‹ Les quatre NapolitainesChapitre 11 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

206 LB8 QUATBI NAP0UTAIHB8*

vaient être \k^h9» : je les «i changés éù place, voilà tout.

— • 0ht tu es mon aauveurt a'éoria Guiae, ta es te héros de cette ville, tu es digne d'ea être le maitre; pardonue-moi d'avoir cru à ta trahison.

Le Pione pâlit et chancela.

— Monseigneur, dit-il d'une voix phu faible, vous ferez dire à la Casta, ear elle m'a Juré de ne pins vous revoir, que j'ai tenu ma parole et qu'il faut qu'elle tienne la sienne»

— £t que t'a-t-^e promis» inon fils? lui dit Guise en le soutenant dans ses bras.

— Elle m'a promis, répondit le Pione ^ s'afTaib^saut de plus en plus, de me faire enterrer près de ma mère, qui seule m'a aimé en ce monde.

En disant ces paroles, le Pione tomba évanoui dans les bras de ses fidèles laxares, qui s'étaient approchés de lui.

— Oh! sauvez-le! sauvez-le! leur cria Guise; potisit* le chez CucuruUe, dites-que je lui engage fna parole de gentilhomme de lui donner tout ce qu'il me demc&derfl s'il sauve ce noble enfant. ^

Les lazares emportèrent le Piooe.

lilS OVÀTRB NAP0LITAINB9. 907

Cependant le^ pertosf die Naple^ s'étaient rouverte». Géri^anla»» Bochefiwt, Mo^ne et les autres geatilahommeâ, qui s'étaient réfugiée dans la YUle au ipoment où ils avaient cru à la trahison au Pione» étaient revenue près âe Gvisa.

Quelques-uns, honteux de la terreur qu'ils avaient montrée, a'étaieiit élaneéa à la poursuite des Ëspa^nc^s, qui eoQlinuaiant Ii s'enfuir stana qui! fût possiblei de les rallier.

Pf eaqu^ toute la popii^tion de Naples, avertie de& victoires que Guise avait r^mporté^ le matin 9^r les Espa* gaolg, a'était portée au e^té d^ la porte d'Aveirsc^,

Dispersée et épouvantée un moment par te$ cria dc^ trahison qui étaient partis de ce ç4té, la foule avait été bientôt rappelées par ee^s^ qui dui haut dea remparts avaient vu la défaite et la fuite des ennemis^ Bientôt Guise fut entouré par une multitude immense ;dea erisenthousi^tea éclataiaisit de toulea parts» la», bcoames, les fom-

308 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

mes, les enfants se pressaient autour de lui, en faisant retentir l'air de joyeuses acclamations.

Rentré sous la porte du rempart, le duc y trouva son cheval, qu'il | y avait laissé pour monter sur la redoute: des hommes s'agenouillèrent devant lui, et lui prêtèrent leur appui, pour qu'il ne se servît pas d'étrler.

Puis, quand il reprit sa nâarche pour retourner dans son palais, du haut des maisons voisines on jeta des fleurs sur son passage, des femmes accoururent apportant des tapis qu'elles déployaient sous les pieds de son cheval. Il passa devant une église, les. prêtres en sortirent et marchèrent devant lui en l'encensant comme le dieu qui venait de sauver le peuple de Naples.

C'était partout une joie, une ivresse, un enthousiasme fanatique ;i^traversa ainsi lentement la ville, recueillant de tous côtés les témoignages de ce peuple en délire.

Il avait combattu depuis le matin la tête nue, sans cuirasse, sans autre arme que son épée.

En le voyant ainsi, les hommes disaient combien d'ennemis il avait renversés, et criaient:

— Vive le brave Français !

Les femmes l'applaudissaient et criaient :

— Vive le beau Français l

Il entra ainsi dans son palais au moment où la nuit commençait à tomber, toujours précédé d'une foule im-

LBS QUATRE NAPOLITAINES. 209

mense, toujours accompagné de ces cris enthousiastes et joyeux.

— Arrivé sur le seuil de la porte, il s'arrêta un moment et se tourna vers la multitude; il n'eut qu'un signe à faire, et un silence profond succéda au bruissement éclatant de ces acclamations.

— Peuple! s'écria-t-il d'une voix retentissante, demain, à la pointe du jour, je serai au Marché-Neuf et j'y attendrai les fidèles enfants de celte ville.

De nouveaux cris plus animés, plus bruyants répondirent à cette invitation.

Guise put les entendre à travers les portes fermées de son palais, jusqu'au moment où il se retira dans une chambre reculée oii le suivirent Cérlsantes, Modène et Rochefort.

— Eh bien! messieurs, leur dit-il, dès qu'ils furent ^uls, croyez-vous que je puisse les amener à crier demain :

» — Vive le duc de Naples?

— Ce royaume est à vous, maintenant, monseigneur, dit Cérisantes avec chaleur, et il ne tient qu'à vous de leur faire crier:

» — Vive le roi de Naples !

—Ce seraitpeut-étre aller un peu vile, reprit le duc, et...

910 LIft.OVATBS MÀPOUliilNBa.

n flTffnéla tout à Gfwip et s^t^ymeiui moiKtt é'unfi croisée ouverte.

•*^ Queue i^ent être, ^Ml é*une voûq trocèléfi^ c^^te lnjdur rouge e| ««ogiante qui se. nvmtce Ul-4i9£^9> Vhorizon?

-^ Ce»t quelque reate 4.e TiftCeniJUç quç vqus, avez. allumé pour la défense de la. Douane.

-- Oui, dit Guise d'un tom triste, cela doit être; et oepçndant, murmura-t-il tout bas, c'est un signe fâcheux qu'une lueur sanglante à Thorizon, juste à l'endroit où se lèvera le soleil qui doit demain éclairer mon triomphe.

