CHAPITRE XXX
Dispositions personnelles de Pie VII et de Napoléon à l'égard l'un de l'autre.
Voïci deux hommes qui sans se haïr , au contraire en se considérant mutuellement sous beaucoup de rapports, se sont cependant fait tout le mal qu'ils ont pu se faire. Le pape a lancé contre Napoléon jusqu'à sa dernière arme, il l'a excommmunié; Napoléon a retenu le pape en prison, il l'a dépouillé de ses domaines : des deux côtés on ne pouvait pas se faire plus de mal que cela. Voici un singulier contraste dans la conduite respective des combattans. Tant que le pape n'a suivi que son impulsion personnelle, tout a bien été; dès qu'il s'est livré à celle d'autrui , tout a péri. Au contraire , tant que Napoléon a marché seul , il a été de violence en violence, de chute en chute ; dès qu'il a pris conseil , tout a été redressé , et remis dans la ligne de la raison , et des vrais intérêts de la religion et de l'Etat.
Les discussions qui ont régné entre le
pape et Napoléon , sont d'autant plus déplorables qu'il n'a jamais existé entr'eux aucun éloigneraient ou inimitié personnelle; de paît et d'autre on se rendait justice, de part et d'autre on prisait les qualités réciproques. Ainsi le pape a toujours parlé avec la plus grande considération des talens supérieurs de Napoléon, des services qu'il avait rendus à la France, à la religion, et à la société, en opposant une barrière invincible à l'anarchie qui dévorait la France avant le 18 brumaire. Son affection pour lui, car il en avait une véritable, s'était, comme il est naturel de l'imaginer, fort attiédie par les mauvais traitemens qu'il avait éprouvés ; mais cette ame inaccessible au ressentiment, ne s'était jamais élevée jusqu'à la haine contre Napoléon. Lorsqu'ap^ès l'arrangement des affaires ecclésiastiques à vSavone, nous proposâmes au pape d'écrire à Napoléon, de manière à dissiper tous les ombrages et à rétablir la bonne harmonie entre deux personnages, dont le éort de l'église dépendait alors, harmonie qui nous paraissait de la plus haute importance, Pie VII n'opposa pas une objection à cette proposition, et ne balança pas à prendre cette initiative de réconciliation, si conve-
nable à son caractère religieux et personnel. De son coté Napoléon portait personnellement à Pie VII de vrais sentimens de considération et d'affection : je lui ai des obligations.... il m'a sacré.... c'est un agneau.... un ange de douceur.... Voilà ce que cent fois j'ai entendu sortir de sa bouche!.... La manière de voir d'un pape et celle d'un jeune conquérant sur des matières religieuses concernant, non les dogmes, mais des usages ou quelques parties de la discipline et même quelques prétentions de la cour de Rome, pouvait bien n'être pas la même des deux côtés, et cela n'a rien d'étonnant; mais ces légères nuances n'altéraient pas le fond des sentimens qu'ils avaient l'un pour l'autre. Jusqu'à la fin, Napoléon n'a pas cessé de s'exprimer sur le caractère du pape avec toute la considération qu'il commande. Dans la dernière audience qu'il donna aux évèques revenus de Savone, au moment de son départ pour la Russie, il répéta plusieurs fois en parlant de Pie VII, c'est un agneau...; il m'a forcé à lui faire du mal, j'en suis fâché; et il accorda sans résistance, tout ce qui lui fut demandé pour les personnes attachées au
service du pape, et qui ne l'avaient pas abandonné. C elait à lui que se rapportaient ces récompenses.
Pour ma part, je puis attester que dans les nombreuses conversations que j'ai eues avec Napoléon, je lui ai souvent entendu dire avec l'accent de la conviction, qu'il n'avait jamais pensé à attaquer le pape, et que c'était lui qui l'avait forcé à lui faire du mah C'étaient ses expressions habituelles ; un jour surtout il l'affirma avec une force et dans des termes qui me surprirent et me donnèrent lieu de rechercher, comment on pouvait mettre d'accord des paroles et des actions qui semblaient se démentir mutuellement. Je sens que Ton va dire qu'il me trompait ; à quoi il est facile de répondre : à quel propos aurait-il voulu me tromper? Qu'avait-il à gagner en me trompant? Trompaitil celui qui si souvent jettait avec profussion et sans aucun ménagement, ce qu'il aurait dû réserver pour lui seul avec la plus stricte discrétion ? Enfin, s'il m'est permis de parler de moi, croit-on que mon oreille ne fût pas susceptible de distinguer, ni exercée à discerner les sons qui rendaient sa pensée 9
ou seulement son rôle. Je demande que l'on veuille bien croire que j'ai eu le diapazon de Napoléon , au moins autant que beaucoup de ceux qui se mêlent d'en parler. Cette expression si vive, si animée de k pari de Napoléon , me frappa de manière à me faire rechercher ce qui produisait en lui cette conviction des torts du pape à son égard, et j'ai cru devoir la rapporter à deux causes.
i°. A quelque mauvais génie qui s'était glissé entre lui et le pape et qui avait dénaturé la conduite du dernier de manière à produire de l'irritation dans l'esprit de Napoléon.
La confrontation de quelques-uns de ses discours, avec certaines allégations, faites devant moi contre le pape par d'autres personnages, me mit sur la voie et me fit remonter facilement aux auteurs des divisions.
i°. A cette partie singulière du caractère de Napoléon par laquelle un objet qui le frappait, acquérait dans le moment même à ses yeux, un corps et une consistance réelle, par les rapprochemens que la mobilité de son imagination lui fournissait avec abondance et lui faisait saisir avec une inconcevable rapidité.
