‹ Les Quatre Filles du docteur MarschChapitre 14 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

JO VOISINE

u Ou'esl-ce que vous allez donc faire avec tout cela? demanda un jour Meg en voyant. Jo meiire des caoutchoucs, une vieille robe et un vieux capuchon, et prendre un balai d'une main et une pelle de l'autre.

— Je vais nie promener pour nia santé.

— C'est étonnant que doux grandes courses ce malin ne vous aient pas suffi. Il fait froid et sale dehors, et si j'avais un avis à vous donner, ce serait de rester comme moi à vous eliauller et à vous sécher, dit Meg en frissonnant.

• — Je ne demande pas d'a\is puur le moment, répondit Jo ; je ne peux pas l'ester immobile toute la journée, et, comme je ne suis pas un chai, je n'aime pas dormir au coin du feu. J'aime les aventures, je vais eu chercher! »

Mol; retourna se rôtir les pieds et lire Ivanhor. ei Jo alla dans le jardin. La nei^e n'était pas bien épaisse, et elle eut bientôt fait de la balayer et de tracer un diemin loin autour du jardin, afin qu'au premier rayon de soleil la peiite lleth pût aller s'y promener et faire

prendre l'air à ses poupées encore malades. La haie du jardin séparait seule la maison de la famille Marsch de

66 LES QUATRE FILI.ES Du DUCTKL'iï M.\r.sc;i

celle de M. l^uirenlz ; toutes deirx étaient situées dans nti faubourg de la \ille qui ressemblait beaucoup à la

campagne, avec ses rues tranquilles et ses jardins remplis de grands arbres. D'un coté de la haie basse qui séparait les deux propriétés, on voyait une \ieille maison grise, qui, dans cette saison, paraissait laide et nue parce qu'elle était dépouillée de la vigne qui la couvrait et des Heurs qui l'entouraient en été; de l'autre était une belle maison blanche, avec serres et écuries, évidemment luxueuse et commode. A travers les beaux rideaux, on apercevait toutes sortes de choses charmantes dans la maison blanche. Cependant cette maison, bien que riche d'aspect, paraissait triste et inhabitée; aucun enfant ne jouait, même quand il faisait beau, sur la pelouse ; aucune dame ne se montrait aux fenêtres. et peu de personnes y entraient ou en sortaient, à

l'exception du vieux monsieur et de son petit-fils.

Dans rimait nation active de Jo, cette belle maison était une espèce de palais endormi, rempli de splendeurs et de bonheurs dont personne ne jouissait. ICI lo désirait depuis longtemps contempler ces trésors cachés et resoir le «-petit Laureutz », qui, chez les (jardiner, f^di paru d. Virer aussi faire sa connaissance; mais elle ne savait pas comment commencer.

•h» le desirait encore plus depuis la soirée où Laurie axait été si complaisant pour elle et pour sa sn-ur. Elle avait bien imaginé plusieurs moyens pour arriver a èire I amie de Laurie, mais aucun n'avait pu être mis a exécution; elle ne l avait pas revu et elle commençait

a croire qu il était parti, quand, après avoir l'ait le ménage de la neige, elle l'aperçut tout à coup à une de s«'s lenèires, regardant avec des veux tristes son jardin poudré à blanc.

•< Ce garçon aurait besoin de quelqu'un pour jouer

10 VOISINE

et rire avec lui, se dit-elle. Son grand-père ne sait pas ce qu'il lui faut et ie laisse S'ennuyer tout seul. J'ai bien envie de sauter par-dessus la haie et d'aller le dire au vieux monsieur, »

Cette idée amusa Jo, f|in aimait à faire des choses périlleuses, et qui scandalisait toujours Meg par la hardiesse de ses mouvements; elle mit à exécution son pro jet de saut or par-dessus la liaie. Tue fois arrivée de l'autre côté, elle s'arrêta et regarda la maison endormie. 1 lien n\ remuait; tous les rideaux, hormis un, étaient baissés, et derrière le rideau à demi refermé de la fenêtre où elle as ait vu Laurie, on entrevoyait, encore une tète aux cheveux noirs bouclés, appuyée sur une main amaigrie.