» Bonsoir, messieurs, ajouta-t-ir d'un ton accablé ; à demain, au Marché-Neuf.

Les officiers sortirent, et Guise, demeuré seul, resta immobile devant la fenêtre, les yeux attachés sur eette lueur smtstre, jusqu'à» moment où elle s^'éteîgnit teut à fait, jusqu'à l'heure où Naples tout entière reatra dans l'obscurité et le silence.

Le lendemain de ce jour, l'église de Notre-Dame ëcs Carmes resplendissait de lumière ; tou^ le clergé ée la ville, ayant en tête le cardinal FHomarinI, était assis dans l'enceinte du ckœfur de cette vasie basilique.

La foule des bourgeois, des officiers, se pressait au dedans ; la foule du peuple se pressai au> d^ors. Une grande cérémonie venait de s'accomplir.

déiVH¥^à m pe^iXfy la ti^abis^ ^ C^nnaro Ajwea^ celj e d^ i^PQ P^toanbOy d^ Genuiao et deSanUs,; il lui «v^it expUqué te mys^tèr^ du fiégei infâme où Siçofi^^ l'avait entraîné à la porte d'Averse ; et, comme il Tavait pçévu, tout CCI peuple^i^igc^ die la trahira de $e$ ct^fs, tôUt eiâyré des auçcès obtenus la velUe, lui avait déeern,é tous les pouvoirs répartis jusque là entre les divei^se^ autorités de la ville.

Cérisanles le |)iremier savait poussé le cri de a Vive le duc de Naples 1 >

Et tout le peuple avait répondu en répétant ce cri et en ^a^elQO|«lpagna^t de bruyants applaudissements.

IJii oKmvent; après^ Guise s'était rendu en Téglise de NoUe-Oaçied^ Carmes; Filomarini l'y attendait; tout était préparé par l'ordre du cardinal pour la pompç de la cérémonie qui aUait se passer.

Là aussâ l'attendaient Gennaro^ Pepé Palombe, le Genuino, Santis, prisonniers, et la plupart des magistrats e^ to^ Iles capitaineft de quartier.

Lorsque Guise arriva 9^ l'entrée principale de l'église, Fiy^pis^ri^i vint l'y recevoir.

Quoiqu':^ eût ot^i aux ordres du duc, qui ne lui avait pas laissé ignerei? qu'il était instruit de sa trabison, le cardinal ne parut point troublé, et Guise crut remarquer

313 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

dans son regard un éclair de joie cruelle et menaçante.

— Monsieur, lui dit Guise à mi-voix, vous voyez que j'entre sous vos auspices dans le temple du Dieu qui ordonne de pardonner les offenses; je ne Toublierai pas, monsieur.

— Le Dieu qui pardonne, répondit Filomarini d'une voix ferme, est aussi le Dieu rémunérateur et vengeur; je ne l'oublierai pas non plus.

Cependant le cardinal conduisit le duc jusqu'au siège qui avait été préparé à l'un des côtés de l'église , sous un dais magnifique.

Guise y prit place, la cérémonie commença.

La messe fut dite par le cardinal; un Te Deum fut chanté par tout le clergé, auquel s'unirent tous ceux qui avaient pu pénétrer dans l'église aussi bien que ceux qui étaient restés en dehors; puis après, Gennaro fut amené aux pieds du duc et déposa devant lui le bâton d'argent qui était le signe du commandement dont il avait été revêtu jusque-là.

Au moment où Gennaro se relevait, Modène fit un signe à deux de ses gens, qui s'emparèrent de lui.

— Voyez, dit tout bas Gérisantes à Rochefort, combien Modène est pressé d'avoir sa veuve; il y a un prêtre qui attend Gennaro dans la sacristie et un bourreau qui l'attend dehors.

LES OUÀTRB NAPOLITAINES. 213

Les gardes voulurent entraîner Gennaro : mais ils ne purent percer la foule qui les entourait,: et Filomarini leur envoya un prêtre pour les avertir qu'il n'était permis à personne de troubler une si sainte cérémonie.

Pendant ce temps, Genuino s'était avancé à la tête des consulteurs, et se mettant à son tour à genoux devant Guise, il lui remit les sceaux de la ville ; puis vinrent ensuite les capitaines de quartier, qui déposèrent tous leurs épées aux pieds de Guise, en disant qu'ils ne voulaient plus tenir leur commandement que de lui.

Lorsque chacun se fut ainsi prosterné, en remettant au duc tous les pouvoirs qu'il avait ambitionnés, Filomarini se leva à son tour; jl s'avança vers le duc, tenant dans ses mains une couronne fermée.

Guise s'agenouilla devant le cardinal pour que celuici la posât sur sa tête; mais Filomarini s'arrêta, en la lui présentant. et lui disant à voix basse:

— Prenez-la, monseigneur; prenez la.

— Vous avez raison, dit Guise en se relevant brusquement et en arrachant la couronne des mains du cardinal; car je ne la dois à personne qu'à moi!

Et il s'en coiffa aussitôt aux acclamations de tout le peuple.

Le cardinal laissa échapper un sourire amer, et.

914 LIS OUÀTBB HA.H>UT|kIMBa.

INTMentant à Qnnm un Evangile ouvMt^ ijk toi 4i| <l'un tODîiûDlqiie:

»« GfAïf Q^mvitfiQ iiapQsa dagviiude» Ql)Ug»tvm, mopseign^UTt

-^ Je le ^ai^ woo^ieur:» repartit Guise.

£t il ajo^tQ d'une voi^ éclatante et qui retentit puissamment sqÛs le$ voûtes de Téglise :

— Je jure de vivre et de mourir pour la liberté et le bonheur du peuple de Naples.

Mille cris de « Vive le duc de Naples t » répondirent à ce serment.

