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CHAPITRE XXII

Clergé depuis la déportation jusqu'à la restauration religieuse. — Trois clergés. — Sermens.

Par la déportation et le serment de rassemblée constituante il se trouva trois clergés : deux au dedans, un au dehors; et, pour compléter l'imbroglio, les deux clergés du dedans ne s'entendaient point entr'eux, mais un des deux s'entendait avec le clergé du dehors. Des machines disposées dans un sens aussi contraire ne peuvent pas jouer , aussi le désordre était fort grand.

L'émigration, comme j'ai déjà eu lieu de le dire, avait forcé la déportation par les dangers auxquels la correspondance établie entre la conduite, les intérêts, les sentimens et les voeux des prêtres et des nobles exposaient les premiers. Lorsque de toute part on court aux armes et que l'on égorge, que peuvent faire ceux qui n'ont point d'armes , et qui sont évidemment dévoués au sacrifice. Or, tel était alors l'état des prêtres. Le 10 août on corn-

mença de les saisir, d'en remplir les cachots; au premier moment d'alarme, ils ne pouvaient manquer d'être égorgés, comme cela arriva le deux septembre. La déportation était donc leur seule ressource. La France était devenue un champ de bataille, et des prêtres n'ont rien à faire là. Si cette épouvantable mesure de l'émigration n'avait pas eu lieu , en transportant sur le sol dont ils ne disposaient pas ceux qui devaien t défendre la France sur le sol français, si par l'absence de ceux qui furent inconsidérément deman der aux étrangers de rouvrir un pays dont ils avaient eu l'imprudence de remettre les clefs à leurs ennemis, lecombatnes'étaitpasengagé hors de la terre de France,laquestionchangeaitdeface; les camps seraient devenus l'asile des prêtres , comme ceux de la Vendée le furent pour un grand nombre d'entreux; alors il y aurait eu quelques moyens de salut: mais lorsque le théâtre de l'action fut transporté au-delà des frontières, les prêtres restés dans l'intérieur , abandonnés à leurs ennemis, se trouvèrent sans asiles et sans ressources. Il fallut rentrer en terre; l'ordre d'un district suffisait pour enlever tous les prêtres d'un canton; pour les vouer

a la réclusion ou à la mort. Dès-lors la fuite volontaire on l'expulsion étaient les seuls moyens de salut. Hélas î sans elles le nombre des victimes aurait encore été grossi.

C'est une cruelle mais inévitable liaison que celle qu'ont entr elles certaines actions : les unes commandent les autres: elles ont la désastreuse propriété d'envelopper dans les mêmes malheurs des hommes qui n'ayant pas des principes communs d'actions, ne devraient pas en ressentir les effets. Tel fut cependant le sort du clergé par la faute de l'émigration: il n'avait rien de commun avec une mesure dont le but était une prise d'armes , et il fallut qu'il s'y associât et qu'il en subit toutes les conséquences. L'émigration n'a servi qu'à ses ennemis : elle leur a donné une influence immense en France , elle leur a attribué des dépouilles opimes qui ont servi à fournir t tus les moyens d'en tenir les portes fermées aux émigrés: c'est une des plus hautes fautes qui aient jamais clé commises en politique. A quoi a-'l-il tenu qu'il ne rentrât pas un émigré , et c est-il donc à leur force propre qu'ils ont du de pouvoir le faire? Si l'on veut bien j ug er de la nature de cette mesure, il n'y

a qu'à voir avec quel empressement les ennemis des émigrés cherchaient à l'étendre, indice certain de sa juste valeur , car souvent nos ennemis apprécient mieux que nous la nature de nos démarches.

Le clergé déporté trouva des contrées hospitalières , et des ames sensibles aux infortunes causées par l'accomplissement du devoir. En Espagne, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Belgique, partout enfin des secours, des témoignages d'estime , des consolations lui furent prodiguées. On vit le roi de la Grande Bretagne , chef de l'église anglicane, oubliant l'accueil qu'avaient reçu en France les prêtres catholiques ennemis de sa dynastie , abaisser en faveur de ces victimes de leur dévouement , les barrières que la différence du culte élevait entr'eux et lui , et consacrer un de ses palais à leur servir d'asile { admirable alliance de la générosité avec le discernement, qui dansles malheureux sépare l'homme souffrant de l'homme attaché à une autre croyance!

Il faut dire aussi que si l'Europe accorda de la bienveillance au clergé déporté, celuici à son tour se montra à l'Europe sous des

rapports dignes d'estime. Il justifia les bienfaits dont il était l'objet. C'était un beau spectacle que celui que présentaient trente raille ecclésiastiques jetés sur des terres étrangères , sans autre frein que celui de leurs devoirs , et ne manquant à aucun. Le clergé français n'a point à regretter le temps passé hors de la France , parce qu'il a servi à le faire connaître ; même en éprouvant toutes les rigueurs de sa patrie, il n'a point cessé de la servir , car il faisait des conquêtes à sa littérature et à son langage dont il a propagé la connaissance et le goût.