Laurie, voyant l'action de Jo, s'était reculé d'un pas ; mais la curiosité, plus forte que la timidité, l'avait retenu assez près de la fenêtre pour qu'il put voir ce qui allait se passer dans le jardin.

« Le voici tout seul et malade, pensa Jo. l'auue garçon! ce n'est pas bien de le laisser ainsi. Je vais lui jeter une boule de neige, afin de l'encourager, et je lui dirai quelques mois d'amitié. »

Aussitôt pensé, aussitôt, l'ait ; une boule de neige alla frapper la fenêtre; la tète bouclée lit un mouvement de surprise et montra une figure, non plus inanimée comme quelques minutes aupara\ant, mais illuminée par le plaisir. Jo fit un petit signe de tête et, mettant son balai sur son épaule, lui cria :

« Comment vous portez-vous? Ltes-vons malade? »

Laurie, alors, ouvrit la fenêtre et répondit d'une voix aussi rainpie (pie relie «l'un rornean :

« Je vais mieux, je vous renierrie. J'ai eu un horrible rhume, et je suis enfermé ici depuis huit jours par ordre du médecin.

— .ICii suis très lâchée. Qu'est-ce que vous faites pour vous amuser?

— Rien! La maison est aussi triste qu'un tombeau.

— Vous ne lisez pas?

— l'as beaucoup. Ou me le défend.

— Personne ne peut donc vous faire la lecture?

— Si. quelquefois! mais mes livres n'ioléressent pas grand-papa, et je u'aime pas toujours demander à mou précepteur.

— ■ Vous avez donc un précepteur?

— Oui. . ..; .

— Est-ce que personne que lui ne vient vous voir? Je n'ai personne que j'aimerais voir; on

1 wf

les petiN pan ons trop tapageurs me feraient mal à la

— Vous ne pouvez donc pas demander à quelque gentille peine lille de venir vous lire des histoires et vous amuser? Les petites fil les ne font pas de bruit et sont de très bonnes gardes-malades.

— Je n'en connais aucune.

— Nous me connaissez, répliqua Jo, qui s'arrêta et

se mit à rire.

— Oui. je vous mimais! Est-ce que vous conseilliriez a \enir? Vous me feriez bien plaisir! s'écria Laurie.

Je ne suis pas toujours gentille et tranquille, mais je viendrai si maman veut nie le permettre. Je vais aller le lui demander. Fermez la fenêtre comme

an garçon t r ès sage e t a 1 1 e n dez-m oi . »

• !,) n '! >m en courant le chemin de chez elle en pensant à l'éinnuemeui. ^n'allaient avoir ses sœurs; et Uune, très excité par l'idée qu'il allait recevoir une visite, voulut lui faire honneur en se brossant les cheveux; quand il eut refait sa raie, il jeta un regard

JO VOISINE

sur le surplus de sa toiletté et essaya de mettre un [)eu d'ordre dans la chambre qui, malien* unedemi-dou/.aiiie de domestiques, nYlaitpas précisément bien tenue.

Jo, parait-il, avait obtenu sa permission, et 11 est malade, avait-elle dit, et très changé; chez les Gar* diner, il m'avait presque fait IVHH d'un potit jeu no monsieur, mais je vois bien (jne ce n'est encore qu 1 un petit garçon. »

On entendit bientôt, à la porte de la maison blanche, un grand coup de sonnette, puis une voix décidée demanda M. Laurie; une femme de chambre arriva alors, très surprise d'avoir à annoncer à son jeune maître une demoiselle.

« Très bien! faites-la monter, c'est miss Jo. »

Et Laurie alla lui-même ouvrir la porte à Jo. qui était gentille et rose, paraissait très à son aise et portait d'une main un plat couvert, et de l'autre, dans un petit panier à ouvrage, les trois petits chats de bel h.

« Me voici armes et bagages, dit-elle gaiement; maman a été très contente (pie je puisse faire quelque chose pour vous. Meg a vûulu que je vous apporte un peu de blanc-manger qu'elle a fait elle-même, et Beth a pensé que ses petits chats vous seraient agréables.; je savais bien que non, mais je ne pouvais pas refuser, elle désirait tant faire quelque chose pour vous. »

Grâce aux petits chais de Beth et à la gaieté de Jo, Laurie oublia immédiatement sa timidité.