Ce crî, sorti de Téglise, ftit répété au dehors, et ne ftif bientôt qu'une immense acclamation qui dut arriver Jusqu'au camp des Espagnols.

Tout h eooj^, el comsie si le hasasd eût voulu idMre sa voix tonnante à 6et4e voix du peuple, oa txnkaM m Mn le mugissement sourd d'une nombreuse artillerie.

— Nos soldats, dit Rochefort avec joie, annonceni wlw exaltation à nos ^n^iis.

LM Qtlil'rRB NAPOLITAINES. 216

«* QérisMlt^ dil sérèrdftient le duo» que cô bruit pa*rut troubler, je vous avais ordonné 40 tie pas psrmettie à ttùb gen& d'uisseir %iûsi en vaiftes (kufbrés les mi" nitîdtis dotit nous lavons lé plus pressant besoin.

-- Les ordres ont été précis à ôô Sujet, repartit Cértsàntes, et je ne comprends rien à ces bruits répétés qui semblent se rapprocher.

— Qu'on aille s'informer de ce qui se passe, dit le duc, pendant que la foule attentive et immobile écoutait ce bruit de canoo qui continuait à retentir.

A peine Guise avaiMl donné cet ordre que la ibule s'émeut.

On voit enirer jmut la porte principale une ti^qpe de matelots portant leurs bonnets au sommet de leur» rames U>ui ornées de rubans.

ÂUK premiers pas qu'ils font dans Téglise, Tatlâiitiè inquiète qui tenait toute la foule se change en un aou-»* veau tiwftsport.

Ce sont saille acciamations joyeuses, mille eris de triomphe qui, pttrtant de la porte^ eou^^nt de tous 65téâ et finissent par se réunir en un cri unanime ei joyeux.

•^La flotte f^aaçatse!

Sn eiSet, ce jôar^là même, à riteure où Guise recevait le titre de duc de Napies> la Hotte promise par Benri ée

916 LES QUATBB NAPOLITAIMBS4

Lorraine, et commandée par M. de Richelieu, entrait dans le golfe de Naples.

Tous les bonheurs arrivaient ensemble à l'intrépide aventurier qui était venu conquérir une couronne à la tête de vingt-deux hommes.

Enfin, les matelots napolitains purent percer la foule, qui, à son tour, abandonna l'église pour aller sur le port saluer la flotte française de ses acclamations.

— Allez, leur dit Guise en leur jetant de Tor, et saluez la bienvenue de vos frères.

— N'allez-vous pas à la flotte? dit Cérisantes.

— J'attendrai les envoyés du roi dans mon palais, répondit le duc.

— N'accompagnerez-vous pas du moins tout ce peuple qui court vers le port?

— Si je lui montrais la joie que je ressens, dit Guise, ce serait lui prouver que je ne comptais plus sur les promesses de Mazarin.

> Restons calmes, Cérisantes; je ne dois plus m'étonner de rien maintenant, et il est de bonne politique d'accueillir les hasards heureux comme des résultats dont j'étais certain.

Pendant que le duc s'entretenait ainsi avec un de ses officiers, l'église était presque entièrement devenue vide.

Le duc s'approcha de Filomarini, et lui dit :

LES QUATBE NAPOLITAINE^. 3l7

— Nous allons nous retirer, n*e$t-C4î pas, monsieur, moi avec les sentiments de respect et d'afTeclion que je vous ai longtemps portés; vous, je l'espère du moins, en reconnaissant que parmi les vertus d'un souverain je mets rindulgenee en première ligne.

— C'est un devoir pour ceux qui en ont besoin d'en avoir pour les autres, dit Filomarini.

— Puisque vous considérez cela comnie un devoir, répondît Guise sévèrement, j'espère que vous le remplirez?

— Celui-là comme tous ceux que m'impose mon caractère, repartit le cardinal.

Tout aussitôt il fit un signe, et de la profondeur des chapelles cachées dans les bas côtés de l'église, le duc vit s'avancer plusieurs cortèges de femmes éplorées.

— Qu'est cela? dit-il vivement au cardinal.

— Après avoir exalté et loué devant Dieu les puissants de ce monde, dit Filomarini, c'est un de nos devoirs de prier pour les humbles et pour les laUjles.

— Quoil des cortèges de mort? dit Guise en palissant.

— Oui, monsieur le duc, répliqua le cardinal.

*> Ils sont là depuis le moment où vous êtes entré dans celte église; mais leur tour est enfm venu de s'approcher de l'autel.

— Sortons, dit tout bas Modène au duc do (iuibe;

218 LBS QUATRE NAPOLITAINES.

U serait temps de nous occupef de ce qu'on doit faire deGeonaro Annese, car Votre Altesse ne doit pas oublier la promesse qu'il nous a faite.

•— Non, répondit Guise d'une voix brève, tout en suivant d'un œil plein d'anxiété une longue file de pleureuses qui, se développant lentement et processionnellement autour de l'église, était venue déposer plusieurs bières au pied des degrés où commençait le chœur et où s'élevait le maitre-autel.

Guise était resté debout sur son trône et sous son dais, une puissance surnaturelle le tenait cloué à cette place pendant que Filomarini, debout au milieu de Tégiise, recevait ces cercueils au nom du Dieu de miséricorde.

Au côté opposé de la nef se trouvaient Gennaro Annese, Genuino et les autres conspirateurs, qui attendaient ce qui serait décidé d'eux.

Si Guise avait pu détacher ses regards de ces cercueils recouverts de longs voiles blancs, il aurait pu voir se mêler au petit groupe d'hommes restés dans l'église, le Pione, soutenu par le GucurûUe, et Carniole Scoppa, qui s'appuyait sur Francesco.

—Venez, monseigneur, venez, dirent à Guise les officiers qui l'entouraient et qui avaient remarqué la pâleur mortelle répandue sur ses traits.

