‹ Les quatre NapolitainesChapitre 3 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

M lÉi OUAfHB NA^ÔLttÀfNB^.

peul^élre commencerais-je le récit que j'avais préparé et que tu ûe dois pas entendre.

— Tu as donc bien voulu me voir^ loi ? lui dit Scoppa. *- C'est pour toi que je veillais, rqifit Olympia; c'est

pour toi que cette porte était restée ouverte.

-« Et ta avais un récit à me faire? repartit le baadit.

'^ Oui, dit Olympia, un récit bien triste et que je te garde depuis de bien longues années.

^ Parle donc, dit brusquem^t Scoppa, qui chercha vainement à déguiser l'émotion quMI éprouvait.

^ Non, dit Olympia; l'heore se passe, et il faudrait pour m'entendre un cœur nioins impatient de ma mort que le tietl.

Scoppa passa sa main sur son fh>nt et repartit avec hi rage d'un homme qui cède malgré lui 6 un attrait plos puissant que sa volonté :

— Le cardinal m'a donné une heure, je te la donne. ^Vne heure I répéta Olympia, dont tout le visage s'é«

claira d'une joie soudaine.

^ Une heure, reprit Soeppa en attachait sur elle un regard soupçonneux; c'est assez pour me tromper, n'est' ce pasf

-* Non, dit fièrement (Mythpia; c%st asse2 pour nous venger tous deux.

Scoppa ne répondit point et continua ë examiner Olyra*

LB5 QUATRB NAPOLITAINES. U1

pja avec la crainte d'un homme qui redoute une trahi* son et Ip regret d'un cœur qui voudrait se soustraire à des souvenirs trop puissants. <

Olympia, sans se laisser troubler par la résolution apparente de Scoppa, continua vivement :

— Tu connais Filoraarini depuis longtemps, n'est-ce pas, Giuseppe? L'infâme n'avait pas eu besoin d'abuser de l'autorité que mon père lui avait imprudemment donnée sur moi pour que tu fusses convaincu que parmi les plus débauchés et les plus perfides de cette ville, Filomarini est le plus perfide et le plus débauché.

> Veux-tu que je te dise pourquoi il veut me perdre aujourd'hui ? C'est un crime à ne pas y croire, vois-tu, mon pauvre Giuseppe î

> Tq vie s'est mêlée à bien des intrigues, ton épée a <^lé au service de beaucoup d'ambitions, mais jamais elle n'a été employée à un acte de perfidie plus lâche et plus bas que celui qu'on veut te faire accomplir.

— Le but que se propose le cardinal m'importe peu, repartit Carniole d'un ton sombre, ce n'est pas son injure que je venge, c'est la mienne.

— Cependant, lui dit Olympia, il t'a donné mon sang pour celui du duc de Guise ; le droit que tu as de me tuer est le prix dont il t'a acheté la mort de Henri de Lorraine,

— P'où le 3Qis-tu 7 dit CarniolOt

28 LKS QUATKK NAPOLITAINES.

— II me l'a dit, répoodit froidement Olympia ; mais, ajouia-t-elle dédaigneusement, il ne m'a pas dit cornment il se fait que toi, Giuseppe Golesi, jadis mon fiancé, que toi, Gamiole Scoppa, dont Tépée a frappé de si illustres victimes, tu sois resté une heure en sa présence sans rétendre mort à tes pieds.

— Il avait la clef qui mène de chez lui à celte chambre, repartit Carniole.

— C'est la même, dit Olympia, qui mène de celte chambre chez lui.

Scoppa détourna les yeux, tant le regard qu'Olympia attacha sur lui était à la fois sombre et plein de fascina* tion.

Cependant l'idée que la courtisane venait de faire aei-

tre en lui ne parut pas l'épouvanter.

— Son tour viendra peut-être, murmura-t-il sourdement.

— Eh bien î Giuseppe, reprit Olympia d'une voix haletante, tue-le avant moi... fais que je le voie mort à mes pieds... et puis reviens dans cette chambre, et tu m'y trouveras prête à recevoir la mort .. prête à tout ce que tu voudras, entends- tu, Giuseppe? ajouta-t-elle en le brûlant de ses regards humides et enflammés.

• Car s'il te plaisait, par fantaisie ou par vengeance,

de me laisser vivre pour me faire souffrir plus longtemps, je me ferais ton esclave et ta servante.

— Oh 1 je te comprends, dit Scoppa, ta haine pour le cardinal est née le même jour que ton amour pour le duo de Guise, et tii veux me faire tuer Filomarini pour sauver ton nouvel amant.

— Tué Guise, si tu veux, dit Olympia avec vivacité ; tue-le pour toi s'il t'a insulté, mais ne sois pas assez niais pour croire servir la jalousie de Filomarini quand tu ne sers que sa trahison.

» Eksoute-moi bien, Giuseppe : le cardinal t'a dit sans doute que c'était de ma volonté que j'étais restée à Rome pour y recevoir l'hommage banal que Henri de Lorraine jette à toutes les femmes?

^ Il me l'a dit, répondit Carniole; mais je le savais.

— Tu veux dire que tu le croyais, Scoppa ; car tu ne t'imaginais pas qu'il y eût un homme au monde capable de dire à la femme dont il a fait la souveraine maîtresse de sa vie :

< Tu te feras aimer par le duc de Guise, tu irriteras > son amour par tes coquetteries, et s'il hésite à tenter ^ Ventreprise où je l'appelle, tu Tentraineras par les plus » solennelles promesses de ton amour. » -

Olympia s'arrêta, et ses regards se i-epcoDtrèrent avec ^eux de Scoppa.

— Voilà pourtapt ce que le cardinal in*a dit à moi, continua Olympia en se rapprochant de Carniolej mais à toi, reprit-elle d'une voix pleine d'amertume, à toi, il ne l'a pas dit que, depuis l'arrivée de Guiise dans cette ville, il exige que je reçoive tous les jours Henri de Lorraine, que tous les jours il faut que je réponde à ses propos de galanterie par des sollicitations importunes.

— Il en est capable, murmura le bandit,

— Vraiment, Scoppa, reprit Olympia, ce serait une chose plaisante si elle n'était infâme que de me voir arracher à Guise, en faveur du cardinal Filomarini, tantôt le droit de nommer aux places vacantes des chanoines de Saint-Janvier, et cela pour un baiser que je lui laisse prendre sur ma main ; tantôt l'établissement de la redevance du dixième sur les cures du royaume de Naples, en faveur de Filomarini, et ceci pour la promesse d'un rendez-vous nocturne.

» Et sais-tu, Scoppa, ce qu'il m'a ordonné encore : c'est

LBS QUATRB NAPOLITAINES. 81

de tenir ma promesse et de recevoir Guise dans la nuit, à la condition de lui arracher un arrêté qui soumette tous les crimes commis dans la cité à la justice cléricale dont Filomarini est le chef?

— Et tu as refusé, toi ? dit Carniole, sur le visage duquel se montrait une sombre agitation.

— J'ai si bien refusé, dit Olympia, qu'il t'a fait venir ce soir dans son palais avec ce misérable Sanlis qui sort d'ici, pour vendre Naples aux Espagnols et faire assassiner son chef; et pour cela il t*a donné ma vie.

Camiole ne répondit pas.

Olympia, s'étant rapprochée de lui, ajouta en parlant de si près au brigand qu'elle semblait vouloir l'enivrer de son haleine :

— Voyons, Giuseppe, ne te connais-je pas bien ? Tu dois livrer au duc d'Arcos la porte de la Chiaïa, ou peutêtre celle de Fondi... ou bien la porte Capouane...

Carniole secoua la tête en souriant.