« C'est trop joli pour être mangé, dit-il en souriant de plaisir, quand Jo, découvrant le plat qu'elle avait apporté, lui montra le blanc-manger entouré d'une

couronne de feuilles vertes et de Heurs du beau géranium rouge d'Amv.

— Ce n'est rien du tout; seulement elles voulaient vous montrer qu'elles désiraient vous faire plaisir.

70 LES QUATBE Flf.LKS DU DOCTEUR M.UlStïH.

Dites à, la bonne de le mettre de côté pour voire thé nomme c'est très doux, vous l'avalerez sans vous faire de mal. HimHr jolie chambre vous avez!

~ VMi> Pourrait être jolie si elle était bien rangée ; mais les domestiques sont si paresseux qu'ils ne se donnent pas la peine d'y mettre de l'ordre, et moi, \oyex-yous, j e suis trop fatigué pour les gronder. — Elle va être laite en deux minutes; il faut 'seule- 1 '!" r ' 'levant de la cheminée soit balave comme <:» ■ <>* les choses rangées dessus comme vu ; et les Ivtm m : el les bouteilles là; et votre sofa placé plus

rnivmMemmtl et les oreillers droits. Là! c'est fait maintenant. » 7

ntfêm mi! Tout en parlant et en riant, Jo, qui ***** mhàmiU que quand elle ne pensait pas à ce qu elle iaisan, avait mis les choses à leur place et oonne a la chambre un aspect tout di lièrent Laurie gardant un silence respectueux, la regardait attemive- !| u *!»'< <;î, lorsque Jo lui montra sou sofa bien arrangé h s assit dessus avec un soupir de satisfaction, et dit a ht reconnaissance :

« &*W* vous êtes bonne! Oui! c'est tout ce qu'il

; 11 ; ! ™ Maintenant, asseyez-vous dans le

giano taiitem et aissp/-rnm r.,ii.„ i i

n laissez moi laue quelque chose pour

amuser ma \ miteuse. \

X<Z r°'- : - CeSl I"" 1 snis venue pour vous amuser! I

• - ''^-1'' quelque chose? répondit .lo en regardant ^ ' m ° ur M".-lques livres placés à côté d'elle - e vous r,,ne,vie, j ai | n tous ces livres-là, et. si

V0Uâ te n ^ Féférarafc vous entendre , in,;^^;. je parlerai toute la !

jo voisin* i-:.

— Belh, c'est la petite iille aux jours roses, qui resté beaucoup à la maison et sort quelquefois avec un petit panier? demanda Laïuïe avec intérêt.

— Oui, c'est elle. C'est ma petite fille, à moi; p@us avons chacune la nôtre, Meg et moi. Beth est gentille comme .pas une.

— La jolie, c'est Meg, et celle qui a des cheveux bouclés est Amy, je crois?

• — Comment le savez-\ous? »

Laurie rougît, mais répondit franchement :

« Vous savez, je vous enlends souvent vous appeler quand vous jouez dans le jardin, et, lorsque je suis

seul ici, je ne peux pas m 'empêcher de regarder chez vous; vous paraissez toujours tant vous amuser! Je vous demande pardon de mou indiscrétion, mais je no vois pas que ce qui se passe dans le jardin. Cornu e Vôtre maison fait presque face à la notre, les jour- o i vous oubliez de baisser les rideaux de la fenêtre, celle où sont placées les Ileurs, je vous \ois encore dès que la lampe est allumée : cela me l'ail dors l'eliet d'un tableau. Vous êtes toutes autour de la table,

votre mère est juste devant moi, et cela me paraît si

agréable de voir vos figures contentes à travers les ileurs, (pie. je ne puis m empêcher de regarder. Je suis orphelin! »

Cela dit, Laurie se mil à remuer le feu. afin que Jo ne vit. pas le tremblement nerveux de ses lèvres qu'il ne pouvait comprimer.