— Non, répéta Guise de la même voix brève, non.

LES QTJATRS NAPOLITAINES. 219

Cependant, Pilomarini avait commencé la prière des morts, el les officiers s'étonnaient eux-mêmes de voir un prélat comme lui prêter son assistance k de si humbles funéraiUes.

Le moment arriva bientôt où Filomarini, prenant l'eau bénite que lui présentait un prêtre, s'avança vers le cercueil qui était le plus près de lui.

Sur un signe du cardinal, les pleureuses relevèrent le voile qui couvrait le premier cadavre, et Guise tressaillit et poussa un cri de terreur en reconnaissant Olympia.

— Morte î... s'écria-t-il d'une voix altérée et en s'approchant de Filomarini.

— Oui^ lui répondit le cardinal à voix basse, morte de t'avoir aimé, morte d'avoir trahi pour toi celui qui avait été son bienfaiteur, morte d'avoir appris que tu la trahissais pour sa fille Gasta.

Le rapide mouvement qui avait poussé Guise à suivre le cardinal Filomarini près de cette rangée sinistre de

320 LBS QUATKB NAPOLITAINES.

cercueils, semblait avoir déterminé un mouvement pareil parnii tous ceux qui étaient restés dans Téglise de Notre- Dame-des-Carmes.

Le groupe des prisonniers s'était avancé de son côté, pendant que les officiers approchaient d'un autre ; il en résulta que Guise et Filomarini se trouvèrent auprès des bières, entourés d'une double haie d'hommes qui attachaient un regard curieux et menaçant sur ce trlsle et bizarre spectacle.

— Olympia, morte ! disait Guise d'une voix profonde, pendant que Filomarini passait au second cercueil, et en faisait enlever le voile.

— La Ronda ! s'écria Guise en reculant avec épouvante ; morte, morte, elle aussi ?

— Oui, répéta Filomarini d'une voix sombre et menaçante, tuée par son mari, que tu vas envoyer à l'échafaud, tuée pour avoir trahi ses devoirs d'épouse pour toi qui la trahissais pour une autre.

Guise, éperdu, doutant de sa raison, devinant le malheur qui l'attendait dans celui qu'il venait d'apprendre, se pencha vers les autres cercueils et, les montrant du doigt, il s'écria d'une voix étranglée :

— Et ceux-là, ceux-là?

Les voiles se levèrent, et Guise, frappé d'un nouveau

LES QUATRE NAPOLITAINES. 22l

coup de foudre, chancela et tomba à genoux en murmurant les noms d'Anita et de Casta.

— Oh I Anita, Anita ! vous aussi ! dit-il d'une voix presque éteinte.

— Oui, mortes, lui répondit le cardinal, mortes toutes deux dans Tincendie que lu as allumé de tes propres mains à Cellaria, mortes toutes deux pour t'avoir aimé et pour avoir trahi leur devoir de filles pour toi qui les trahissais pour une autre!

— Oui , dit tout à coup une voix amère, mortes sans que j'aie pu les arracher à Tincendie, d'où je n'ai pu sauver que cet enfant.

A cette voix, Guise se releva, pâle, éperdu, furieux.

— Oh! c'est toi, s'écria-t-il, misérable Scoppa, loi qui as voulu m'assassiner ! Toi, du moins, tu payeras ta trahison.

— Fais-moi donc conduire au bourreau, dit Scoppa, car je n'y puis aller moi-même, l'incendie a brûlé mes yeux; sans cela, crois-moi. Guise, la balle de mon mousquet aurait été te chercher jusque sur le trône où tu viens de l'asseoir ; car si j'ai voulu ta mort, c'est que tu as été pour tous ceux qui l'ont servi ingrat et insolent.

En disant ces paroles, Carniole fit un mouvement pour s'éloigner.

— Attends-moi, &eoppa, lui dit le Pione; Guise fterait

339 LB8 QUATBB NAPOLITAINES.

bien de m'envoyer cooune toi au gibet, car je jure sur ces cercueils que ce que tu n'as pas fait, je le ferai s'il me laisse vivre.

Guise était anéanti.

Un silence de mort régnait dans cette église, si étincelante et si joyeuse quelques instants auparavant.

Guise fit un violent effort sur lui-même.

— Assez de morts comme cela, dit-il enfin d'une voix entrecoupée; qu'on emmène tous ces hommes, et que dans une heure ils aient tous quitté cette ville.

— Soit! dit Carniole; restes-y donc, toi, avec ces cercueils et la malédiction de tous ceux qui ont attaché leur fortune à la tienne, et dont tu as amené la ruine.

— Il a raison, dit tout bas Modène à Cérisantes ; car dans ces cercueils sont couchées nos principautés de Fondi et de Bénévent, et votre duché de Calabre aussi, Rochefort.

— Oh! mon Dieu ! murmura Guise en levant les yeux au ciel, que m'annoncez-vous par cette bizarre et cruelle rencontre?

Gomme il prononçait ces paroles, un gentilhomme entra précipitamment dans l'église et courut vers ce groupe nombreux, au milieu duquel le duc de Guise restait encore immobile.

LBS QUATBE NAPOLITAINES. 223

— Tilly 1 s'écrièrent à la fois tous les gentilshommes du duc de Guise.

— Merci, lui dit de Guise, merci, Tilly; vous venez m'annoncer Tarrivée de la flotte, n'est-ce pas?

— Je pense, dit Tilly, que Votre Altesse le savait déjà ; mais je viens vous annoncer une plus heureuse nouvelle.

— Quelle heureuse nouvelle peut m'arriver maintenant? dit Guise.

— Mademoiselle de Pons est ici, repartit Tilly joyeusement.

— Elle I s'écria Guise d'une voix éclatante.