— A moins, ajouta Olympia, qu'il ne t'ait propose de le tuer dans la bataille... ou de l'entraîner hors de la ville dans quelque embuscade où il périra...

Scoppa ne repondit rien.

— Serait-ce donc, reprit Olympia, une idée dont Filomarini m'a parlé quelquefois? t'a-t-il proposé d'enclouer ies canons qui défendent l'entrée du port, de façon à ce

33 LIS QUATRE NÂPOLtTAlNBS.

que les galères espagnoles puissent pénétrer jusqu'au centre de la ville 7

Un regard sévère et soudain de Carniole avertit Olympia qu'elle avait enfin deviné la vérité, ou du moini qu'elle l'avait approchée.

— Ce n'est pas c^la, reprit-elle d'un ton indifférent, c'est une ruse que tu as déjà employée en France contre le duc de Montmorency, mais qui est trop connue maintenant pour réussir à Naples, comme elle a réussi à Caslelnaudary.

— C'est ce que nous verrons demain à la porte d'A« verse, repartit brusquement Carniole,

Olympia tressaillit.

— Qu'as-tu donc? lui dit vivement Scoppa. ' Olympia leva silencieusement la main vers l'horloge

qui se trouvait placée en face d'elle et répondit d'une voix lente, solennelle :

— C'est que l'heure vient de sonner, Giuseppe, et qu'il est temps que tu accomplisses ta vengeance.

A son tour, Carniole tressaillit et se troubla.

— N as-tu plus rien à me dire ? reprit-il d'une voix tremblante : quel est donc ce récit que tu avais à me faire ?

— Il est achevé, dit Olympia. Malheur à moi si tu ue l'as pas compris...

LES QUATRK KAFULIT A1N£S. 33

— Quoi ! lu n'as p]u3 rien à ajouter?

— Non, reprit Olympia, mais j'ai un dernier service à te demander.

» Je ne voudrais pas que les trésors que je t'ai chargé de remettre à ma fille lui arrivassent sans un dernier adieu de sa mère; permets que je lui écrive, et jure-mo^ devant Dieu que tu lui porteras fidèlement l'écrit que jo vais te donner.

— Je te le jure, répondit Scoppa d'une voix triste, et qui disait combien son cœur était déjà loin de la funeste résolution avec laquelle il était entré dans cette chambre.

Olympia se plaça tranquillement à une table, écrivit d'abord un billet qu'elle cacheta soigneiisement et sur lequel elle écrivit :

CiCI EST MON TESTAHBMT.

i^Ue posa le papier scellé devant Scoppa, qui put lire ces mots et qui se détourna pour cacher h Olympia l'é- Daotion qu'il éprouvait.

— Tu vois, lui dit-elle d'un ton doux et résigné, je fais ines adieux à ce monde. Il y a là tout ce que je puis faire de bien sur cette terre après ma mort, et tu ne me connaîtras bien, Giuseppe, que le jour où tu sauras ce que renferme cet écrit; et maintenant, ajouta-t-elie en reprenant )a plume, il faut que je charge Casta d'assurer Texéculion de ma dernière volonté.

M LKS QDATBR NAPOUTMNIB^.

Elle écrivit un oouveaii billeti 1$ scella avec )d même aoi que le premier, et écrivit sur le dernier :

A Costa, petite-fiUe de Genuino.

Puis elle les enveloppa tous deux ensemble, les scella sous le môme pli, et les remit à Garniole en lui disant :

— Maintenant, je n'ai plus rien à faire en ce monde. Elle se mit à genoux, et présentant son sein découvert

au bandit, elle ajouta d'une voix ferme :

— Allons, frappe, Garniole Scoppa, prouve-moi que lu m'aimais en te vengeant comme tu le dois.

Garniole la regarda longtemps; une sombre pitié avait remplacé sur son visage Texpression de férocité qui lui était habituelle.

— Tu n'as donc pas peur 4e fllQUrir? M dit-il enfin d'une voix brisée.

— Je n'ai pas envie de vivre, voilà tout, répondit Olympia, pendant que des larmes s'éçhappaieat d^ ses yeux.

» Inconnue à l'enfant qui est jiée de moi, jetée en pâture aux désirs d'un étranger, condamnée à lu mort par le misérable qui m'a perdue, menacée par le poignard du seul homme qui m'ait aimée en ce monde, et que j'aie aimé moi-même, abandonnée de tous, maudite de toi, pourquoi veux-tu que je demande à vjvre, (îiu^ppe ?

LIÉS QtjAtAÈ NA^ÔLlïÀtNËS. $&

■« Olympia, s'écrlô Carnloîe d'une voix éperdue, non, je ne te ttierâî pdS.

Gomme il disait ces mots, \û porte secrète par laquelle il était entré s'ouvrit brusquement, et te cardinal parut on cmiM% à k main.

— Tu viens de le jurer sur ce christ, cria Filomarini d'une voix menaçante.

— £h bien ! répondit Scoppa avec fureur, que Dieu me punisse de trahir mon serment, mais je ne le tiendrai pas.

— Songe, reprit Filomarini, que tu seras parjure et sacrilège.

— Parjure et sacrilège, soit, mais je ne serai pas le meurtrier de cette femme.

— Songe qtie tu seras maudît et excommunié dans cette vie, dit encore T^ilomarini en levant la sainte croix sur la tét6 du bandit.

— tl y â longtemps, répartît celui-ci, qile je vis comme un maudit et un excommunié.

— Songe, s'écria encore lé cardinal, que tu seras jdgé et damné dans l'autre monde.

— Dieu mettra dans la balance, répondit Scoppa, mes crimes d'autrefois et ma initié d'aujourd'hui, et il me jugera seioti sa justice.

— Sois donc maudit, excommunié et damné, cria le

16 LIS QUATM KAPOLITÀtNKS.

cardinal avec fureur, et du crucifix qu'il tenait à la main il frappa la tète du bandit, qui poussa un cri de rage et qui tira son poignard de sa ceinture.

Olympia poussa un dri de joie ; Camiole s'arrêta à ce cri et regarda Pilomarini et Olympia ïm après l'autre.

Puis, après un moment de silence farouche, il reprit :

— Tu ne mourras pas, Olympia, mais il ne mourra pas non plus ; je vous condamne tous deux à vivre pour le supplice l'un de l'autre.

> Ecoutez bien ce que je vais vous dire, écoutez bieo le serment que je vous fais, non pas sur la croix sainte que tu as souillée, Pilomarini, en la prenant à témoignage d'un assassinat; mais sur la croix de ce poignard plus digne de recevoir un pareil serment.

> Si Olympia périt, tu mourras, Pilomarini; si Pilomarini est frappé par une mortinconnue, tu mourras, Olym* pia ; et n'oubliez ni l'un ni l'autre que c'est moi qui suis le juge, et que c'est moi qui serai le bourreau.

Le cardinal et la courtisane se regardèrent et baissèrent la tête.

Cependant Pilomarini reprit le premier :

— Eh quoi! Guise va triompher! ainsi il m*aura méprisé et il l'aura insulté impunément?

LES QllATRB NAPOLITAINES. 37

— Tu te trompes, Filomarini, repartit Scoppa, Guise est condamné, et Guise périra.

— Est-ce vrai ? reprit le cardinal avec joie, demain à la porte d'Averse... demain Guise?...

^ Demain, répondit Scoppa en Tinterrompant, Guise périra... par sa faute...

— Merci donc! répliqua le cardinal; tu me donnes la meilleure part de ma vengeance.

— Tant mieux pour toi, dit Scoppa, si tu la trouves dans la mienne.