Son air triste alla droit au coïuf de Jo; elle n\ait été si simplement élevée qu'à son âge elle était aussi francbe qu'une entant de dix ans. Ymant Laurie solitaire et malade, et sentant combien elle était plus nue lui riche en bonheur et. en ail ect ions, elle essaya de partager ses trésors avec lui. Sa ligure brune avait une

bonté et sa voix une douceur qui ne leur étaient pas habituelles lorsqu'elle dit :

« Nous ne baisserons plus jamais le rideau, et je vous donne la permission de regarder autant que vous le désirerez ; mais je préférerais qu'au lieu de regarder à la dérobée vous vinssiez chez nous. Meg est si bonne qu'elle \ous ferait du bien; lîeth chanterait, pour vous distraire, tout ce que vous voudriez; Amy danserait devant vous ; Meg et moi nous vous ferions rire avec n nie théâtre, et tous, nous nous amuserions beaucoup. Est-ce que votre grand-papa ne vous le permettrait

- Je crois qu'il le voudrait bien, si votre mère était assez bonne pour le lui demander. Il est moins sévère qui! n'en a l'air et me laisse assez faire ce que je seulement il a peur que je devienne un ennui pour les étrangers, dit Laurie, dont la ligure mobile s'illuminah de plus en plus.

— Nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes des voisins, et il ne faut pas que vous pensiez que vous serez un fardeau pour nous. Nous désirons beaucoup faire votre connaissance, et il y a longtemps que j'aurais voulu la faire. Vous savez qu'il n'y a pas très longtemps que nous sommes Ici ; mais, excepté vous, nous connaissons déjà tous ceux de nos voisins que notre mère a jugés pouvoir être pour nous d'aimables connaissances.

— (iiand-papa vit au milieu de ses livres et ne s'occupe guère de ce qui se passe ailleurs. M. bVrooke, mon précepteur, n'habite pas avec nous, il ne vient qu'a I heure des leçons; ainsi, je reste à la maison et je passe mon temps comme je peux.

^ e !' esi l )us C(J)mne cela qu'il faut s'y prendre ; u suffirait à votre grand-papa de faire une grande

JO VOISINE

tournée de visites dans le voisinage, cl vous alliez tout de suite des maisons ast ables ou vous seriez reçus avec un grand plaisir. Quant à voire limidilé, elle ne durera pas longtemps, ne vous en inquiétez pas. Je suis timide au fond, moi aussi ; mais on fait un petit effort, et c'est bien vite passé. »

Laurie rougit de nouveau, mais ne fut pas offensé d'avoir été accusé de timidité, car il y avait tant de bonne volonté eu Jo, qu'il était impossible de ne pas accepter ses conseils, en dépil de leur forme originale,

avec autant de cordialité qu'elle les offrait.

« Aimez-vous votre pension? demanda Laurie après quelques moment s de silence, pendant lesquels il avait tenu les yeux fixés sur le l'eu, tandis que Jo examinait la chambre, qu'elle trouvait tout à fait de son goût.

— Je ne vais pas en pension. Je suis occupée a soigner ma tante, qui est une bonne vieille dame, mais d'humeur assez difficile. »

Laurie ouvrait la bouche pour lui faire une autre question, quand il se rappela juste à temps que ce n'était pas poli de faire trop de questions. Mais Jo. à qui Laurie plaisaii beaucoup, ne demandait pas mieux

que de le taire rire un peu, fut-ce aux dépens de la

tante Marseh. Llle lui lit une description très amusante

de la vieille dame, de ses impatiences, de son gros chien, du perroquet qui parlait espagnol et delabibliolhéqne qui avait tant, de charme pour elle. Laurie riait de tout son cœur, de si bon co-ur qu'une bonne, tout étonnée, vint voir ce qui se passait. Jo lui racontait précisément qu'un vieux monsieur était venu un jour demander la main de tante Marseh, et qu'au milieu d'une belle phrase, Polly, le perroquet, avait, sauté sur le monsieur et lui avait arraché sa perruque en lui criant : « Silence ! »

74 LES QUATRE PILLES DU DOCTE LJ ï\ MARSCTL

« Oh! cclu me tait tant de bien de rire! Continuez, je vous en prie, » lui dit-il, encore tout rouge d'avoir tant ri.