Alors la satisfaction de l'esprit opérait la conviction, et le château qu'elle venait de lui bâtir, eût-il été de cartes, acquérait pour lui l'apparence de la solidité. Tel était chez lui Y effet de l'imagination et son danger. J'ai été à portée d'en remarquer plusieurs fois les effets ; et souvent par là il a paru peu sincère, quoiqu'il parlât alors comme il était affecté.
L'impression du moment était la plus forte chez lui : de là naissaient des orages qui se formaient dans un clin-d'œii et qui se dissipaient de même. Dans ces cas les apparences étaient contre Napoléon ; il paraissait faux, il n'avait été que mobile. On n'était frappé que de ce qui paraissait au dehors, et l'on ne faisait pas attention à la singulière disposition de son esprit, qui faisait trouver ses paroles en contradiction avec ses actions. Cela est singulier dira-t-on. Mais qui dit que tout ce qui s'est passé depuis trente ans ne soit fort singulier, et que Napoléon ait été fait comme un autre? Je reviens à ce que j'ai écrit ailleurs, c'est que de tous les personnages historiques Napoléon est peut être celui qui a été le plus mal observé, et le moins fidèlement peint.
Il ne Ta été par personne, il ne le sera point : son portrait toujours commencé ne sera jamais achevé, et peut être n'est-il pas susceptible de lètre. Les siècles s'entretiendront de ce sujet et ne l épuiseront point. Quiconque ne Fa pas approché de très-près et long-temps, n'a pu saisir la variété infinie des nuances dont se composait son caractère. S'il avait pu être donné à quelqu'un de triompher de cette difficulté, ce privilège aurait appartenu à un peintre qui réunit autant de sagacité et de finesse dans l'observation que d'éclat dans le coloris. On sent que je veux parler de madame la baronne de Staël. Eh bien ! la série de tableaux que présente son ouvrage, ne forme pas encore le portrait véritable de Napoléon. Elle lui prête, elle lui ôte tout à la fois : la partie mobile de son caractère , qui a fait sa destinée, lui a tout -à-fait échappé. Elle a toujours vu un aeteur et des plans, là où très-souvent il n'v avait ni l'un ni l'autre. Napoléon riait lui-même des pensées, des propos, de l'importance (i), et des plans que
(i) Je me souviens qu'un jour, après avoir long-tems. parlé des événenaens du temps, Napoléon me dit : une
le public lui prêtait dans ses suppositions contemplatives. C'est l'homme de la terre qui a -le plus réuni des illusions systématiques au sentiment naturel le plus juste sur la valeur véritable des choses; ce qui souvent le portait à les mépriser, et à n'en pas tenir le compte nécessaire aux affaires. Mais la domination morale qu'il exerçait avait tellement pénétré tous les e-prits; qu'on le voyait là où il n'é-
partie de ce qui est arrivé, est venu de ce que quelques hommes se sont crus trop importans ; c'est la maladie des princes, ils se croyent nécessaires: c'est une erreur, il n'y a pas d'homme nécessaire. Tenez, moi par exemple , on dit partout que je suis nécessaire , que si je n'y étais pas on ne saurait ce que l'on deviendrait: alors il disait vrai ( c'était le i5 mai 1806 ); eh bien ! c'est une sottise; si je n'y étais pas, le cours de la nature ne serait pas interrompu pour cela, le soleil continuerait de se marier avec la terre et de mûrir les moissons. . . , Alexandre et César sont morts , et le monde a été son train; à ces mots il rentra précipitamment dans son cabinet , en me laissant à mes réflexions sur cet étrange propos, et ne me doutant pas plus que tout autre ne l'eût fait à ma place que tant de sagesse couvrît tant d'illusions, et qu'il fit d'avance son histoire. Cette sagesse en donnant de fausses garanties faisait un danger auprès de lui. ...
tait pas, qu'on l'entendait lorsqu'il ne parlait pas, qu'on le supposait méditant et agissant, là où il dormait. On ne pouvait pas le concevoir sans pensée ni sans action. J'ai entendu des hommes qui l'avaient combattu à la guerre, dire que souvent il les avait embarrassés par son inaction qu'ils avaient regardée comme faisant partie d'un plan, tandis que l'événement subséquent prouvait qu'elle avait été une faute. La préoccupation produite parce qu'il avait fait, prêtait des sons à son silence, et des pièges à son sommeil.
Combien -de fois en sortant de converser avec lui, ai-je eu lieu de remarquer la distance qui se trouvait entre ce que l'on supposait avoir été dit, et ce qui l'avait été réellement. Souvent il n'avait fait que ce que l'on appelle vulgairement tuer le temps, et l'on rapportait ces longs entretiens aux choses les plus graves, ^Napoléon a encore plus perdu de temps qu'il n'en a employé. Il y a dans l'esprit de l'homme une disposition admirative pour tout ce qui est grand. Il est enclin à changer les fauteuils en théâtre.
J'ai toujours été frappé du mol de Cromv. el à ses familiers. Il était à table avec eux. Le
bouchon d'une bouteille était tombé sous la table : on le cherchait. Une députation des frères rouges demande à être introduite: Dites-leur que nous cherchons le Seigneur, répond Cromwel, en usant d'une formule du temps, et en riant avec ses convives de l'application de ce langage mystique à l'objet dont ils étaient occupés dans le moment.
A combien de choses graves en apparence ne pourrait-on pas faire l'application de cette bouffonnerie ?
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