence complète de dignité dans la manière de faire les cérémonies, il tomba 1out de suite dans l'opinion. Quelques-uns des usages accrédités à Rome ne firent pas non plus cette impression que l'on doit attendre de tout ce qui tient au chef auguste du culte catholique, et que l'on doit désirer trouver toujours auprès de ce qui émane de

lui. J'ai vu à Milan et à Paris le clergé romain et italien, et dans les deux endroits, ce clergé ne m'a point paru égaler le clergé français.

La vie d'un pape se passe dans une retraite absolue, et dans la ségrégation complète avec le monde. Du moment qu'on est pape, le voile tombe et l'on reste au fond du sanctuaire. Il en fut de la vie du pape à Paris, comme il en était à Rome. On avait fait tout ce que les localités permettaient pour lui rappeler son séjour de Rome. Il ne mangea que deux ou trois fois avec Napoléon et sa famille, et assista une seule fois à un concert de quelques instans. Je note ces détails, non comme instruction positive pour mes lecteurs, cela n'en vaut pas la peine, mais comme préservatif contre l'instruction fausse qui pourrait leur venir d'ailleurs. Le devoir de l'histoire nest pas seulement de dire ce qui est vrai, mais encore de prémunir contre ce qui est faux Je reviens au but, les affaires.

Le voyage du pape avait été déterminé dans un but purement politique, la restitution des trois légations. Rome avait mis idéalement sa condescendance à ce prix. Il lui échappa; Le pape ne put l'obtenir; il ne fut question

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de solliciter des avantages en faveur de la religion, que dans le courant du mois de février. Plusieurs prélats qui se trouvaient à Paris, MM. les archevêques de Tours , d'Aix, les les évêques de Troyes, d'Autun , de Nantes et quelques autres prélats attentifs aux intérêts de la religion , et justement étonnés du silence prolongé du pape à cet égard , s'adressèrent à lui, et par l'organe de M. La- Tour-du-Pin, alors évêque de Troyes , le pressèrent de leur prêter de l'appui auprès de Napoléon ; cette intervention porta sur quelques objets de si peu d'importance , qu'ils n'ont laissé aucune trace, et qu'on ne pourrait dire aujourd'hui quels ils étaient ; c'est à quoi se borna toute l'action du pape re*lativement à la religion, pendant son séjour en France. Je défie qui que ce soit d'en assigner une autre.

Ce n'est point une chose facile que de pénétrer les détours de la Cour de Rome. Il y a 6ecret ou plutôt mystère dans le conseil , ministère patent et connu, et à côté de lui des influences secrètes qui, dans le fait, sont les maîtresses véritables de tout. C'est la suite naturelle du gouvernement absolu d'un seul.

Tel était l'état de la Cour que le pape avait amenée à sa suite. La partie éminente de cette Cour était en grande partie logée chez M. le cardinal Caprara, et vivait chez lui. Ce prélat que la noblesse de son caractère , la modération de son esprit, l'urbanité de ses manières , une vie passée dans les Cours auprès desquelles il avait rempli diverses missions, rendait éminemment propre aux affaires, et surtout à celles de son temps, résidait à Paris depuis plusieurs années. Il s'était acquis la bienveillance du maître et la faveur des hommes influens, ainsi que la considération du public. Chez lui un grand nom et une fortune très-ample prêtaient de l'éclat à sa manière de vivre , chose assez rare chez les envoyés de Rome qui, en général, sont peu pourvus des dons de la fortune; eh bien! ce prélat d'une piété éminente, d'un accueil constamment gracieux et facile, qui, depuis quatre ans gérait avec succès les affaires de Rome , ne fut point , pendant tout le séjour du pape, admis à la participation de ce qui se traitait. Elles furent exclusivement dirigées parles conseillers amenés de Rome. Tout passait devant les yeux de M. le cardinal

Caprara , sans se découvrir à lui. Tout se faisait chez lui, et il n'était admis à rien voir, ni à rien faire. La direction principale était confiée au cardinal Di Pietro. Comme on va retrouver ce directeur dans toutes les crises qui suivront , dans toutes les aberrations compagnes et mères des violences dont on tracera le tableau, il est bon de le peindre. M. le cardinal Di Pietro ne peut manquer d'être compté parmi les personnages pieux et érudils ; mais un attachement exclusif aux règles de la chancellerie romaine, à des formules surannées, aux prétentions ultramontaines, en font un agent dangereux en affaires qui exigent plus de liant et de ménagement qu'il n'en entre dans les habitudes de ce prélat. Lorsque les affaires portent déjà beaucoup d'épines avec elles , les négociateurs doivent mettre leurs soins à les arracher doucement , et bien se garder d'en apporter de leur crû.