Jo, excitée par son succès, continua à parler de leurs jeux, de leurs pmjcis, de leurs espérances, .de leurs craintes pour leur père et des événements les plus intéressants du petit monde dans lequel elles vivaient. Ils parlèrent ensuite de livres, et J© trouva, à sa grande joie, que Lan rie les aimait autant qu'elle et en avait même lu davantage.

« Si vous les aimez tant, venez voir les nôtres, lui dit Laurie en se levant. Mon grand-père est sorti; n'ayez pas peur.

— Je n'ai peur de rien! répliqua Jo avec un lier

mouvement de tète.

Je le crois, » répondit le jeune garçon ave

ndmiralion, tout en pensant que si Jo rencontrait le vieux monsieur dans un de ses accès de mauvaise humeur, elle aurait, malgré son courage, de bonnes raisons d'être elïVavée.

Toute la maison était chauffée par un calorifère, et hauhe put, malgré sou rhume, promener Jo dans toutes les pièces ei la laisser examiner à son aise tout ce qui lui plaisait. Lorsqu'ils arrivèrent dans la bibliothèque, Jo se mit à battre des mains et à danser, comme elle Taisait toujours quand elle était particulièrement charmée.

« One de belles, que d'utiles choses! soupira-t-elle en s'enfonçiim dans les profondeurs d'un fauteuil capi-

loiméH promenant un <eil d'admiralion sur l'immense quantité de liwvs et de tableaux qui tapissaient les murs, ci sur les statues, les bronzes et les curiosités artistiques qui remplissaient la chambre. Théodore

\"us èies la plus heureuse personne du oioude, ajouta-t-elle d'un air convaincu.

JO VOISINE. 7 5

— On ne peut pas vivre rien qu'avec tics livres, répondit Laurie en se penchant sur nne table vis-à-vis d'elle. Jo-donnerais tout ce qui est ici pour avoir des

sœurs... »

Mais, avant qu'il eut pu commuer, on entendit un coup de sonnet le, et Jo se leva en toule hâte en s 'écriant :

« Miséricorde! C'est vote grand-papa!

— Eh bien, qu'est-ce que cela fait? Vous n'avez peur de rien, vous savez, lui répondu .malicieusement Laurie.

— Je crois que j'ai un peu peur do lui, mais je ne sais vraiment pas pourquoi j'aurais peur; maman a dit que je pouvais venir, et je ne pense pas (pie vous en soyez plus malade, dit Jo en se rasseyant et paraissant plus rassurée, quoique ses yeux fussent toujours

fixés sur la porte.

— Je vais bien mieux, au contraire, et je vous en suis très reconnaissant; seulement, j'ai peur que vous ne vous soyez fatiguée en parlant. C'était si agréable de vous écouter, que je n'av ais pas le courage de vous arrêter, dit Laurie.

— Monsieur, ce n'est pas votre grand-père, c'est le docteur! » dit la servante.

Laurie respira, et se tournant vers Jo :

« Ne vous en allez pas, permettez-moi seulement de

vous laisser seule pendant une minute. Je suppose

que je dois aller vers le docteur, dit Laurie.

— Ne vous inquiétez pas de moi; je suis heureuse comme une reine, ici, » répondit Jo.

El, Laurie étant parti, elle s'amusa a regarder tontes les charmantes choses qui ornaient la chambre.

Elle était debout devant un beau portrait, de M. Laurentz, lorsqu'elle entendit ouvrir La porte, et, croyant

que c'était Laurie, elle dit sans se retourner, d'un air décidé :

« Maintenant, je suis sure de ne pas avoir peur de votre grand-papa, car il a les yeux pleins de bonté, quoique sa bouche soit sévère et qu'il paraisse avoir une terrible volonté. Il n'est peut-être pas tout a faii aussi beau que mon grand-père, mais il me plaît.

— - Mrtci. madame! » dit derrière elle une voix ref rognée.

El Jo, se retournant toute surprise, aperçut le vieux monsieur Laurentz.