Un décret de l'assemblée frappée par le 18 fructidor , donna au clergé la faculté de rentrer en France. Le Directoire retarda l'accomplissement de quelques formalités nécessaires pour sa mise à exécution , et cette fatale journée le rendit illusoire.

Cependant , à cette époque, un grand nombre d'ecclésiastiques rentrèrent en France.

Ceux qui y étaient restés 'se trouvaient divisés , comme je l'ai déjà dit.

Peu de jours après le 10 août, l'assemblée qui avait fait cette journée décréta un serment sur lequel on se divisa de nouveau. La

Sorbonne ou plutôt ce qui restait de Sorborinistes présens à Paris, le déclarèrent admissible. Pendant quelque temps le clergé dit constitutionnel exerça son ministère sous la protection des loixdu moment: mais bientôt les fureurs sanguinaires et le délire anti-religieux n'ayant plus de bornes , il eut à souffrir è-peu-près autant que ses adversaires; divisés d'opinions, ils se trouvèrent réunis par les mêmes malheurs.

Pendant la durée de cette tourmente , les voies ordinaires de l'administration ecclésiastique avaient été détournées. Les communications avec Rome ne pouvaient plus avoir lieu comme pur le passé. Il n'y avait plus de sûreté dans les rapports avec les supérieurs habitans d'autres contrées. L'administration se faisait pour ainsi dire de la seconde main , par des délégués, mode qui a préparé les voies ace que depuis on a appelé la petite église. Des hommes sensibles à l'exercice du pouvoir, aux charmes de Tindépendance, trouvaient doux de cesser de dépendre, et de devenir à leur tour des centres d'autorité. L'amour propre de l'homme s'attache à tout , et il ne lui coûte que de décheoir.

Aussi, à la restauration religieuse , se trouva t-il un esprit de presbytéranisme qui n'avait jamais paru clans l'église de France : on compta ainsi un petit nombre de troupeaux voués à des directeurs particuliers. Mais cette déviation partielle ne doit point priver l'ensemble du clergé resté en France du juste tribut d'éloges qui lui est dû pour le courage qu'il a montré ainsi que pour les services qu'il a rendus en bravant tous les dangers de ces désastreuses époques. S'il a été ramené aux persécutions des premiers siècles de l'église, il en a aussi fait revivre les vertus. C'est une des plus belles époques du clergé de France.

Lorsque le fort de la tempête fut passé , le clergé constitutionnel reprit ses fonctions , et si je n'ai pas été trompé , il fournit au Service de la presque totalité des églises de France. Depuis le serment exigé par l'assemblée constituante les mêmes exigences se multiplièrent. Chacun, dès qu'il était le maître, décrétait des sermens , en inventait pour tous ses besoins. C'est ainsi qu'on vit demander un serment de haine à la royauté que l'on ne put ou ne voulut jamais définir.

Ces malheureux sermens produisaient beaucoup de mal, car ils produisaient beaucoup de division. Les écrits pleuvaient, mille distinctions étaient apportées; le pape, les évèques,les docteurs, tout était consulté à chaque instant. Que voulait dire cela? Qu'y avait-il de commun entre la sainteté et la dignité du serment, et les exigences d'un quart-d'heure dont les fabricateurs étaient les premiers à se moquer, ainsi que de tout cet appareil de disputes , qui donnaient à ces sermens une importance qui ne leur appartenait pas ? Au lieu de tant disputer , il fallait déclarer qu'il n'y avait pas matière à serment, et qu'ils ressemblaient à ceux qu'une troupe exige dans l'endroit qu'elle traverse, ce qui n'engage pas du tout les habitans à les suivre. Mais ce qui se faisait le plus remarquer dans tous ces sermens , c'était la lâcheté de ceux qui les imposaient: car il y a une lâcheté véritable à imposer à d'autres une obligation qui renferme un danger que l'on ne partage pas soi-même. Des hommes religieux d'un côté, des hommes irreligieux de l'autre, ne sont point sur la même ligne, lorsqu'il s'agit d'une chose aussi sacrée que le serment.

L'un approche en tremblant, l'autre en se jouant: le ciel est devant les yeux de l'un, une dupe ou bien une victime devant ceux de l'autre. L'un sent sa chaîne et la respecte, l'autre s'en rit ou s'en affranchit. Cette horrible position dans laquelle des hommes , dans un lieu de sûreté, pour leurs intérêts propres , ne craignent point de placer leurs victimes, fait trembler pour celles-ci, et remplit d'indignation contre les odieux inventeurs de ces pratiques. Les choses étaient là, lorsque le 18 brumaire arriva.

r. if.

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