Les rapprochera ens entre le haut clergé français et le clergé romain furent rares , froids, compassés. Les visages de celui-ci manquaient d'invitation et de ce qui constitue la grâce et la confiance de l'accueil. On sentait de*

hommes qui se regardaient comme transplantés , soupirant toute la journée après l'Italie, et agissant à contre-cœur. Aussi tout entiers aux affaires d'au-delà les monts, ils ne donnèrent aucune attention aux nécessités de l'église de France , et partirent sans laisser des traces de considération ou d'utilité , pas plus que de regrets. M. le cardinal Borgia que l'on disait doué d'un rare mérite, mourut à Lyon dans un âge avancé. Napoléon lui fit rendre de fort grands honneurs. Il peut trèsbien se faire que ses collègues survîvans ne lui cédassent en rien; on ne" peut juger que de ce qui paraît; mais en accordant à ces personnages éminens tous les titres imaginables au respect, ils s'étaient tenus tellement éloignés des regards, que l'on aurait pu inscrire au bas des images de chacun, Deo ignolo.

Il est rare que la prolongation du séjour d'une cour auprès d'une autre cour, ajoute à leur affection mutuelle. Philippe de domines en fait la judicieuse observation, à-propos des entrevues de quelques princes de son temps, dont il avait été témoin. Les premiers momens passés, les comparaisons, les jalousies, les

animosités s'établissent; on se sépare moins bons amis qu'on avait eu l'intention de l'être, et qu'on ne l'était avant la confrontation. Les entrevues des princes sont comme les longs voyages dans la même voiture ; c'est là que les inconvéniens de chacun se font sentir dans toute leur étendue. Il en fut ainsi du voyage du pape. 11 durait depuis cinq mois: on s'ennuyait à Paris, on se voyait loin de Rome, on craignait que les chemins ne restassent fermés autrement que par les Alpes et leurs neiges , on sollicitait , on faisait valoir la complaisance , on en réclamait le prix. Il était cher, ce prix, et Napoléon le trouvait tel. Si les engagemens positifs avaient bien de la peine à le lier , à plus forte raison les promesses facultatives ne lui paraissaient-elles point un joug auquel il ne pût se soustraire. Fécond et subtil tout-à-la-fois, mettant la fécondité de son esprit au service de la subtilité de ce même esprit qui lui présentait à chaque instant les objets sous des faces différentes, ce qui, par l'extrême mobilité de ses résolutions, lui a donné souvent l'air de la préméditation dans la perfidie , il finit par ne pas manquer de prétextes ou de raisons

pour éluder les demandes du pape , et pour garder ses provinces. Il garda donc les trois légations et se borna à distribuer dans cette Cour les présens d'usage. Avec Napoléon , ce qui n'était pas fait d'emblée, ou consigné au Moniteur , courait de grands risques d'échouer. Un jour quelconque se présentait à son esprit , il le suivait, il se complaisait dans ses nouveaux rapports ; ils le captivaient, en oubliant ceux qui l'avaient frappé auparavant, ou bien en préférant les derniers aux premiers, car , tant qu'il n'avait pas signé, et même quelquefois après l'avoir fait, il ne se regardait pas comme tout-à-fait engagé. Par le premier mouvement, il commençait par ouvrir largement la main; par le second, il la resserrait en comptant. Cent fois je l'ai vu débuter par des attributions immenses affectées en idée à certains emplois; quand il venait à signer , il y avait toujours à décompter. Rien encore n'était plus difficile que de se soutenir quelque temps sur une ligne égale, auprès de lui. Mocqueur et pénétrant comme ces substances qui s'insinuent dans les veines des plus durs métaux pour les dissoudre, il dissolvait de même et décomposait à Tins-

tant tout ce qui se trouvait à sa portée, par des plaisanteries ou par des similitudes qui détruisaient toute magie : avec lui l'homme élevé en dignité, frappé de ses caustiques, bientôt n'était plus que cet oiseau déplumé que le philosophe jetta dans l'école, en disant au sophiste, voilà votrehomme. Napoléon aimait à déplumer les grandeurs, à décomposer les masses, à mettre les hommes à nud, à les prendre un à un, à tout réduire à l'individualité. Cette qualité de l'esprit, ou plutôt ce travers, est infiniment dangereuse dans les affaires. Elle a été une des causes de sa perte, en le portant à tailler les affaires sur la mesure vraie ou fausse qu'il s'était faite des individus. Ils feront ou ne feront pas telle chose, disait-il, et il agissait sur cette donnée primitive. Je connais un jugement de lui de cette nature, qui soutenu avec opiniâtreté, est devenu la base de sa plus grande entreprise et le principe véritable de sa ruine. Cela est bien singulier , mais n'en est pas moins vrai. Quand on observe les hommes de près, et qu'on écrit d'eux avec sincérité, quelles choses étranges n'a-t-on pas à rencontrer et à raconter ?. Te voudrais pouvoir communiquer

au lecteur le sentiment dont je suis moi-même pénétré, en écrivant ce qui suit. Ces sentimens restent en dehors de mes récits , et ne sont point altérés par eux. Ce sont les faits d'un autre que je rappelle : je n'y mets rien du mien.