La pauvre Jo devint cramoisie, et son cœur battit bien fort lorsqu'elle se rappela ce qu'elle venait de dire. Pendant une minute, elle eut une grande envie de fuir; mais cela n'eut pas été courageux, et ses sœurs, en apprenant sa fuite, se seraient moquées d'elle; elle se dérida «loue à rester et à se tirer d'all'aire comme elle le pourrait. En regardant de nouveau le vieux monsieur, elle vil que ses yeux avaient, Sûtis ses ell rayants sourcils, un air de bonté encore plus grand que ceux du portrait, et. qu'on entrevoyaii, dans ces mêmes yeux, une ombre de malice qui diminua beaucoup sa crainte. Après une pause terrible, le vieux monsieur dit d'une voix plus relVngnée qui» jamais :

« Ainsi, vous n'avez pas peur de moi?

— Pas beaucoup, monsieur.

— Et \ous ne trouvez pas < pie je sois aussi bien que votre grand-père?

— lVoii, monsieur, pas tout à fait...

— Et sous pense/ que j'ai une volonté terrible?

— J ai dii seulement que je le supposais.

— Cependant, je vous plais malgré cela?

— Oui, monsieur. »

Le \ieu\ înon-irur parut content des réponses de Jo

JO VOISINE

et, se mettant à rire, lui donna une poignée de main; puis, rapprochant doucement sa main du menton de Jo et attirant sa figure vers lui, il l'examina attentivement et lui dit gravement en rendant la liberté à sa tète :

« Vous avez l'esprit de votre grand-père, si vous n'en avez pas la ligure; il était beau, ma chère, mais ce qui valait mieux, il était brave et. honnête, et j'étais lier d'être son ami.

— Merci, monsieur, répondit Jo, qui se retrouvait

dans son état habituel.

— Qu'est-ce que vous avez fait à mon petit-fils, hein? demanda ensuite le vieux monsieur.

— - J'ai seulement essayé de l'égayer, » dit Jo. Et elle raconta comment sa visite était venue. « Vous pensez qu'il a besoin d'être égayé?

— Oui. monsieur, il parait un peu seul, et peut-être la compagnie d'autres enfants lui ferait-elle du bii-n. Nous ne sommes que des petites filles, monsieur, mais nous serions très contentes de pouvoir faire quelque chose pour lui : car nous n'avons pas oublié le splendide cadeau de Noël que vous nous avez envoyé, dît Jo avec animation.

— Chut! chut ! C'était Pftflaire de M . Laurie. Gomment va la pauvre femme ÏÏummel?

— Très bien, monsieur, maintenant. »

Et Jo lui raconta comme quoi sa mère avait su intéresser à cette pauvre femme des personnes plus riches qu'elle.

« Ces! tout à fait comme cela que faisait son père! Dites-lui que j'irai la \oir au premier jour de beau temps. Mais voici la cloche du thé. Venez le prendre

avec nous, voulez-vous?

— Oui, monsieur, si nous êtes bien sur que cela ne

doive pas vous ennuyer.

— Voua le demanderais-je si cela ne me plaisait pas? » répondit M. Laurentz en lui offrant son bras, d'après les règles de la vieille politesse.

« One «lira Meg de tout ceci? » se disait Jo en marchant.

Et ses veux brillaient de plaisir à cette pensée.

« I h iiii'ii! r 1 1 j 'cst-ct' qui lui arrhe? demanda le vieux monsieur en voyant Laurie descendre les escaliers quatre à quatre, et prendre un air de profond étonnement en apercevant Jo au bras de son redoutable grand-père.

— Je ne savais pas que vous étiez revenu, monsieur, dit-il en échangeant avec Jo un regard de triomphe.

— C'était évident d'a}>res la manière dont vous dégringoliez les escaliers, \enez prendre votre thé. monsieur, et conduisez-vous convenablement, » dit M. Laurentz en lui tirant les cheveux par manière de caresse.

Kl il continua à marcher, lundis que Laurie exécutait

derrière son dos une série de mouvementsqui indiquaient son contentement.

