‹ Les quatre époques (volume 3)Chapitre 13 sur 15 · XXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVIII INTRODUCTION

riche Narbonnaise , qui renfermait ISfîmes, la ci té de retraite des voluptueux affranchis de l'empire et des illustres débauchés dupatriciat; Narbonne, cette ville de comices et de gouvernement, et Toulouse , qui fut appelée la Rome de la Garonne.

Ses habitants furent lé'S premiers qui furent véritablement 'Romains, et les seuls qui le devinrent complètement.

Ils donnèrent h la république des orateurs, des consuls et des empereurs ; ils eurent leurs théâtres, leurs poètes, leurs bains, leurs cirques, leur sénat, leurs curies, leurs comices, Rome vécut en province.

Lorsque le christianisme envahit la Gaule , c'est par la Ncirbonnaise qu'il

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y pénétra; et alors elle donna au christianisme ses papes, comme elleavait donné des empereurs à l'empire, et elle eut ses martyrs, comme elle avait eu ses généraux ; ses saints illustres comme ses célèbres orateurs, etplusquetoute autre, ses monastères après avoir eu ses amphithéâtres. Saint Saturnin , Benoit d'Aniane, saint Antonin de Pamiers témoignent de la part glorieuse que prit la Provence a l'émancipation de l'humanité.

Les révolutions qui frappèrent le monde a cette époque atteiguirent la Narbonnaise plus immédiatement et d'une façon plus tranchée que toute autre partie de l'Italie ou de la Gaule. Quand vinrent les invasions des visigoths, c'est dans la Narbonnaise qu'ils

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établirent leur séjour, et Toulouse devint la capitale d'un royaume.

L'existence de cette nouvelle puissance fut assez longue pour laisser des traces profondes dans les lois et dans les mœurs ; et bien qu'attaquée par les Francs, elle résista près de deux cents ans. Charibert , en devenant roi de Toulouse? ne la repoussa pas complètement en Espagne; elle ne disparut toutà-fait que sous l'invasion des Sarrazins qui occupèrent plus longtemps cette province qu'aucune autre.

Dans cet orage de l'humanité oii les peuples poussés les uns contre les autres s'agitaient et se mêlaient comme les flots de l'Océan, les merveilleux événements ne manquent pas plus à notre province qu'a celles dont l histoire a

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plus particulièrement exercé la plume des écrivains. Il y a même ceci de remarquable dans notre contrée, que presque toujours plus longuement occupé par ses conquérants que les autres parties de la Gaule, le Languedoc permit aux mœurs et aux lois des étrangers de s'y établir et de s'y développer. Aujourd'hui que le progrès des arts mécaniques nous fait imaginer a notre insu que toute cette époque devrait être aussi pauvre en idées politiques et morales qu'elle le fut en science économique, il n'est peut-être pas sans quelque utilité de montrer que ces temps qu'on appelle barbares, sans se donner la peine d'y regarder, n'étaient pas si complètement dénués de tout savoir et de toute prévoyance. Les vanités du dix-neuvième siècle seront fort étonnées des

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idées qui avaient cours parmi les peuples, et de la le'gislation qui les régissait.

Nous ne pouvons comprendre de quel droit les sociétés modernes , avec leurs colonies et leurs lois coloniales, de quel droit la société romaine avec ses esclaves et ses gladiateurs appelèrent barbares ces peuples parce qu'ils taxaient le meurtre d'un bomme selon la qualité de la victime et de l'assassin. Le morituri te salutant nous semble h nous le dernier degré d'abaissement où ait pu descendre l'humanité victorieuse et l'humanité vaincue. Et ce n'est pas le sang des hommes versé dans un cirque qui nous épouvante comme fait matériel ; c'est la dégradation morale de celui qui mourait et de celui qui regardait mourir. Est-ce donc parce

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que cela se passait, dans des amphithéâtres de marhre? Mais a l'époque dont nous parlons , les grandes constructions si étrangement nommées gothiques furent créées , à cette époque des routes étaient tracées de tous côtés, et si les budgets de l'exécrable Brunehaut fussent an'ivés jusqu'à nous, il n'est pas douteux qu'ils ne fissent envie h. nos ministres des travaux publics, tant cette femme couvrit la France de magnifiques monuments , de solides chaussées et d'utiles institutions libérales.