— Et moi, dit Olympia en attachant d'ardents regards sur le Camiole, ne me donneras-tu rien pour me consoler de m'avoir condamnée à vivre ?

— Ne m'as-tu pas demandé, dit Scoppa d'un ton indifférent, de remettre ce billet de la main à ta fille Casta? C'est ton testament, n'est-ce pas?... Regarde, ne veux- tu pas y changer quelque chose maintenant que tu dois vivre?

— Non, repartit Olympia, car si tu as défendu à cet liomme de me frapper, tu ne m'as pas défendu de mourir.

> Jure-moi seulement que ce message sera remis aujourd'hui même à ma fille Casta ?

— Je te le jure, dit Scoppa.

Et il sortit.

36 LKI QUATRE NAP0LITAINK8.

Lorsque le Pione qui lia le palais de Guise^ il alla ifflmédialement dans la rue de TAnnonciade^ et ne s'arrêta que lorsqu'il fut en face de la maison du vieux Genuino.

Jusqu'à ce moment, la marche du jeune lazzare avait été rapide comme celle d'un homme qui est poussé par une violente résolution; mais à peine arrivé au pied de cette fenêtre où il avait coutume de passer toutes les nuits, le Pione tomba assis sur Tun des bancs de pierre qui bordait de chaque côté la porte de la demeure de Casta.

Si quelqu'un eût pu voir, dans la nuit qui l'enveloppait, le malheureux Scipion, il eût été épouvanté et étonné à la fois de l'expression de son visage; c'était en même temps une contraction cruelle et menaçante dans tous les traits et une sorte d'hébétement dans le regard.

Ce malheureux était venu là pour un crime; mais il semblait qu'il ne se le rappelât plus. Le voile qui obscurcissait d'ordinaire l'intelligence de Scipion, mais qui

LBS OUATBS NAPOlilTAlNES. $9

s'écartait presque toujours lorsque son cceur était sollicité à quelque noble action, ce voile semblait être retombé plus épais et plus obscur sur Tesprit incertain de Finfor-

tUDé.

Des ifiots sans suite s'échappaient de ses lèvres.

— Gasta, disait-il, oui... elle est un ange... Non, elle a trahi...

Pais, un moment après, il reprenait :

— Ce n'est pas elle, c'est Genuino qui trahit... Genuino, reprenait-il, non, il est bon, il veut que j'aime Casta.

Et puis encore :

— Ce n'est pas Casta, murmurait-il, c'est Guise; il est bon, Guise; il est noble; il m'a permis de me venger... Me venger de qui? d'Anita?.,. Qu'a-t-elle dit, Anita?

Après ces paroles confuses, le Pione se mit à pleurer comme un enfant; puis, prenant sa tête dans ses mains, il s'écria d'une voix déchirante :

— Ohl j'ai mal, j'ai mal, j'ai mal.

Il pleurait encore en poussant de tristes gémissements, lorsqu'il se sentit frapper sur l'épaule; il se redressa d'un bond et se trouva en face de Genuino.

— Ainsi donc, mon fils, lui dit le vieHlard d'un ton amical, au lieu d'aller au palais de Guise, tu es revenu prendre ici ta place accoutumée?

40 LBS QUATRB NAPOLITAINES.

— Au palais de Guise, répondit le pauvre idiot, suis-jé allé au palais de Guise?... Et toi, où es-tu allé?

— Où tu n'as pas voulu me suivre; je suis allé chez Gennaro, et je viens du tourjon des Carmes.

— Ah 1 dit le Plone de celte voix étonnée qui est si triste à entendre, Gennaro... le tourjon des Carmes... Guise... Je ne sais pas... ce n'est pas cela...

Et tout aussitôt il se recoucha sur la pierre et il se reprit à pleurer en pressant sa tète dans ses mains et en criant douloureusement :

— 0 mon Dieu! j'ai mal, j'ai mal...

Le vieux Genuino le regarda en silence.

— Pauvre enfant, murmura-t-il, âme incomplète, esprit plein de soleil et de ténèbres, si Dieu en te créant avait achevé son œuvre, nous ne chercherions pas maintenant quel doit être le maître et le souverain de Naples; mais peut-être, ajouta-t-il d'un ton triste, peut-être la folie qui t'accompagne depuis ton enfance se fût-elic abattue sur toi quand tu fusses monté au faîte de la puissance, comme elle est tombée sur Mazaniello, le frère et l'ami de ton cœur,

— Mazaniello, murmura le Pione à ce nom toujours puissant sur sa mémoire; il est mort, et moi, j'ai mt\\, j'ai mal, j'aimai...

— AUons; Scipion, reprit le vieillard en le prenant par

la main; la nuit est déjà bien avancée, tu n'as pas en^ core pris de repos. Entre dans ma maison; tu y dormi* ras si tu veux; ou bien, comme il t'arrive souvent de passer le jour à combattre et la nuit à pleurer, sans avoir pris de nourriture, nous nous assoierons à la même table, el Casta nous servira : Casta, entends-tu?

Le Pione se leva lentement, et posant son doigt sur SQQ front comme s'il voyait poindre dans Tobscurité un commencement de lumière, il répéta d'une voix lente :

-- Oui, Casta, Casta, tu as raison; tu vas me la faire voir, n'est-ce pas?

— Je vais l'appeler, reprit le vieillard en ouvrant la porte de sa demeure; car il est inutile qu'aucun des serviteurs de cette maison sache que tu es venu dans ma maison à cette heure avancée de la nuit.

Ils entrèrent tous deux dans une petite salle basse du rez-de-chaussée, et Genuino, y ayant laissé le Pione, monta jusqu'à l'étage supérieur, d'où il rapporta une lampe allumée, après avoir frappé à la porte de la chaml^re de Casta et avoir ordonnéi à la jeune fille de descendre.

Lorsqu'il parut seul devant le Pione, celui-ci lui dit d'un ton triste et amer :

— Tu vois bien qu'elle ne vient pas!

^ Elle va venir, repartit Genuino ; mais, crois-moi.

41 LX8 QUATRE NAPOLITAINBS.

mon nu, ajouta-t*i1, ne montre pas trop à Gasta la doti* leur que te cause sa prétendue indifférence; les jeunes Dites sont ainsi faites qu'elles dédaignent Tamant qui pleure et qui gémit sur le seuil de leur porte, et qu'elles gardent leur plus doux sourire à ceux qui ont le courage de paraître les dédaigner.

A ces mots du vieux Genuino, le Pione attacha sur lui un regard élincelant, et repartit d'une voix tremblante:

— Oui, c'est pour ceux-là qu'elles ont un doux sourire, n'est-ce pas ? c'est pour ceux-là que dans la nuit s'ouvre discrètement la fenêtre de leur chambre?

Le vieux Genuino tressaillit.

Gasta entra en ce moment et lui dit d*une voix douce et calme :

— Me voici, mon père.

Genuino examina tour à tour Gasta et le Pione, mais l'éclair d'intelligence qui avait brillé dans les regards de celui-ci s'était éteint tout à fait, et le vieillard l'entendit murmurer d'une voix sourde :

— Ah! elle est seule.

Genuino était accoutumé aux divagations du Pione.

Pour la plupart de ceux qui le connaissaient, les paroles qui échappaient au malheureux Scipion, durant ses moments d'idiotisme, n'avaient aucun sens.

Mais Genuino avait trop souvent remarqué que ces

LBS QUiTRB NAPOLITAINES. 4S

mots incohérents se rapportaient toujours à quelques souvenirs confus dont le misérable n'avait plus la coU" science, pour ne pas avoir été vivement frappé de ce qu'il avait dit au sujet des jeunes filles qui ouvrent leurs fenêtres durant la nuit, et du mot qu'il avait dit lors^ qu'il Tavait vu paraître.