Le peu de considération que la Cour de Rome inspira à Napoléon , fut une des causes du dé-* faut de succès de son voyage. Dès qu'il cessait de considérer, il méprisait ; le passage de l'un à l'autre était insensible, et dès qu'il méprisait, il perdait ou rejetait. Avec lui tout consistait à garder sa place d'opinion. Il était évident qu'une cour de cette espèce ne pouvait aller loin avec Napoléon : les classes inférieures étaient bien basses, les supérieures bien loin, et toutes en cérémonies, en protestations, en révérences, aux rares occasions dans lesquelles elles se laissaient apercevoir. Leurs personnes étaient sans dignité, leurs paroles sans éclat, et leurs factura sans -les qualités propres à faire impression sur un esprit tel que celui de Napoléon. 11 y a plus, car il faut tout dire ; le pape , incité sûrement par ses conseils, avait beaucoup insisté sur les lois organiques, surl'enseignemcnt des quatre

propositions ; il avait insisté , la lettre de Louis XIV à la main; plusieurs fois il avait présenté à Napoléon les gros volumes de Beliarmin , sur les droits et l'infaillibilité du pape. Napoléon, toujours railleur, lui répondit un jour: Très-Saint Père, me prenezvous donc pour Charles IV, roi d'Espagne? Ce fait paraît singulier : je le tiens de la bouche de Napoléon qui me l'a répété plusieurs fois, et comme la mobilité et l'abondance de son imagination me tenaient en garde contre les ornemens de ses récits , dont cependant le fonds était toujours vrai, car il n était point menteur (i) , j ai cherché et j'ai trouvé la confirmation de celui-ci chez un homme d'une véracité inaltérable , placé longtemps dans la position la plus favorable pour tout voir et tout connaître, et qui sûrement n'avait pas plus d'intérêt à me tromper, qu'il n'eût été capable d'en avoir l'intention , feu le grand-maréchal du palais, le général Duroc, cet homme que ses excellentes qualités et sa rare modestie avaient, pendant sa vie, rendu

(i) Napoléon brodait , mais ne supposait pas,

l'objet de l'estime publique, et qu'à sa mort déplorable elles rendirent celui des regrets

universels ; il m'a dit souvent avoir été

témoin de ce qui vient d'être rapporté.

De tout cela il s'était formé dans l'esprit de Napoléon une disposition moins favorable que celle qui préexistait à l'entrevue et au long rapprochement avec le pape. La considération s'était affaiblie, le sentiment de l'obligation s'était amorti, la fugitive reconnaissance s'était éloignée en redoublant la rapidité de sa fuite ordinaire : on se sépara poliment, mais froidement. Le pape n'aurait jamais dû rester à Paris plus de huit jours. Tout avait été arrangé pour que les relais qui conduisaient Napoléon à Milan servissent au pape. Peut-être la considération d'un grand mouvement dans les postes , ainsi que celle du pass.ige des Alpes au cœur de l'hiver contribua-t-elle à faire prolonger le séjour du pape. Ces grands déplacemens sont toujours pénibles et chers. Enfin toute cette cour partit, et €e fut avec la joie d'exilés qui voient les portes de la patrie se rouvrir. Le pape sortit des Thuileries à travers la foule d'un peuple à genoux. 11 arriva à Lyon le jour même t. n. i5

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que Napoléon en partait pour se rendre ;t Turin. Il fut reçu dans Lyon encore plus chaudement que ne l'avait été Napoléon. J'y étais, je l'ai vu. Il arriva à Turin dans le cours même de la journée où Napoléon y fit son entrée. Cette grande cité parut ébranlée jusque dans ses fondemens par la rencontre sans exemple de ces deux astres.

Ce fut là que le pape ordonna à l'archevêque de Turin de remettre son siège à Napoléon, On n'avait encore pu l'obtenir de ce prélat. Il eut beau s'en défendre, le pape l'exigea, et il fallut céder. Napoléon et le pape dînèrent ensemble, et se séparèrent. Le pape reprit le sur-lendemain le chemin de Rome. Ils ne se sont plus revus qu'à Fontainebleau en i8i3=

Mais pendant que cette cour déchue de son espoir regagnait tristement ses foyers, une barrière plus forte que les Alpes s'élevait entre le pape et Napoléon , celle du dépit et du regret d'avoir perdu ses pas, et manqué son objet. Le levain fermentait, et portant son aigreur dans toute la masse du sang de la cour de Ptome, il préparait la catastrophe qu'il reste à raconter.

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