A ce moment même les pleureuses rejetèrent les blancs linceuls sur le visage des mortes , et l'horloge de l'église sonna l'heure où s'accomplissait cet étrange événement.

— Elle est ici, répéta Guise en se relevant fièrement et sans daigner jeter un regard sur les cercueils déposés à ses pieds. Dieu en me l'envoyant m'annonce le bonheur, la victoire et le triomphe.

Aussitôt il fit signe à ses gentilshommes, et se dirigea rapidement du côté de la porte de l'église; il y rencontra le Cucurulle et lui dit d'un ton plein d'arrogance :

— Quelle est l'heure qui vient de sonner là, monsieur ?

— Midi, monseigneur, répondit l'astrologue; midi.

234 LRS QUATRE NAPOLITAINES.

rheure où le soleil est arrivé à son apogée; l'heure où il cointneDce à descendre pour s*éteindre bientôt dans la nuit.

Jet finissent les Quatre Napolitaines , première partie du Duc DR GuiSB, dont Anne de Pons fouine la seconde et dernière partie»

C*étaît le 1er avril 1648.

Le soir était venu, le ciel, était splendide, car la lune, qui commençait à monter à l'horizon, n'avait pas encore voilé de sa froide et pâle clarté le vif scintillement des étoiles.

Sous le portique d'un riche palais, une femme était nonchalamment étendue sur des coussins de soie jetés sur un pavé de marbre. A quelques pas d'elle, un jeune homme appuyé contre une colonne la regardait avec attention, quoique l'obscurité de la auit ne dût pas lui permettre de voir ses traits. .

Cette femme était Anne de Pons, la belle maîtresse

236 ANNB DE P0N9.

du duc de Guise. Le jeune homme était le vicomte Iules de Malicome, son écuyer.

Un vaste jardin s'étendait au-devant du péristyle du palais, les gazons verdissaient, et les arbres montraient déjà leurs feuilles naissantes; l'air était frais et le silence profond.

De temps en temps cependant, une brise légère glissait en frissonnant entre les colonnes du portique, et apportait un doux murmure dans ce silence, et des chaleurs parfumées dans cette fraîcheur.

— A quoi pensez-vous ? dit, d'une voix douce et presque timide, le jeune homme appuyé contre la colonne.

— Je pense, répondit mademoiselle de Pons, avec un profond soupir, je pense que vous avez quelquefois raison, Malicorne; oui, il y a des heures, où il semble que les verts tapis de mousse valent bien les tissus de Turquie; il y a des moments où Ton se sent mieux abrité sous la voûte parfumée de ces orangers que sous le dôme d'un palais ; oui, je comprends que ces chaudes haleines du soir, ces parfums flottants dans l'air enivrent le cœur, troublent la tête et fassent tout oublier...

-* Tout, madame, reprit le jeune homme, excepté l'amour.

Et il se rapprocha de la belle indolente, en continuant d'une voix caressante:

— Excepté Tamour, qui se plaît sous les ombrages odorants dans les nuits calmes, parmi les fleurs.

Il était près de la dame.

Il se mit à genoux devant elle; et pendant qu'Anne se penchait doucement vers lui, et passait sa blanche main dans les boucles noires de la chevelure du gracieux cavalier, il reprit encore:

— N'est-ce pas, Anne, que vous comprenez que, dans ce doux pays de Naples, l'amour doit s'épanouir plus riche, plus vaste, plus ardent, comme ses fleurs, comme son ciel, comme son soleil?

Anne de Pons se pencha vers le jeune et beau Malicorne, et déposa un baiser sur son front.

Puis, après avoir poussé un profond soupir, elle s'écria :

— Je comprends, Jules, que ces fleurs, ce soleil, ce ciel, ces parfums, tous ces enivrements enfin doivent avoir créé à Naples un peuple qui ne sait ni se battre ni souffrir.

— Ah! dit Malicorne en se relevant brusquement, c'est à cela que vous pensiez?

Anne de Pons ne parut point faire attention à la colère ^e Malicorne, et reprit d'un ton soucieux :

— Le duc a beau faire et beau dire, il ne chassera

3i8. ANNE BB PONS.

pas les Espagpnols, avec la misérable populace qu'ilappelle son armée.

— F^e duc, repartit sèchement Malicorne, n'a-t-il pas pris avec cette populace Sessa, Fondi, Gonegliano?

— Sans doute, reprit mademoiselle de Pons, lorsqu'il est présent, il enflamme tous ces misérables de son courage; mais dès qu'il laissé ses conquêtes au soin de quelqu'un de ses officiers, tous ses succès deviennent inutiles; le lendemain détruit l'œuvre de la veille. Il y a trois jours les Espagnols ont repris Fondi et Gonegliano, et hier ils sont rentrés dans Sessa.

La nouvelle que mademoiselle de Pons venait d'annoncer était sans doute d'une grande importance, car elle arracha Malicorne au douloureux dépit qu'il éprouvait.

— Quoi ! s'écria-t-il, Sessa est aux Espagnols? Et le Pappone, qui en était le maître?

— Tué.

— Et les quatre mille bandits qu'il commandait?

— Dispersés, et, ce qu'il y a de plus fâcheux, retirés, dit-on, dans les Appennins, où ils ont été se mettre sous le commandement d'un certain Carniole Scoppa.

— Ennemi implacable du duc, reprit Malicorne...

» Oui , ajoula-t-il après un moment de silence, la position de M. de Guise est alarmante; aucun de ses succè.s ne lui profite, et la moindre défaite peut le perdre.

— C'est que tout le monde le trahit, dit vivement mademoiselle de Pons.

— Excepté vous, madame, dit Henri de Guise, qui sortit tout à coup de l'intérieur du palais.

'Excepté vous dont l'âme est trop artiste pour une bassesse, alors même que votre amour ne me rassurerait pas ; excepté Malicorne, qui est d'un âge où l'ambition n'inspire pas encore la trahison.