< Ah f elle est seule, » avait murmuré le Pione. Dans l'obscure confusion de ces pensées, il y avait quelque chose qui, à i'insu de lui-même, rappelait au Pione qu'elle pouvait être avec quelqu'un.

Cependant Genuino ne laissa rien percer du soupçon qu'il avait pu concevoir, il embrassa sa petite-fille, lui demanda quelques viandes froides, du vin et du pain, et lui dit après qu'elle eut obéi à ses ordres :

— Reste là, ma fille, j*ai à causer avec le Pione de choses qui peuvent t'intéresser, et sur lesquelles je veux avoir ton avis.

Le Pione et Genuino prirent place à la table qui venait d'être servie par Casta, qui s'assit à quelque distance, après avoir refusé de partager leur repas.

LES QUÀTBB NAP01«ITA1NB8,

Il se passa un assez long temps avant que Genuino entamât l'entretien qu'ils avait annoncé à Casta comme devant élre si important; mais la jeune fille n'en fut point surprise, car elle savait mieux que personne combien il était difficile d'arracher le Pione au déplorable clat dans lequel il se trouvait.

— Eh bien ! mon fils, dit enfin Genuino, du ton le plus doux et le plus paternel, es-tu toujours content du parti que tu as pris, et le duc de Guise est>il toujours pour toi un protecteur généreux?

— Guise est bon, repartit le Pioné, Guise ne me raille point, et il m'a dit cette nuit même, je m'en souviens bien maintenant... il m'a dit : « Tu feras bien, vengetoi 1 »

— Guise t'a dit cela,, reprit Genuino en versant à boire au Pione de l'air le plus indifférent, quoique cette parole eut vivement éveillé son attention. C'est un mot

LBS QUATaE NAPOLITAINES. 45

sage et prudent qu'il t'a dit là, car la vengeance est bonne, et tu feras bien de te venger.

Le Pione ne répondit pas; mais il appuya sa tête dans sa main en se pressant le front, comme s'il eût voulu écarter un obstacle derrière lequel se cachait un souvenir.

Genuine était patient comme tous ceux qui ont appris avec les années ce qu'en toutes choses le temps a de puissance. Il ne chercha point à hâter le retour de ces souvenirs, dont il était peut-être plus curieux que le Pione lui-même, et, l'attaquant par un autre côté, il lui dit:

— Étais-tu au palais lorsque le duc a refusé à Carniole Scoppa le poste de mestre de camp général?

— Je ne sais pas, répondit le Pione en secouant doucement la tête.

Genuino s'aperçut que ce nom n'éveillait aucun souvenir dans la tête de Scipion, et il continua :

~ Il est probable que Guise accordera cette place à quelqu'un des gentilshommes qu'il a amenés avec lui, peut-être au baron de Modène, peut-être au comte de Ilochefort ou à M. de Cérisantes.

^ Cérisantes! répliqua le Pione en relevant vivement la tête; oui, Cérisantes était là; il voulait empêcher qu'elle n'entrât et qu'elle ne parlât au duc.

46 LIS QUATRS NAFOLITAINIS.

— Qui cela? dit vivement Gasta.

Genuino regarda sa petite-fille, qui baissa les yeux et pâlit devant ce coup d'œil menaçant.

Comme si la voix de Gasta eût été aussi puissante sur Tesprit troublé du pauvre lazzare que Tétait la harpe de David sur les fureurs de Saiil, le visage du Pione s'éclaira d'une expression heureuse, et il se tourna vers Gasta comme pour implorer une nouvelle parole; mais la Casla était devenue muette, et ce fut Genuino qui reprit de sa voix la plus douce :

*- Elle te demande quelle est la femme que Gérisantés ne voulait pas laisser arriver près du duc de Guise.

— Ah I oui, oui, dit le Pione, dont la pensée retomba dans son incertitude; elle avait été déjà repoussée d'une autre maison; et celî^, ajouta-t-il avec un sourire niais, parce que, tu comprends, mon père, la lumière éclaire Tombre, et alors ils Tout éteinte.

Pendant que le Pione parlait ainsi, Gasta devenait de plus en plus tremblante; sa respiration était haletante, et la pâleur de son visage épouvanta Genuino.

Mais rien n'altéra le calme rigide des traits du vieillard, rien n'altéra sa voix lorsqu'il reprit, en s'adressant à Scipion :

— Tu viens de dire là une chose qui dépasse mon

intelligence, mon fils; mais comme tu es sage et sensé^ permets-moi de t'en demander Texplication, car il est bon de s'instruire à tout âge. N'as-tu pas dit que la lumière éclaire l'ombre?...

> Apprends-moi comment cela peut arriver.

> Les pythonisses que les prêtres de l'antiquité faisaient parler sous l'empire de quelques philtres violents, grinçaient les dents, roulaient des yeux hagards, se tordaient les bras, comme si elles eussent voulu se débarrasser avec violence du dieu qui les possédait; elles commençaient par des sons inarticulés, puis venaient des mots sans raison et sans suite, jusqu'au moment où l'oracle éclatait tout à coup prononcé d une voix ferme et inspirée.

Ainsi le Pione s'agita un moment sur sa chaise, puis il sembla déchirer son front de ses doigts crispés, il promena ses yeux inquiets autour de la salle basse où il se trouvait et il murmura d'abord :

— Comment?... Mais c'est ainsi... la lumière... puis l'ombre, pendant qu'elle pleurait... oui, oui... tu comprends bien... elle pleurait au pied de la fenêtre.

Le Pione poussa un cri en se frappant le front avec violence, et reprit tout à coup d'une voix terrible mais claire :

— Comme la lumière dessinait, sur la vitre de la fenêtre, l'ombre du cavalier qui était dans la chambre.

«!3 tBS QUATRE NAPOLITAINES.

ils ont éteint la lumière pendant que Taulre pleurait en bas.

— Et quelle est celle qui pleurait ainsi? dit Genuino d'uiic voix profondément altérée.

— C'était Anita, repartit le Pione, dont la poitrine se soulevait avec efforts.

' — Et quelle était celle, dit Genuino, dans la chambre de laquelle la lumière s'est ainsi éteinte?

Le Pione ne répondit pas au vieillard; mais, se tournant aussitôt vers Casta, il s'avança sur elle en s'écriant d'une voix farouche :

— Casta, dis-moi le nom de l'homme que tu as reçu cette nuit dans ta chambre?

Genuino se leva à son tour, la jeune fille était tombée à genoux devant le Pione.

— Ce n'est pas vrai, dit le vieillard , n'est-ce pas, Casta ?

— C'est vrai, reprit le Pione avec fureur, c'est vrai, et je me rappelle bien maintenant ce que Guise m'a dit.

— Guise, répéta la jeune fille d'une voix épouvantée, qu'a-t-il pu dire, lui?

— Il m'a dit, répondit le Pione d'un ton sombre, prends la vie de cet homme si tu le découvres. Frappe-

le au cœur > comme il t'a frappé, ce sera justice... et d'avance je t'absous de ce meurtre.

— Guise t'a dit cela ! dit Genuino d'une voix profonde et étonnée.

— 0 Henri l Henri 1 murmura Casta d'une voix insaisissable.

— Dis-moi donc son nom, ajouta le Pione, car lu le sais bien, Casta; cet homme m'appartient, il faut qu'il meure.

Genuino était retombé sur son siège, et l'étonnement qu'il avait d'abord éprouvé semblait avoir fait place à un complet anéantissement.

— Dis-moi son nom, reprit le Pione d'un ton encore plus menaçant. .

— Jamais! reprit Casta en se relevant avec fierté.

