LE CAMP DE LAURENTZ
— On ne triche pas en Amérique, mais vous pouvez le faire si cela vous fait plaisir, dit Jo en colère.
— Tout le monde sait que les Yankees sont beaucoup plus trompeurs que les autres peuples, répnndir. Fred en envoyant au loin la boule de Jo. »
Jo ouvrait les lèvres pour riposter de la bonne façon à cette grosse impertinence ; mais elle lit un eflbrt si grand pour se retenir, qu'elle en devint rouge Jus qu'au blanc des yeux, pendant que Fred se glorifiait de sa victoire. File se contenta d'aller à la recherche de sa boule et resta très longtemps dans les broussailles pour retrouver son calme; quand elle revint, elle s'était vaincue, se montra tranquille et attendit patiemment son tour. Il lui fallut plusieurs coups pour regagner la place qu'elle avait perdue, et, lorsqu'elle y arriva, la partie adverse avait fort avancé ses affaires.
« C'est nous qui allons papier, dit Fred avec animation, lorsque chacun se rapprocha pour voir le coup qui allait décider de la partie.
— Les Yankees savent se montrer généreux pour leurs hôtes et anciens ennemis, dit. Jo en regardant le jeune homme d'un tel air qu'il rougit à son tour. C'est une observai ion que certain Anglais fera bien de remporter dans son île en y Joignant une provision d'humilité. Je vous ai laissé avoir raison quand vous aviez tort, monsieur Fred ; mais cela ne changera rien au dénouement, et... »
Et, par un coup habile, elle parvint à gagner la partie.
Laurie jeta son chapeau en l'air sans se rappeler qu'il ne devait pas se glorifier de la défaite de ses hôtes, et. s'arrètant au milieu de ses bravos, dit tout bas à Jo :
« Vous avez très bien a^i, Jo ; il a triché, je l'ai vu.
Nous ne pouvons pas le lui dire, mais il ne recommencera pas, vous pouvez en être sûre. »
Meg, sous prétexte de rattacher une des nattes de Jo, la tira eu arrière el lui dit d'un ton approbateur:
« Ce Fred a été terriblement provocant, Jo ; mais je suis bien contente que vous ne vous soyz pas mise en colère.
— Ne me louez pas, Meg, répondit-elle : à ce moment, même j'aurais encore envie de lui tirer les oreilles. Je me serais certainement fâchée si je n'étais pas restée assez longtemps dans les buissons pour obtenir de moi de pouvoir me taire; mais il fera bien de se tenir à l'écart, ajouta Jo en regardant Fred d'un air menaçant.
— Messieurs et mesdames, il est temps de dîner,
dit M. Brooke en regardant à sa montre. Monsieur le commissaire général, voulez-vous faire du feu et trouver de l'eau, pendant que miss Marsch, miss Sallie et moi mettrons le couvert. Qui sait faire le café?
— Jo ! » s'écria Meg, contente de recommander sa sœur, et Jo, sentant que les leçons de cuisine qu'elle avait prises depuis sa mésaventure allaient lui faire honneur, vint, sans se faire prier, veiller sur la cafetière. En même temps les petites lilles ramassaient de petits morceaux de bois pour entretenir le feu, et les petits garçons allaient chercher de l'eau. Miss Kate dessinait, et lieth et Frank tressaient des brins de jonc pour faire de petites assiettes pour le dessert.
Le commandant en chef et ses aides eurent bientôt mis le couvert, et Jo ayant annoncé que le café était prêt, chacun vint s'installer sur le gazon avec un appétit développé par le grand air et l'exercice.
Tout semblait nouveau et drôle dans ce dîner sur 1 herbe; un vénérable cheval, qui paissait non loin de la, tut plus d'une fois eiï'rayé par des éclats de rire.