Si l'obscurité n'eût été profonde, le duc de Guise eût vu pâlir mademoiselle de Pons et rougir Malicorne.

Anne, en sa qualité de femme, se remit la première.

Et de sa voix la plus douce, la plus pénétrante, elle reprit :

— Savez-vous que voilà bien longtemps que vous nous avez quittés, Henri, et savez-vous que je ne vis pas en voire absence?

Malicorne passa vivement la main sur son front, comme pour y essuyer le baiser qu'Anne y avait déposé, pendant que le duc, se penchant à son tour vers Anne de Pons, payait d'un baiser pareil la tendre plainte de sa belle maîtresse.

— Et vous, lui dit-il, ne savez-vous pas que j'étais avec le cardinal Filomarini ?

» C'est une chose incroyable, ma chère Anne, reprit-il en riant, que le nombre de mensonges, de détours, de

330 ÀNNR DE PONS.

flalteries, qu'un Italien peut inventer pour faire à quelqu'un une sottise et une lâcheté.

— Qu'est-il donc venu vous proposer? dit Anne d'un ton indolent.

Puis, sans attendre la réponse du duc, elle ajouta d'un ton froid :

— Monsieur de Malicorne , obligez-moi de relever un peu le coussin qui est sous ma tête.

Malicorne resta immobile.

— £h bien, monsieur? ât le duc avec une sévérité forcée qui révélait une véritable tendresse.

Le jeune homme approcha, releva le coussin.

Mais pendant qu'il l'arrangeait sous la tête de mademoiselle de Pons, elle fit si bien qu'elle rencontra sa main et la serra tendrement.

Malicorne tressaillit, et une larme s'échappa de ses yeux.

Il aimait le duc avec passion, non-seulement parce que celui-ci était son bienfaiteur, mais encore pour son courage et ses grandes qualités; et cependant il le trompait; cette larme venait d'un remords.

Malicorne aimait Anne de Pons avec ce délire plein de fureur, de faiblesse, qui est l'amour des jeunes âmes, et il la voyait prodiguer à un autre ses plus douces paroles et ses caresses les plus charmantes.

Cette larme venait ainsi d'une jalousie et d'une douleur.

Le jeune écuyer Toulut se relever, mais à peine avait-il fait quelques pas, qu'il s'arrêta.

Le pauvre enfant souffrait de voir et d'entendre. Il eût encore plus souffert s'il n'eût ni vu ni entendu.

Il resta donc à l'intérieur du péristyle, en voulant toujours s'éloigner.

Cependant Anne s'était doucement retournée vers Henri de Guise, et lui demandait le motif de la longue visite du cardinal Filamorini.

— C'est, répondit le duc d'un ton satisfaisant et dédaigneux, c'est que le vice-roi et la junte qu'il a établie ont enfm compris que la cause de l'Espagne est perdue à Naples. Les fiers tyrans de ce pays qui me taxaient de folie , et traitaient mon entreprise de chimère; qui voulaient, disaient-ils, me faire chasser par leurs laquais, en sont réduits à m'envoyer des propositions d'accommodement.

— Et que vous offrent-ils, Henri ?

— Plus que n'en ont rcvo les Rohan, moins qu'il n'en faut à un Guise.

— Un duché indépendant?

— Ah ! ma belle Anne, dit Guise en souriant, ils m'estiment plus que vous; ils tiennent ce que je vous ai promis, ils savent que la première fois que j'ai déposé un baiser sur votre beau front, j'y ai marqué la place d'une couronne; il ne s'agit pas moins que d'un royaume.

— Un royaume ! s'écria timidement mademoiselle de Pons; je serais reine 1 est-ce vrai, Henri?

Malicorne laissa échapper un profond soupir, mais cette fois mademoiselle de Pons ne l'entendit point. Elle était toute au mot de royaume, que Guise venait de faire luire de nouveau à ses yeux, et dont elle commençait à perdre l'espérance.

— Oui, reprit de Guise, don Juan et le comte d'Ognaie m'offrent la Sardaigne, si je veux rendre Naples et la Sicile.

— Et vous avez accepté? dit mademoiselle de Pons avec anxiété.

— Est-ce donc là ce que je vous ai promis ? fit Guise avec cette hauteur fanfaronne qui était à la fois sa vie et sa force.

* Non, je n'ai point accepté. Ce ne sera pas une simple couronne que je mettrai sur votre tête, madame;

ce sera une tiare qui aura les trois cercles de fleurons comme celle du saint-père. Je mettrai \p royaume de Naples à la base, au milieu celui de la Sicile, et au sommet celui de la Sardaigne.

A son tour, Anne poussa un soupir plein de tristesse.

Guise, toujours infatué de la confiance illimitée qu'il avait en lui-même et en sa fortune, continua d'un air tout surpris de cette tristesse :

— Qu'avez- vous donc, madame? êtes- vous du parti de mes ennemis, et me conseilleriez -vous de renoncer à ma gloire en acceptant des avantages au-dessous de ma naissance et de votre mérite?

— Non certes, reprit mademoiselle de Pons en minaudant, mais je crains' que Tamour ne vous donne trop d'ambition. Je suis modeste, Henri, je ne prétends pas à une puissance considérable , pourvu que l'on m'appelle reine, pourvu que je puisse forcer, ajouta-t-elle avec un accent plus amer, la reine Anne d'Autriche à me donner le titre de sœur, elle qui a prétendu me faire enfermer dans un couvent, comme fille de vie suspecte; pourvu que ni madame de Chevreuse, ni madame de l^ongueville, ni les Rohan, ni les Montbason, qui m'ont traitée avec la plus extrême impertinence, ne puissent plus prendre le pas sur moi, je ne demande rien à votre amour.