— Son nom I s'écria le Pione hors de lui et en tirant un poignard de sa ceinture.

— Son nom est là, dit Casta en appuyant la main sur son cœur, et la pointe de ton poignard ne l'en fera pas sortir.

— Son noml répéta encore le Pione, dont les yeux hagards semblaient menacer Casta d'un de ces moments de folie où le malheureux idiot n'avait plus la conscience de ses actions.

60 LKS QUATRB NAPOLITAllfttS.

— Tu ne le sauras pas, repartit Gasta en le bmvant résolument.

Le Pione leva son poignard sur elle, et il allait la frapper, lorsque Genuino lui arracha le fer des mains et lui dit, en repoussant Gasta avec mépris :

— Laisse-la, enfant, laisse-la : ce qui devait arriver est arrivé, ce que la mère a fait, la fille devait le faire; mais ce que j'ai fait pour la mère, je le ferai aussi pour la fille.

» Olympia aussi avait un fiancé qui, lorsqu'il apprit qu'elle s'était donnée à un autre, voulut aussi la tuer; alors, comme aujourd'hui, j'arrêtai son bras; mais, ajouta le vieillard en allant vers la porte de la salle basse, je pris par la main celle dont j'avais protégé la vie...

Et il prit Gasta par la main.

— Je la traînai jusqu'à cette porte, malgré sa résistance et ses cris.

Gasta pleurait et criait :

— Grèce! Grâce 1

— J'appelai sur elle, continua Genuino, la malédiction du ciel, et je chassai la fille perdue de cette piaison.

— Oh l s'écria tout à coup le Pione, grâce, pitié pour elle t

— Giuseppe Golesi cria aussi grâce et pitié pour Olyiu* pia, et je fus sourd à ses prières.

LBS QUATRE NAPOLITAINBd. 51

— Mais que veux-tu qu'elle devienne au milieu de la nuit, reprit le Pione, dans cette ville livrée à tous les désordres ?

— Elle fera comme sa mè^e, elle ira se cacher dans la demeure de celui qui Ta séduite, et, comme elle, elle y vivra dans la honte et le crime.

Aussitôt il repoussa la malheureuse Gasta hors de la maison et en referma lentemetit la porte en disant à la malheureuse fille :

— Va et sois maudite!

L'infortunée resta anéantie sous cette terrible et solennelle parole, mais elle crut avoir perdu la raison, lorsqu'elle entendit répéter à côté d'elle le mot fatal :

~ Maudite t

Casta se retourna et se trouva face à face avec un homme de haute taille*

Elle poussa un cri d'etîroi, et elle put entendre la voix du Pione, qui suppliait le vieillard de pardonner à sa petite-fille; mais presque aussitôt Garniole Scoppa (car c'était lui) reprit d'un ton brusque :

— Je te cherchais, Casta.

— Moi ! moi ! fit-elle avec épouvante.

— Oui, je te cherchais pour te remettre cette lettre de la mère.

-^ De ma mère! répéta Gasta; de ma mère! maudite

53 LB8 QUATRB NAPOLITAINRS.

Cl chassée pour toi, comme je suis chassée et maudite pour le Pione.

— Qui te pardoQuera peut-être, comme je viens de lui pardonner, fit Carniole en remettant à Casta le billet d'Olympia.

— 0 mon Dieu I murmura-t-elle, comment se fait-il que celle qui n'avait jamais pensé à moi jusqu'à ce jour, m'envoie ce message précisément à l'heure où la porte de mon père m'est fermée à jamais?

» Saurait-elle déjà ma faute, et ouvrirait-elle à sa fille coupable ses bras et son cœur, qu'elle avait fermés à sa fille innocente?...

» Oh ! reprit-elle avec désespoir, conduisez-moi près d'elle, car je n'ai plus d'autre asile que sa maison.

— La maison que ta mère habite est désormais pour elle une prison. Tu frapperais vainement à sa porte, elle ne s'ouvrirait pas plus pour toi que pour d'autres.

— Mais que deviendrai-je, mon Dieu! que deviendraije ? s'écria Casta avec désespoir.

— Il y a dans ma demeure une pauvre fille qui a été ton amie et que tu as aimée.

— Anita?... dit la Casta avec terreur.

— Elle.

— Oh 1 non, je l'ai repoussée, oubliée.

— Ne crains rien, Casta; Anita est plus à plaindre que

LES QUATBE NAPOLITAINES, $S

toi, et ce sont d'ordinaire les malheureux qui ont pitié de ceux qui souffrent.

> Suis-moi. J'ai épargne la mère et je protégerai la fille.

Il prit Gasta par la main et l'entraîna en disant d'une voix émue:

— Mon Dieu, pourquoi la perfidie m'a-t-elle fait méchant et sans pitié!

Gasta le suivit machinalement, et bientôt ils arrivèrent près de la maison de Carniole.

Un homme veillait à la porte.

[, — C'est toi, Miquel Santis, dit Carniole, déjà de retour?

— J'ai trouvé le vice-roi aux premiers avant-postes, répondit celui-ci à voix basse, et il attend.

— Bien, dit Scoppa.

> Quant à toi, enfant, ajouta-t-il en s'adrcssant à Gasta, entre dans la maison, tu y trouveras Anila; seulement, je t'en préviens, n'aie pas peur de ce que tu vas voir.

Scoppa voulait parler de l'affreux changement que la maladie avait fait subir au visage de sa nièce. Gasta obéit et entra sans demander ce que signifiait cet avertissement.

Dans un coin de la chambre où elle pénétra, Gasta vit

54 LBB QUATRI NAPOLITAINES.

une femme assise sur un misérable escabeau; c'était Anita ; elle tenait encore le poignard que la Aondt lui avait donné.

Comme on le voit, les complots de toute espèce surgissaient contre le duc de Guise; cependant, à l'exception de celui qui devait s'accomplir à la porte d'Averse, il pouvait lui être facile de déjouer les autre», grâce aux révélations d'Anita et de la femme de Gennaro.

Mais ce n'était pas seulement parmi le peuple qu'il était venu commander que Guise trouvait des dangers et des embarras : près de l'ambition qui l'avait conduit à Naples pour conquérir un royaume^ surgissaient mille ambitions subalternes, dont chacune voulait une po< sition considérable.

Il serait sans doute trop long de les énumérer toutes dans ce récit; mais nous ne pouvons nous dispenser de raconter la scène suivante. Elle suflBra sans doute

LES QtJATBË NAPOLITAINES. 55

Il donner à nos lecteurs une idée des insupportables tracasseries que Guise avait à subir dans l'intérieur de sa maison, au moment où il était menacé au dehors par la défection, le poignard et le poison.

Le jour était levé, et Guise venait de faire entrer chez lui ceux de ses officiers avec lesquels il avait l 'habitude de délibérer sur les mesures à prendre pour la défense et pour l'organisation de la ville.

C'étaient la plupart de ceux que nous avons vus à Home dissertant si légèrement sur les vertus et les défauts de leurs maîtres :

C'étaient le seigneur de Cérisantes,

Le baron de Modène,

Et le comte de Rochefort.

— Eh bien! messieurs, leur dit Guise, se passe-t-il quelque chose de nouveau?

— Je viens de parcourir la ville du côté qui m'a été confié, répondit Rochefort, tous les postes sont soi* gneusement gardés, l'enthousiasme du peuple ne se refroidit pas, et d'après ce que m'ont dit Pepé Palombo, Santis, Onoffrio, et les autres capitaines de quartier, la ville de Naples n'aurait plus rien à craindre des Espagnols, si vous vouliez établir une hiérarchie plus certaine dans l'ordre des commandements et si vous donniez enfin à l'un de vos officiers le pouvoir de vous

Ô6 LBS QUATRE NÀPOLIT AIMBS.

remplacer et de commander pour vous là où vous ne pouvez pas élre.