Le vieux monsieur ne parla pas beaucoup en buvant s"S quatre tasses de thé; mais, en revanche, il examina les deux jeunes gens qui bavardaient et riaient, comme de vieux amis; et le changement de son petit-fils ne lui échappa pas. Il y avait alors des couleurs, de la vie et du plaisir sur la ligure du jeune garçon, de la vivacité dans ses manières et de la gaieté dans son rire.

« Mlle a raison, se dit-il, reniant est trop seul. Il faut

mie je voie ce que ers petites filles pourraient faire pour lui , »

*0 lui plaisait à cause de ses manières originales et spirituelles, el elle paraissait comprendre Laurie aussi bien que si elle était un petit garçon. Si les Laurentz avaient été ce que Jo appelait des « gens raides et guindés », elle ne leur aurait pas plu du tout, car elle

JO VOISINE

aurait été gauche et contrainte avec eux; mais, coinnic ils êtaieïftMen veillants et simples, elle resta elle-même et leur lit une très bonne impression.

Quand ils sortirent de table, Jo parla de s'en aller : mais Laurie lui dit qu'il avail encore quelque chose à lui montrer, et la conduisit dans la serre, qui avait été illuminée exprès pour elle. Jo se crut dans un endroit féerique lorsqu'elle se promena au milieu de ces rangées d'arbustes et de Heurs rares, que les nombreuses lumières embellissaient encore ; mais son plaisir

fut plus grand lorsque Laurie, qui avait fait un gros bouquet tics plus belles fleurs de la serre, le lui donna en lui disant avec un air heureux qui lit plaisir à Jo :

« Voudriez-vous donner ceci à madame votre mère et l'assurer que j'aime beaucoup le inémvm qu'elle m'a envoyé? »

En rentrant dans le grand salon, ils trouvèrent M. Laurentz assis au coin du feu; mais l'attention de Jo (ut entièrement absorbée par la vue d'un beau piano à queue.

« Jouez-vous du piano? demanda- t-el le à Laurie d'uu air respectueux.

— I n peu, répondit-il modestement,

* — Oh! je vous en prie, jouez-moi quelque chose. Je vomirais tant vous entendre afin de pouvoir le raconter à lîeth.

— Jouez d'abord, vous.

— Je ne sais pas jouer; je suis trop stupide pour apprendre, mais j'aime extrêmement la musique. »

Laurie jouait remarquablement bien pour son âge; il ne se fit pas prier, et Jo l'écouta avec béatitude, le nez voluptueusement enfoui dans de l'héliotrope et dos

rose». Ah ! elle aurait bien désiré que lleth put l'entendre aussi; mais elle ne le dit pas et lit seulement tant de

compliments à Laurie qu'il en fut tout à fait honteux, et (pie son grand-père se mit à dire :

« Assez! assez! jeune fille; trop de sucres d'orge ne lui valent rien. Il ne joue pas mal, mais j'espère qu'il réussira aussi bien dans des affaires plus importantes* Vous partez? Je vous suis très reconnaissant de votre visite, et j'espère que vous reviendrez bientôt. Bonsoir, docteur .lo. Mes amitiés à votre mère. »

Il était très aimable, mais quelque chose dans son air fit craindre à Jo d'avoir fait quelque méprise, et elle le demanda à Laurie, quand ils furent seuls.

« Non, c'était moi, répondit Laurie : il n'aime pas m'tïitendre faire de la musique.

— Pourquoi?

— Je vous le dirai une autre fois. John va vous reconduire chez vous, puisque je ne le puis pas.

— Ce n'esi pas la peine, il n'y a que deux pas à faire. Soignez-vous bien.

— Oui, mais vous reviendrez, n'est-ce pas?

— Si vous me promettez de venir nous voir quand ^ous serez guéri.

— Je vous le promets.

— Bonsoir, Laurie.

— lïonsoir, Jo, bonsoir. »

Quand Jo eut raconté ses aventures, toute la famille éprouva le désir d'aller dans la maison à côté, car chacune se trouvait attirée par quelque rho>e. M me Marsch désirait parler de son père avec le vieillard qui en parlai] si bien et ne l'avait pas oublié; M. >g aurait voulu voir la serre; Beth soupirait après le piano à queue et désirait admirer les beaux tableaux et les statues.