Une pareille réponse, à notre époque, paraîtrait le comble de la démence; au jour et dans les circonstances où elle est faite, elle prouvait seulement que la vanité plus que l'ambition était la base du caractère de mademoiselle de Pons.

Aussi avait-elle attaché sa fortune à celle de Henri de Guise, héros incomplet qui gâta les plus sérieuses et les plus charmantes qualités par ses allures gasconnes; soldat entreprenant, capitaine actif, politique adroit, esprit rapide, qui en toutes choses remporta mille victoires et n'eut jamais un succès.

La vertu qui manquait à Guise comme elle avait manqué à tous ceux de sa famille, c'était la patience. Aucun d'eux ne sut attendre; puissance énorme dont un prince de nos jours est l'expression la plus haute qu'ait produite l'histoire.

— Fil... fi î... s'écria Guise en entendant l'observation d'Anne de Pons, vous vous êtes laissé attendrir aux craintes larmoyantes de Malicorne, qui me croit à tout propos empoisonné, arquebuse, ou tout au moins prisonnier. Quand un homme de ma sorte s'est marqué hautement un but, il faut qu'il l'atteigne sous peine d'être traité de ridicule, de fanfaron...

» Tu auras la triple couronne, ma belle Anne, et je jure Dieu de ne plus toucher de mes lèvres ni ^

ANNK DK PONS. 235

bouche ni ton front, jusqu'à ce que je vous aie assise sur ce trône.

— Ah! monseigneur, s'écria vivement Malicorne, voilà un serment digne d'un prince tel que vous.

— Aht vous étiez encore là? fit le duc, pendant que mademoiseUe de Pons étouffait l'extrême envie de rire que lui avait inspirée la vive approbation que Malicorne avait donnée au serment de chasteté de Henri de Guise.

— Monseigneur, reprit le jeune homme avec embarras, monseigneur m'avait dit, avant de quitter mademoiselle de Pons pour aller recevoir le cardinal Filomarini, qu'il avait des ordres à me donner.

— Tu as parbleu raison I fit le duc en se levant; dépêche-toi, pousse jusqu'au bout du jardin, ouvre la petite porto, et attends qu'il se présente un homme enveloppé d'un manteau : s'il approche de la porte, tu lui diras :

» — J'attends.

» Il to répondra alors :

» -^ Notre-Dame de Bonne Garde nous vient en aide, »

> Et tu l'amèneras ici.

"^ C'est bien, monseigneur, dit Malicorne.

> Et pensez-vous que l'heure à laquelle cet homme doit venir, soit près de sonner?

Malgré le serment de Guise, la jalousie de Malicorne

craignait de le laisser seul avec Anne de Pons, au milieu des enivrements amoureux que jetaient dans l'air les premières chaleurs du printemps.

— L'heure est déjà sonnée, dit Guise.

— En ce cas, fit vivement Malicorne, je cours et je reviens.

Dès qu'il eut disparu derrière les massifs de myrtes, Anne se -souleva sur son coussin, s'accouda sur les genoux d'Henri, qui s'était assis près d'elle, et reprit de sa plus charmante voix :

— Et dites-moi, mon cœur, quel est cet homme que vous voulez introduire d'une façon si mystérieuse ?Eslce le marchand génois qui vous a promis un million de livres pour mener à fin votre héroïque entreprise ?

— Non, ma reine, non, madame, dit Guise en s'abandonnant princièrement à ces caresses de chatte; le Génois qui me prête un million de livres ne viendra pas à Naples, il n'a pas voulu s'engager à remettre la somme

dans cette ville; mais* Targent est à Rome, et l'homme que j'attends ici est celui qui doit me l'apporter. *

— Quoi! vous voulez charger un étranger, un inconnu d'une pareille mission? savez-vous que cela est fort imprudent?

— Il faut cependant que je confie* ce soin à quelqu'un.

— Pourquoi ne choisiriez -vous pas un de vos gentilshommes ?

— Et lequel, je vous prie? Rochefort s'est fait tuer, Modène s'est fait condamner à être pendu, et sans moi il le serait déjà; il m'a fallu chasser Cérisantes, qui est cause, avec ses impertinences de diplomate, que je n'ai pu obtenir, ni un sou, ni un homme, ni une gre. nade de la flotte que ce faquin de Richelieu a amenée et sur laquelle vous êtes venue il y a trois mois.

— N'avez- vous pas Tilly ?

— Tilly 1 fit le duc, parlez-moi de l'envoyer se battre seul contre un escadron, soit, je l'y enverrai avec confiance. Mais lui donner une commission d'argent, ou- Miez-vous le trait qu'il m'a fait dernièrement?

— Quel trait? dit ingénument Anne de Pons.

Elle savait très-bien l'action dont voulait parler Guise, niais il ne lui convenait pas sans doute de révéler surl<-'-chanip le dernier mot de cet entretien.

288 ANNB DB PONS.

Le duc répondit :

— Je le laisse, il y a trois jours, à deux lieues de Gapoue, chargé d'amener ici un convoi de blé que je venais d'acheter à une lieue de Naples; Tilly et les trente hommes qu'il commandait sont attaqués par un détachement de cent cavaliers commandés par Melchlor Borgîa. Tilly est d'une bravoure admirable, non-seulement il soutint le choc, mais eucore il dispersa les ennemis et fit Borgia prisonnier de sa propre main.

—Cet infâme Borgia qui voulut vous empoisonner, monseigneur I dit Anne en se penchant plus amoureusement vers Henri. Ah! s'il eût été en mon pouvoir, je l'aurais puni cruellement de sa trahison.

— Je ne sais si Borgia a eu vent de vos intentions à son sujet, répondit le duc, qui se laissait royalement adorer; mais il demanda à Tilly de traiter sur l'heure de sa rançon.