— Très-bien, monsieur^ repartit Guise d'un ion railleur, vous avez fait votre devoir en me rapportanl ces vœux de nos fidèles capitaines, mais vous comprenez que je désire en être plus directement instruit que par votre entremise.

Rochefort fit un mouvement de dépit.

— Ce n'est pas que je doute de votre parole, monsieur de Rochefort, reprit le duc, d'un ton qui tenait tellemei)t le milieu entre la sévérité et la raillerie, qu'il était difficile d'en démêler la véritable intention; ce n'est pas que je doute de votre parole, reprit-il, mais lorsque l'on commande à un peuple aussi niobile que celui de Naples, et qu'on veut faire entrer ses vœux pour quelque chose dans la balance d'une décision, il faut que ces mêmes vœux soient exprimés d'une manière qu'on ne puisse pas les dénier plus tard, et faire passer pour un caprice de notre volonté ce qui ne doit être qu'une condescendance aux désirs des chefs fidèles qui défendent cette ville.

— Monseigneur, répliqua Rochefort, je suis heureux d'avoir prévenu les désirs de Votre Altesse.

» Je prévoyais vos scrupules à cet égard, et j'ai dû leur donner une garantie sérieuse.

LBS QUATRE NAPOLITAINES. 57

» Voici, ajouta-t-il en tirant un papier de sa poche, une supplique des capitaines de quartier qu'ils m'ont prié de soumettre à Votre Altesse.

Guise prit le papier et le parcourut rapidement.

-* Le choix me parait honorable, dit-il en lisant, et les demandeurs méritent tout à fait qu'on les écoute; je vois en tête Pepé Palombe et Miquel Santis, et n'y eût-il que ces deux-là, je me ferais un vrai devoir de faire droit à leur recommandation, comme le méritent leurs fidèles services.

— Croyez, dit vivement Rochefort, à ma reconnaissance, et soyez assuré que vous n'aurez pas de serviteur plus dévoué.

— Pardon, monsieur, dit Guise en l'interrompant, mais permettez-moi de prendre encore une précaution avant de terminer cette affaire : je désirerais m'enlendre personnellement avec quelques-uns de ces messieurs, et particulièrement avec les plus considérables, comme Pepé Palombo et Miquel Santis, par exemple.

» Vous comprenez, ajouta-t-il en riant, que je veux tirer quelque parti pour moi de la faveur que je leur accorde en votre personne : je voudrais les décider à me suivre dans une expédition importante, et Toccasion est bonne.

I Amenez -moi aujourd'hui Pepé Palombo, Miquel

M LB8 OUATAS NAPOLlTAlNKg.

SantiSi vers la fin du jour, c'est tout ce que je demuide.

-^ Merci, monseigneur, reprit vivement Rot^heforl; à la nuit tombante, Santis et Palombo seront dans votre palais.

>- Dussiez-vous les y amener de force, n'est-ce pas, Rochefort? dit le baron de Modène, qui avait écouté tout ce dialoge d'un air mécontent; car messieurs les capitaines de quartier n'ont pas pour habitude de venir faire la cour è Son Altesse.

— Son Altesse désire les voir, répondit fièrement Rochefort, et je vous jure que d'une façon ou de l'autre ils viendront.

— C'est précisément là ce que je veux, répliqua Guise. £t il congédia Rochefort en saluant de l'air le plus

gracieux.

A peine fut-il sorti qu'il haussa les épaules avec impatience, puis il se retourna vers le baron de Modène at lui dit:

-> El vous, monsieur, étes-vous aussi satisfait que M. de Rochefort de vos visites de ce matin ?

Le baron de Modène prit un air sérieux et soleimel, et repartit d'un ton fâché :

— Monseigneur, je ne sais de meilleure recommandation au monde que l'accomplissement de son devoir.

» Depuis le jour où j'ai pu heureusement rejoindre Votre

tBS QUATR9 NAPOLtTAtNKâ. 59

Alte83e dans cette ville, je pense avoir fait le mien comme un bon et loyal gentilhomme.

— C'est juste, monsieur, dit Guise, je vous ai toujours trouvé à mes côtés lorsqu'il s'agissait de combattre et vous vous êtes toujours vaillamment, sinon heureusement, tiré des entreprises particulières dont je vous ai chargé; mais vous savez qu'il ne s'agissait pas aujourd'hui de batailles et de combats, et je vous demande quelles nouvelles vous avez recueillies dans la ville de votre côté?

— Selon vos ordres, monseigneur, j'ai vu l'élu du peuple Arpala qui préside les consultes, et j'ai vu en même temps celui qui dirige seul toutes les décisions des magistrats du peuple, le vieux Genuino.

—Ah ) dit Guise d'un air satisfit, voilà qui est très^bien, Genuino est véritablement l'homme important de Naples, c'est le ressort caché qui fait mouvoir la plupart de ceux qui pavent décider du destin de cette ville, il est peu de chose que je ne sois prêt à faire pour me l'attacher d'une manière absolue.

—Voyons, llodène, que vous a-t-il ditf

— Les approvisionnements de la ville, repartit le baron, sont assurés pour plus de huit jours.

^ C'est beaucoup, n'est-ce pas ? *~ Mais, reprit Modène, ces approvisionnements seraient assurés pour bien plus longtemps encore si l'on pouvait

60 LfiS QUATBti NAt»OLlTAtNâ$i

favoriser plus efTlcacement les eiïorts deshabitaDtsdelà campagne pour introduire des vivres dans la ville.

— Vraiment, dit Guise; expliquez-moi un peu cela, monsieur le baron, car le Genuino est un homme habile ea toute sorte de matières, et je suis bien aise de savoir son avis là-dessus.

— Le Genuino m'a fait observer que la ville de Naples avait une circonvallation trop étendue pour que le regard d*un seul chef pût être présent sur tous les points à l'heure où il y aurait quelque importante décision à prendre.

— Je comprends ceci très-bien, repartit Guise.

— Il en résulte, reprit Modène avec plus de confiance, que pendant que les Espagnols dirigent tous leurs eiïorts pour attaquer la ville, soit du côté du fort Saint-Elme, soit du côté de la porte Capouane, il peut arriver que des paysans tentent d introduire un convoi du côté de la porte de Rome, par exemple; eh bien ) dans ce cas, les capitaines de quartier, livrés à eux-mêmes et craignant quelque surprise, n'osent ouvrir la porte à ce convoi et lui livrer passage.

— C'est vraiment fort bien raisonné, repartit Guise, et quelle que soit mon estime pour les talents de Genuino, je ne m'attendais pas à le trouver aussi habile en matière de mouvements milita.rc%

» Et que conclut-il de ces prémisses?

— C'est qu'il serait urgent, repartit Modène en attachant sur le duc un regard curieux et inquiet, de nommer un mestre de camp général, un autre vous-même, qui pût, en pareille circonstance, prendre une décision sous sa responsabilité personnelle.

— Je reconnais avec plaisir, dit Guise, que tout le monde s'accorde dans la même pensée; ce que me demande Genuine, déjà Pepé Palombe, Santis et autres me l'ont demandé aussi, et je dois dire qu'en voyant cet accord unanime de toute la population de Naples, je ne ^rais pas étonné que tout le monde eût suivi la même tnanière de procéder.

» Ainsi je parierais que vous avez dans votre poche une supplique de Genuino, d'Arpaïa et des autres consulteurs qui me demandent la nomination d'un mestre de <^inp général, et qui, au besoin, me désignent celui ^e mes officiers qu'ils jugent le plus capable de remplir Miette charge.