Peut-être en suivant pas à pas cette conquête incessante qui passait sur la Gaule, ne trouverait-on pas sans quelque habileté la manière dont ces prétendus barbares cherchaient à établir

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leur pouvoir; peut-être découvriraiton qu'il y avait en eux un sentiment de la dignité humaine plus élevé que celui de nos temps modernes. Ils voulaient , et obtenaient , violemment a la vérité, le pouvoir matériel , mais ils ignoraient ce qui est l'ambition des gouvernements actuels, la tyrannie morale. Il ne leur paraissait pas nécessaire de plier toutes les intelligences à leurs idées, toutes les pratiques de la vie k leurs lois , toutes les consciences à leur religion. Ils laissaient chaque vaincu à ses juges naturels et ne se croyaient pas le droit de prononcer seuls dans les causes particulières où ils étaient en procès avec ceux dont ils occupaient le pays. Les tribunaux mix tes, cette institution que nos publicistes regardent comme un progrès de la ci-

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vilisation, existaient chez ces nations si peu avancées d'ailleurs. Enfin il ne serait pas impossible de démontrer que ce ne furent pas les barbares illettrés qui plongèrent le plus notre pays dans la confusion et les ruines.

Après la destruction des Sarrazins par Charles-Martel, qui fut singulièrement aidé dans cette œuvre de libération par Eudes, duc d'Aquitaine, le Languedoc fut réuni à la France, et quelque temps après il redevint, sous Charlemagne, un royaume séparé dont Toulouse fut encore la capitale.

Ce royaume disparut sous le règne de Charles-le-Chauve, et alors s'avança l'usurpation des droits régaliens par les ducs et les comtes qui gou^ ernaient

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jadis les provinces au nom des souverains, et la féodalité' prit naissance.

Ici commence ve'ritablement la dégénérescence de l'espèce humaine , ici l'ignorance honteuse, la classification de l'homme comme objet matériel, la déprédation constante, l'apothéose du pouvoir, tous les vices et tous les crimes; et si dans une règle grammaticale on pouvait découvrir une trace de l'abaissement de l'esprit humain, ce fat alors que se formèrent tous ces modernes langages où l'on parle h un homme comme à plusieurs. Aujourd'hui que l'usage nous a rendu cette manière de nous exprimer si naturelle que nous n'en pouvons souffrir d'autre, nous ne réfléchissons guère a la triste servitude qui a amené un être

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humain à dire vous h un autre être de son espèce.

Dussions-nous rencontrer, parmi les modernes amateurs du gothique et de la noblesse de souche des gens qui nous fassent un crime ou un ridicule de notre mépris et de notre haine pour la féodaUté, nous le dirons encore : ce fui: à dater de son établissement que disparut toute trace du juste et de l'injuste, du bon et du beau. Royauté, peuple, religion, tout servit de pâtureà cette hydre dévorante. Toute nationalités'effaça dans ce conflit d'intérêts si divers. Les droits mal établis de la suzeraineté et les devoirs toujours contestés du vasselage laissèrent a chacun la liberté de rendre son hommage îji celui qui le soutenait le mieux ou lui demandait le

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moins. C'est la féodalité a qui nous avons dû cette législation morcelée et barbare qui fit de la France un chaos; c'est à la féodalité que nous avons dû ces impôts vexatoires et innombrables qui s'adressaient à tout etpartout, et que chaque seigneur inventait d'un jour a l'autre, selon ses caprices ou ses besoins; c'est a la féodalité que nous avons dû cette appropriation de l'homme h la terre qui le fit serf, à la féodalité, ces droits qui n'en sont pas moins odieux parce qu'on les a rendus ridicules; à la féodalité cette justice dont les seigneurs faisaient revenu ; c'est à la féodalité que nous devons ces guerres désastreuses qui ont tenu si longtemps les plus fortes places de la France dans les mains des Anglais; c'est a la féodalité qu'a été due l institution des ordres mendiants,

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cette exécrable plaie de la doctrine chrétienne; la véritable barbarie ce fut la féodalité.

Entre deux peuples qui se heurtent et dont l'un disparaît sous l'autre, il peut se rencontrer de grands actes de cruauté et de tyrannie; mais une unité populaire agissant sur une autre unité populaire , n'eût jamais pu arriver à cette effroyable multiplicité d'institutions odieuses que nous valut le régime féodal. La volonté d'une nation, si barbare qu'elle soit, eût été incapable de descendre à toutes les usurpations de détail qui tentèrent la rapacité des seigneurs, chacun voulant ce qu'avaient les autres, et inventant pour son propre compte. L'imagination recule devant ce gouvernement, où chacun était

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