> Tilly, qui est véritablement plein de loyauté, n'abusa pas de ses avantages et fixa la rançon à six mille livres, se fiant à la parole de Borgia du soin de lui faire tenir cette somme le lendemain.

— Mais tout ici me semble fort raisonnable, dit Anne, qui jouait avec les blonds cheveux de Guise, et qui, toute préoccupée d'une autre pensée, paraissait lui prêter une extrême attention.

— Sans doute, mais ce qui n'est pas raisonnable, c'est qu'ils n'avaient pas fait vingt pas ensemble, que ce damné Tilly proposa à Borgia de jouer les six mille livres de la rançon à quitte ou double. Voilà donc nos gens qui descendent de cheval, et qui s'établissent, les dés en mains, sur le bord d'un fossé; en trois coups de cornet Borgia était quitte.

— C'est bien fait, dit Anne du ton d*uQ enfant qui s'amuse à un récit.

— Oui, bien fait pour Borgia ; mais n'arrive-t-il pas que ce misérable Tilly demande la revanche, et savezvous ce qu'il a engagé? D'abord une charrelte de mon convoi, puis deux, puis trois, puis toutes; si bien qu'au bout de vingt minutes, Tilly s'en revenait à Naples avec les soldats la tête basse et la bourse vide , tandis que Borgia faisait tourner bride à mes chariots emmenant, lui tout seul, mon convoi de blé au camp des Espagnols.

-* Le tour est plaisant, dit Anne en riant.

— Trouvez-vous, madame? et pensez-vous que je doive confier nos dernières ressources à un si acharné joueur?

— Non, oh! non, dit Anne; mais, ajouta-t-elle comme prise d'un idée subite, pourquoi ne pas y envoyer Malicorne ?

— Malieorne, un enfant!

240 ANNB DE PONS.

— Incapable de vous trahir, lui, vous l'avez dit.

— Pas plus que vous, je le sais : mais pour uue pareille somme, de Rome à Napies, il me faut quelqu'un qui ait à ses ordres des hommes assez résolus pour résister à des attaques formidables.

— Malicorne est aussi brave que personne.

— Sans doute; mais il y a dans cette expédition une affaire qu'il n'est pas capable de mener convenablement.

— Quelle affaire? dit Anne avec une surprise.

^ C'est mon secret..., mon cher cœur, dit Guise avec un sourire charmant.

— Votre secret? dit froidement mademoiselle de Pons.

— Le nôtre, si vous voulez, jalouse.

— Le nôtre, et je ne le sais pas !

— Vous le saurez, madame, vous le saurez, et alorsalors vous serez contente.

— Je serai contente, fit mademoiselle de Pons avec une bouderie pleine d'amour; ah ! quel vilain mot vous dites là 1 Vous saurez que vous pouvez me rendre contente sur l'heure en me disant ce grand secret.

» Ah ! monseigneur, si, moi, je savais quelque chose qui pût vous faire plaisir, oh 1 vous ne me le demanderiez pas. Je vous chercherais... j'accourrais... Eh! mon Dieu I ne suis-je pas venue de Paris à Naples pour vous

apporter la première la nouvelle de l'arrivée de la flotte? Ah I vous ne m'aimez pas comme je vous aime.

Guise était un de ces héros matadores qui séduisent à la fois les âmes candides qui croient à la sincérité de leurs feux brillants, et les femmes ardentes et corrompues qui se plaisent à tout ce qui sort de la juste mesure; mais cette même suHisance le livrait pieds et poings liés aux ruses les plus grossières d'une femme froide qui avait su lé juger.

Il ne résista pas à cette phrase vulgaire de mademoiselle de Pons :

« Vous ne m'aimez pas comme je vous aime. »

£t se penchant amoureusement vers Anne, qui feignait de pleurer, il lui dit tout bas :

— Eh bien! soyez heureuse, ma toute aimée, j'ai enfm trouvé un moyen d'obtenir du pape la rupture de mon so mariage avec la coaiiesse de Bossut. Vous savez qu'il ne fait rien sans les conseils de sa chère sœur, la signera Olympia. Il a passé par la tête à cette vertueuse dame de posséder les pendants d'oreilles de la duchesse de Matalone.

— Ce sont, dit-on, les plus beaux du monde, et ils valent deux cent mille écus, fit mademoiselle de Pons d'une ^oix où un meilleur observateur que Guise eût entendu grincer l'avarice.

349 ANNK DK PONS.

^ £h biea, reprit-il^ ces pendants d'oreilles, je les lui desUne en retour de la bulle qui doit me rendre libre. Vous comprenez que je ne puis charger un enfant aussi inexpérimenté que Malicorne d'une pareille mission.

— Vous avez raison, ni lui, ni aucun homme ne peut mener à bien une si importante affaire, dit Anne avec un feint enthousiasme^ c'est moi que cela regarde ; une femme seule peut convenablement traiter avec une autre femme, et je veux...

— Ouoil dit Guise, me quitter... aller à Rome?

— Et vous voulez donc que je sois inutile à mon bonheur et à votre gloire? dit mademoiselle de Pons en se glissant comme une couleuvre des coussins sur les genoux de Guise.

> Quoi! madame de Longueville arme la Normandie pour ses frères contre le.Mazarin, la duchesse de Ghevreuse s'habille en cavalier pour espionner Tarmée de M. de Turenne, Mademoiselle met le feu de sa main aux canons de la porte Saint- Antoine, et, moi, je resterais là, comme une petite bourgeoise timide, sans prendre ma part de vos dangers et de vos efforts 1

> Oh ! tu me laisseras partir, mon Henri, tu me confieras ces bijoux, je verrai moi-même la signora Olympia, j'obtiendrai la bulle du pape : car moi qui vous dois tout, monseigneur, je veux que vous me deviez quelque chose.

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