— Vous avez deviné juste, monseigneur, car voilà celte demande signée par toute la consulte de Naples.

Guise prit la supplique et la parcourut comme il avait fait de la précédente.

•-En vérité, dit-il en souriant au baron de Modène, c'est aussi bien, sinon mieux, que Rochefort. II. i

62 LBS QUATRB N APOLITAIN&S.

— Quoi t monseigneur, dit Modène vivement, le comte de Rochefort prétendrait?...

— Allons, allons, baron, fit Guise en le calmaal de la main, personne n est exempt de folies prétentions; mais ce qui me gène en tout ceci, c'est robligatioa où je me trouve de mécontenter les uns si je veui satisfaire les autres; c'est pour cela^ reprit-il d'un ton eonftdentiel, que je suis bien aise de voir Genuino aujourd'hui même.

1 Je lui expliquerai ma position, et le Genuino e«t trop habile pour ne pas me fournir un expédient qui me serve à calmer le dépit de Santis, de Pepé Palombo et des autres capitaines d'Ottine.

» Amenez-le-moi donc aujourd'hui, et surtout que ceci reste un mystère entre nous, vous comprenez, n'est-ce pas, Modène?

— A quelle heure youlezrvous que le Genuino se pré* sente à votre palais ?

— Mais ce soir, à la tombée du jour.

— Ne court-il pas risque de rencontrer Pepé Palombo et Miquel Santis?

— Ils ne se rencontreront qu'autant que je le voudrai, fit le duc,et peut-être se peut-il qu'après que je leur aurai parlé à chacun en particulier, je mette tous ces messieurs en présence Içs uns des autres,

LIS OUATHB NAFÛLITAINBS* 69

-^ I) viendra, monseiy^neur, reprit Modène.

— Songez que s'il ne venait pas, reprit encore le duc Je ne saurais comment résister aux sollicitations de Pepé Palombo et de Sentis, et qu'il va de Tintérét de la chose publique et aussi un peu du vôtre, que Genuino vienue à cet entretien.

— Je vous ai dit qu'il y viendrait et il y viendra, repartit Modène du ton d'un homme parfaitement résolue à employer tous les moyens pour arriver à tenir sa promesse.

— A ce soir donc, monsieur le baron.

Monsieur de Guise et Gérisantes demeurèrent seuls.

— Eh bien l Gérisantes, s'écria vivement le duc , qui avait eu grand'peine à contenir jusqu'à ce moment la colère et l'indignation qu'il éprouvait, comprenez-vous rien de plus honteux que la conduite de ces deux hommes dont chacun va, dans le cercle de ses attributions, mendiant l'appui des derniers misérables pour s'élever •d un poste dont ni l'un ni l'autre ne sont dignes ?

—Il faut, en effet, pour vous remplacer au besoin, dit

64 LB8 QUATHI NAPOLITAINES.

Cérisantes, des hommes plus habitués que Hodène et Rochefort à la conduite des grandes affaires.

«—Mais ce n'est pas assez que leur sotte prétention les égare jusqu'au point de s'avilir à solliciter de pareils protecteurs, c'«st à mes ennemis qu'ils s'adressent, à ceux qui font notoirement profession de braver mon autorité; et si vous saviez ce que j'ai appris cette nuit, Gérisantes.

f Ah 1 tenez, ajouta-t-il avec une expression de lassitude et de dégoût, si ce n'était la honte de renoncer à ce que j'ai entrepris, si ce n'était l'espérance que garde encore mademoiselle de Pons, si ce n'était que les yeux de l'Europe sont fixés sur moi, je renoncerais à cette entreprise.

— Gela serait indigne de l'héritier de tant de héros, reprit Gérisantes , et Votre Altesse ne voudrait pasdcnner à ses ennemis la satisfaction de pouvoir dire que vous n'êtes pas plus fidèle à vos propres desseins que vous ne l'êtes à vos amours.

— Le disent-ils? reprit Guise... Us doivent le dire. » J'ai reçu des lettres de Malicorne qui m'apprennent

que M. de la Rochefoucault débite des sentences sur mon compte, et que M. de Retz fait de l'esprit à mes dépens avec ma tante Ghevreuse.

— Le cardinal est un fat, reprit Gérisantes.

LES QUÀTHE NAPOLITAINES. 65

— Il a une immense qualité que je n'ai pas, reprit Guise en riant.

> Pour arriver à ses fins, il est capable de faire Tamour à une vieille femme.

» Mais causons un peu sérieusement, mon cher Gérisantes; me voilà avec deux prétendants sur les bras à la place de mestre de camp général, et vous, savez-vous *a qui je la destine?

Gérisanles prit une figure sérieuse et mécontente, et repartit :

— Permettez-moi de vous le dire, monseigneur; mais si vous donnez les postes les plus élevés aux gens de ce pays, comme c'est votre dessein, que restera-t-il aux gentilshommes qui ont attaché leur fortune à la vôtre?

— Plaît-il? fit le duc en regardant Gérisantes, étesvous aussi de la partie?...

— Monseigneur, fit Gérisantes avec une certaine hauteur, je crois que mes services ne me rendent pas in- <Jïgne du poste de mestre de camp général.

— Et, reprit le duc d'un Ion plein de sarcasme et de ïnépris, avez-vous aussi dans votre poche quelque supplique apostillée par une demi-douzaine de manants et <^e traîtres comme Santis, Pepé Palombe ou le Geï^wino?...

— J'ai mieux que cela, monseigneur, j'ai...

Cérisantes, qui à soq tour avait tiré uu parchemin de sa poche, fut tout à coup interrompu par l'entrée impétueuse de Luigi del Ferro» qui^ après avoir salué le duc, dit de sa voix ia plus lK)ursouflée :

— Pardon, monseigneur, d'avoir troublé Je sêrénissime entretien de Votre Altesse; mais le salut et le bon ordre de la chose publique exigent que j'obtienne immédiatement satisfaction du sieur de Gérisantes.

— De moi, monsieur? dit Gérisantes avec mépris, estce que je vous connais?...

—Vous a-t-il blessé d'une façon quelconque? dit Guise, qui n'eût pas laissé passer cette incartade de Luigi, s'il n'avait deviné qu'il lui apportait quelque arme contre Gérisantes.

— G'est la majesté du droit des ambassadeurs représentants des rois, que M. de Gérisantes a blessée.

— Vous êtes fou, dit Gérisantes avec hauteur.

— Monseigneur^ répliqua celui-ci, je ne m'arrête pas aux injures d'un homme qui a déserté ses devoirs, et je vous somme de me remettre les chiffres de l'ambassade et de toutes les dépêches de M. le marquis de Fontenay.

— Ne suis-je plus son représentant et celui de la France près de monseigneur de Guise? reprit Gérisantes;

LES QUÀTBB NAPOLITAINES. 67

et est^il arrivé de Rome ou de Paris quelque dépêche qui me retire ces fonctions?

— Ne savez- vous pas, lui dit Luigi, qu'elles sont incompatibles avec celles que vous occupez maintenant, et n'auriez-vous pas dû les résigner de vous-même au moment où vous avez reçu de Gennaro Annese votre commission dô meàtre de camp général?

Cérisantes se mordit les lèvres avec dépit.

— Pardieu! s*écria le duc avec un rire méprisant, Rochefort ei Modène sont de grands sots, n'est-ce pas, monsieur de Cérisantes? Les maladroits, ils vont solliciter des suppliques et des recommandations !