<l ^éiv, pourquoi M. Laurentz n'aime-t-il pas entendre Laurie jouer du piano? demanda Jo, qui voulait toujours savoir le pourquoi des choses.

JO VOISINE

— Je crois, mais je n'en suis pas sure, que son fils, le père de Laurie, avait épousé une grande arlisto italienne; cette union avait déplu au vieillard, qui était très orgueilleux. La dame était cependant charmante, irès distinguée et estimée de tous. .Mais ces genres de mariage sont si rarement heureux que le préjuge l'ut le plus tenace chez M. Laurent/. Il ne voulut jamais revoir son tils. Le père et la mère de Laurie moururent loin de lui en Europe pendant l'enfance de Laurie, et. ce ne fut qu'alors que son grand-père lit venir son petit-fils chez lui. Je crois que Laurie, qui est né en Italie, n'est pas d'une constitution rohuste, et que c'est, pour cela que M. Laurent/ semble toujours inquiet pour sa santé. Laurie ressemble à sa mère; il a héritéd'elle son goût pour la musique, et je m'imagine que sen grand-père. a peur qu'il ne veuille devenir a son tour un artiste. Lu tous cas, les aptitudes musirales de Laurie lui rappellent sans doute, plus qu'il ne te voudrait, la femme de son tils qu'il n'aimait pas. et je pense (pie c'est pour cela qu'il s^assombrM, comme dit Jo, quand le pauvre Laurie joue du piano.

— Mon Dieu ! que cette histoire de Laurie est triste et romanesque! s'écria Meg*

— Ou 'on laisse donc Laurie être artiste s'il en a vraiment la vocation, s'écria Jo, et qu'on ne gâte pas sa vie en le forçant à aller à l'Université!

— Aller à Université ne gale rien, répondit \\ mc Marsch. il manque toujours quelque chose aux artistes qui ignorent tout en dehors de leur spécialité.

— C'est parce que sa mère était Italienne qu'il a de si beaux yeux et de si beaux cheveux noirs et son teint mat si distingué; les Italiens soûl toujours beaux, dit Meg, qui était un peu sentimentale.

— Qu'est-ce que vous savez de son air et de ses

82 U"S OlJATHR HLLES DU DOCTEUli MARSCH

yeux? C'est à peine si nous lui avez parlé, s'écria Jo qui, elle, n'était pas du tout sentimentale.

— Ne l'ai-je pas vu à la soirée des Gardiner? et d'ailleurs jcvois bien, d'après tout ce que nous me dites, qu'il est très aimable. C'est très joli cette phrase qu'il a dite sur ce que maman lui avait envoyé.

— Il parlai) du blanc-inanger, je suppose.

— Que \(ius êtes donc étonnante, Jo! 11 parlait de vous, c'est évident.

— Vous croyez, Meg? répondit Jo, en ouvrant les yeux comme si l'idée ne lui en était jamais venue.

— -Je n'ai jamais vu une jeune fille comme vous! Vous ne savez môme pas reconnaître quand un vous fait un compliment, dit Meg. de l'air d'une personne qui croit connaître très bien toutes ces choses-là.

— Ce sont toujours des bêtises les compliments, et \niis gâtez mon plaisir. Lanrie est un gentil garçon, il me plaît . Nous serons bonnes pour lui paire qu'il n'a plus de mère, et il pourra venir nous voir, n'est-ce pas, mère?

— Oui, Jo; votre petit ami sera le bienvenu ici. Je sais qu'il est doux, poli et réservé, et j'espère que Meg se rappellera que les enfants doivent rester enfants le plus longtemps possible.

— Je ne me considère plus comme une enfant, lit observer la petite Amy. l'avons, lïelh, quVn pensezvous?

— Je ne sais qu'en penser, dit lieth; j'aime mieux songer an plaisir que j'aurais à voir un jour le beau palais et le grand piano du grand-père de Laurie. »

BKTII ENTITE DANS LE BEAU PALATS. 83

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