LE CAMP DE LAURKXTZ
Il y avait dans la disposition du terrain une agréable inégalité qui amenait de fréquents malheurs : les assiettes et les verres basculaient à qui mieux mieux ; des glands tombaient dans les plats, et des feuilles sèches descendaient des arbres en ton!.' hâte, alin de voir ce qui arrivait.
Trois enfants pauvres, cachés derrière les buissons, regardaient, d'un air d'envie, les convives de l'autre côté de la rivière; un chien si; mit, à aboyer contre eux et les lit découvrir. Ils allaient s'enfuir connue des coupables ; mais M. Hrooke leur cria de rester et, ayant fait un petit paquet bien ficelé dans lequel il avait enveloppé de quoi leur l'aire un bon peiii repas, il parvint, aux acclamations de tous, à leur jeter à la volée leur part du festin. On était au dessert.
« Voici du sel pour la crème de Jo, dit l'impitoyable Laurie.
— Merci, je préfère vos araignées, répondit Jo, en montrant du doigt sur son assiette deux petites araignées qui s'étaient noyées dans sa crème, Comment osez-vous faire des allusions à mon horrible dîner, quand le votre n'est pas complètement pariait? Vous ai-je nourri d'insectes, moi ? »
Elle lui passa, en riant, son assiette et ses deux araignées, et s'empara de la sienne. La vaisselle était rare.
a Bon ! \oila que c'est mon tour d'être battu par Jo. Consolez-vous, Fred, c'est une terrible adversaire ; il ne fait pas hou la pro\ mpicr.
— Que dites-vous là? s écria Jo ; je ne suis l'adversaire de personne aujourd'hui, et si je iTeiî avais été réduite à nie défendre, j'aurais trouve tout bien, même les araignées, dans votre partie. Je bois ce verre d'eau à votre gloire, Laurie.
— 11 fait un temps magnifique aujourd'hui, répondit
i^-J LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MARSCH.
Laurie ; le soleil esi pour la meilleure part dans le succès àè cette journée. Du reste, ce n'est pas à moi que devraient revenir les louanges de Jo ; je n'ai rien fait jusqu'ici. C'est vous. Meg, et M. Brooke, qui avez tout conduit, et je vous suis on ne peut plus obligé. Mais qu'est-ce que nous ferons quand il nous sera impossible de manger davantage? »
Laurie sentait que, lorsque le dîner serait terminé, il aurait joué sa plus belle carie
« Jouons a des jeux assis, jusqu'à ce qu'il fasse moins chaud, dit Meg. Je suppose que miss Kate en connaît qui pourraient vous amuser. Allez lui demander conseil, Laurie; elle est votre in\ ime, et nous devriez rester davantage avec elle.
— N'êtes-vous pas aussi mes invitées? répondit Laurie. Je pensais que miss Kate trouverait le moyen d'attirer M. lïrooke. C'est une personne très instruite ; mais M. [îrooke a préféré l'ester à causer avec vous, et vous ne vous apercevez même pas que Kate n'a pas cessé de vous observer à travers sou lorgnon. Je vais aller vers
flic. »
Miss Kate connaissait plusieurs jeux nouveaux, et, comme les jeunes filles ne voulaient pas manger davantage et que les petits garçons ne le pouvaient plus, ils allèrent tous dans le salon jouer à un jeu qui obtint la majorité des suffrages et qui a, en Amérique, le nom de vifjmarole.
Une personne commence une histoire, une chose quelconque, tout ce qu'elle veut ; seulement elle s'arrêu à un moment palpitant d'intérêt; alors sa voisine esl nl>Mft de prendre la suite de l'histoire et de la continuer jusqu'à ce qu'elle s'arrête à son tour et passe à une autre le soin de s'en tirer. Ce jeu est très drôle quand ou le joue avec adresse.
LK CAMP DE lAlinKNTZ.
« Commencez, s'il vous plaît, monsieur Brooke, dit Kate avec un geste impérieux qui surprit beaucoup Meg. car tout le monde traitait le précepteur de Laurie avec le respect que méritait son caractère. »
M. Brooke était couché sur l'herbe ; il n'eut pas
l'air ému le moins du monde do l'injonction do miss Kate, et commença I histoire eu tenant sr> beaux veux bruns fixés sur la rivière miroitante au soleil :
« Une fois un chevalier, qui n'avait que son épée et son bouclier, alla dans le monde pour y chercher fortune. 11 vosaLjT'a longtemps, près de vingt-huit ans, en
étant très malheureux, et arriva enfin au palais d'un bon vieux roi qui avait offert une récompense à quiconque pourrait apprivoise]' et dresser un beau cheval très emporté et très sauva uv, qu'il aimait beaucoup Le
chevalier demanda à essayer, et réussit, quoique licitement. Le beau cheval était très bon et apprit bientôt à aimer son nouveau maître. Tous les jours, pour exercer le coursier favori du roi, le chevalier quittait le palais monté sur la noble bète.er la conduisait à travers les promenades de la ville capitale, et même au delà, dans la campagne. Un jour qu'il traversait un lieu très désert, il aperçut, à la fenêtre d'un château en ruine, une charmante figure qu'il reconnut pour Lavoir \ ne en rêve. 11 demanda qui habitait ce vieux château ; on lui répondit que de belles et malheureuses princesses y étaient retenues captives par un enchantement, et qu'elles y resteraient tant qu'elles n'auraient pas filé assez de laine pour payer leur rançon. Le chevalier résolut d'entrer, par un moyen quelconque, dans le château et d'offrir ses services aux malheureuses princesses. Il s'arma de toutes pièces et frappa résolument du pommeau de son épée à la porte du château, et, à son grand étonnement, la grande porte s'ouvrit tout au large, et il vit... »
M. lîrooke s'était arrêté.
« Une ravissante jeune fille qui s'écria avec un cri de joie : « Enfui ! enfin ! » continua Kate qui avait lu de vieux romans de chevalerie français.
« — C'est elle ! » s'écria le comte Gustave.
« Et il tomba à ses pieds dans une extase de joie.
« — Oh! relevez-vous! dit-elle en lui tendant une main d'une blancheur de marbre.
« — Pas avant que vous m'ayez dit comment je peux vous délivrer, dit le chevalier toujours agenouillé.
« — Hélas ! devant la tâche impossible qui nous est imposée, le sort cruel me condamne, ainsi que tues sieurs, à rester ici jusqu'à ce que mon tyran soit mis â mort ou se soit rendu à merci.
« — Ou est-il, ce misérable? s'écria le comte.
« — Dans le salon mauve. Va, brave cœur, et sauve-moi du désespoir.
« — Je reviendrai victorieux ou je mourrai.
« Et après ces paroles émouvantes, il courut du côté
de la porte du salon mauve, et. l'enfonçant d'un coup de sa robuste épaule, il allait y pénétrer lorsqu'il reçut...
« — Sur la tète un gros dictionnaire grec qu'un monsieur en habit noir lui avait jeté, reprit Ned Molïat. Il s" remit bientôt de ce coup étourdissant, et, jetant le ivran par la fenêtre, il se préparait à aller rejoindre sa darne pour la délivrer. Mais il trouva fermée la porte de la chambre où il l'avait laissée, et il s'y attendait si peu qu'il se fit une grosse bosse au front contre cette porte qui était de bois dur. Il déchira alors les rideaux d'une haute fenêtre du vestibule pour s en faire une échelle de corde et remonter d en bas jusqu'à la captive ; mais il n'était pas arrivé à moiti* < I,, fmu rodielle se rompit, et il alla