» Celui-là intrigue près des capitaines d'Ottine, bourgeois assez mal séans, mais dont la plupart après tout se battent contre les Espagnols,

» Celui-ci s'adresse à Télu du peuple, à Genuino, à l'assemblée des consulteurs, magistrats infidèles, mais enfin gens qui ont l'habitude d'un monde où l'on traite les affaires.

> Mais vous n'êtes pas si sot, vous, car du premier coup vous vous adressez au dernier des misérables, au rebut ^e la canaille, à un goujat qui n'est pas même capable de signer la commission qu'il vous a donnée, à un drôle...

68 LES QOATRB NAPOLITAINES.

~ A votre cdlègue, monseigneur, repartit Ccriisantes avec une hauteur qui témoignait de sa colère.

Le duc de Guise s'arrêta soudainement; un éclair de colère indicible brilla dans ses yeux; mais il ne répondit pas d'abord.

Il fît le tour de l'appartement, puis il reprit la place qu'il avait quittée, et dit à Cérisantes d'une voix calme, mais sévère :

— Remettez-moi cette commission, monsieur; il est bon que je l'examine^ il est bon que je sache la limite de mes pourvoîrs.

Cérisantes la lui tendit.

Le duc la lut et la déposa sur son bureau è côté des suppliques qui lui avaient été remises par Modène et Rochefort.

— Et maintenant, monsieur, reprit-il, puisque vous êtes mestre de camp général, songez à exécuter mes ordres, ce soir, de façon ou d'autre.

» Vous amènerez dans ce palais le signer Gennaro Annese.

— Mais, monseigneur, dit Cérisantes, je ne puis...

— Gennaro Annese est mon collègue, monsieur, dit sévèrement le duc.

» Il se trame dans la ville des complots qui peuvent amener la perte de tout ce peuple; il est juste que tous

ceux qui ont quelque autorité soient appelés à décider des mesures à prendre.

— Mais, monseigneur, dit Gérisantes, s'il refuse?]

— Je prendrai son refus pour une trahison, et peutêtre en ferais-je autant pour celui qui, ayant eu sur Gennaro le crédit de se faire nommer mestre de camp gÎQcral, n'aurait pas celui de le déterminer à me faire une visite.

» Allez, monsieur, allez,

Cérisantes salua d'un air humble où perçait cependant la joie de s'être emparé d'un poste ambitionné par tant de gens.

Puis il sortit.

— Et les chiffres ! s'écria Luigi del Ferro.

— C'est affaire entre nous, repartit Guise en lui tournant le dos.

Luigi le salua et sortit en criant de toutes ses forces :

— Monsieur de Cérisantes! monsieur de Cérisantes!

— Les infâmes! les misérables! se dit Guise dès qu'il fui seul; j'ai chargé Cérisantes de reconduire la Ron- ' ^a jusque chez Genuino, et il a trouvé moyen de se faire payer ce service de laquais , du premier poste mililaire de cette ville Oh! nous verrons, nous verrons.

70 LBS QUATHB NAPOLITAINES.

Ausditôt il frappa sur un timbre ot dit au laquais qui bo présenta :

— Qu'on m'amène le prisonnier... comme je Tai dit. Le laquais sortit, et au même instant un furieux cliquetis d'épées se fit entendre dans Tantichambre du duc.

Celui-ci y courut et vit Cérisantes s'escrimant contre Luigi. qui l'attaquait bravement en criant :

— Rend les chiffres... Cérisantes... ou j'en enfermerai le secret dans ta tombe.

A l'aspect de Guise, Luigi s'arrêta.

— Monseigneur, dit Cérisantes avec colère, me laisserez-vous manquer de respect dans votre palais par un tel misérable?

— Ce misérable a raison, monsieur, dit Guise avec sévérité; vous êtes devenu incapable d'être le représentant du roi de France près de moi, du moment que vous vous êtes fait nommer l'un des chefs de l'armée napolitaine.

» Vous rendrez les chiffres au signer Luigi del Ferro.

— Eh bieni soit, dit Cérisantes avec rage.

— Et tâchez de remplir plus sévèrement vos nouvelles fonctions que les anciennes, reprit le duc, si vous ne voulez pas qu'après vos chiffres je vous demande votre épée.

Guise rentra dans son appartement.

LES QUATRE NAPOLITAÎNKS. 7t

Un homme trapu, sombre, menaçant, se tenait debout d'un côté de la table près de laquelle Guise alla s'asseoir: de l'autre était un jeune homme, presqu'un enfant, à l'air pâle et souffrant, épuisé.

Cet enfant était Francesco.

L'autre était le bourreau.

Lorsque nous avons laissé la Casta en présence d'Anita, le jour commençait à se lever, mais il n'éclairait encore que bien faiblement la chambre où Carniole avait introduit la fille de Genuino; celle-ci ne put pas remarquer le mouvement de fureur qui fît lever Anita au moment où elle lui adressa la parole, en lui disant doucement :

— Anita, mon amie, ma sœur, c'est moi, Casta I Anita s'approcha d'elle, et la prenant par la main, elle la traîna jusqu'auprès de la fenêtre.

Alors Anita at^cba sur la jeune fille tremblante un

73 LBS QUATRB NAPOLITAINES.

regard étincelant, puis elle se mît à marcher lentement autour de Gasta, comme la bêle fauve qui tourne autour de sa victime en cherchant l'endroit par où elle pourra plus sûrement Tattaquer.

Casla, épouvantée, non-seulement de ce terrible accueil, mais encore de Taspect de ce hideux visage qu'elle ne reconnaissait pas, tournait aussi sur elle-même, le regard enchaîné au regard d'Anita, comme Taiguille aimantée qui suit invinciblement Tacier qu'on lui présente.

Cependant Anita murmurait d'une voix rauque et étouffée :

— Ohl oui... elle est belle... elle est belle!

Tout à coup , se rapprochant de Casta par un mouvement furieux et désespéré, elle s'écria en levant le poignard qu'elle tenait à la main :

— Il t'aime, n'est-ce pas ?

— Mais qui donc? s'écria Casta en reculant; de qui parles-tu, et pourquoi me parles-tu ainsi, Anita? car maintenant je te reconnais.

— Tu me reconnais ? repartit Anita d'une voix sombre ; à quoi donc me reconnais-tu ? Ce n'est pas à mon visage, sans doute; car il fut un temps, tu t'en souviens, Casta, oii nous aimions à mirer Tune près de l'autre nos jeunes beautés; alors tu médisais:

> *— C'est toi qui qs la plus bellç.

» Et moi, je te répondais :

» — Non, c'est toi.

» Et comme nous nous aimions alors, nous terminions nos querelles en nous embrassant et en nous disant :

» — Qu'importe, pourvu que chacune de nous soit la plus belle pour celui qu'elle aime?

> Oh! ce n'est plus ainsi maintenant.

— Pauvre Anita! murmura Casta, l'indigne Borgia t'aurait-il abandonnée dans ton malheur, et te mépriserait-il après tous les serments qu'il t'a faits?

— Borgia, repartit Anita d'une voix triste, ne m'a pas plus abandonnée que don Félix de Médina ne t'a méprisée.

— Que veux-tu dire? reprit Casta en rougissant.

— Cependant, reprit Anita amèrement, don Félix de Médina n'est plus le cavalier à qui tu rêves le jour et à qui tu ouvres la nuit la fenêtre de ta chambre.

> Ce n'est pas pour lui, Casta, que tu laisses gémir et pleurer ton amie d'enfance sur la pierre de la rue, tandis que tu parles d'amour et que tu caches dans l'ombre le mystère de ton entretien.

— Oh ! si tu savais ! si tu savais, Anita ! dit Casta en fondant en larmes et en joignant les mains.

-Je sais tout, dit brusquement Anita.

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