II
110 LES OtTATRS KAl^OLITAINBâ.
" Non, dit le Cucuralle; mais avant tout j'estime ma parole plus haut que cela. Attends.^
il quitta la chambre et monta à l'étage supérieur.
Le Pione était resté dans un cohi, absorbé dans ses pensées, ou peut-être livré à cet horrible tourment où toutes ses pensées se perdaient.
Francesco, sombre, agité, semblait attendre avec une impatience fiévreuse.
— Il est bien longtemps, et l'heure passe^ fiStfritfura Francesco.
Le Cucurulle reparut, tenant un flacon de crisUL
— Tenez, monseigneur, dit-il au duc de Guise, sâcbez seulement que ce flacon avait été vendu par moi, ce matin, à un prix que tous vos trésors ne pourraient me payer...
» Maintenant, nous sommes quittes*
— C'est juste, reprit le duc.
Puis, se tournant vers Francesco, Guise lui remit le fiacon en lui disant :
— Tiens, voilà ce que je t'ai promis.
B Maintenant, apprends-moi le nom que je t'ai demandé; dis-moi où je pourrai trouver Thomme que je cherche.
Francesco tendit la main en paraissant écouter au dehors; puis tout à coup il s'écria vivement :
— Tiens, le voilà qui frappe à "cette porte, et tu vas le voir à l'instant même.
— On entendit presque aussitôt fredonner sur l'escalier, et Guise, s'enveloppant dans son manteau, se retira près du Pione en murmurant d'une voix sourde :
— Borgia f j'en étais sûr.
Celui-ci entra et jeta un regard rapide sur la chambre.
— Ah! ahl fit-il avec son air habituel d'indifférence,^ voici mon bon ami Francesco... et toi aussi, double fils de Satan...
» Quel est donc ce lazare! ajouta-t-il en poussant le Wone du pied.
— Qui je suis, Borgia? cria le Pione en se levant violemment. Je suis celui qui a fait reculer trois fois ta compagnie de cavaliers, je suis celui qui t'a arraché ton ^pée et qui la tiens à ta disposition s'il te convient de la prendre par la pointe.
Ild LES QUATRE NAPOLITAINES.
— Une trahison chez toi, damné, dit Borgia au CuCurulle, je devais m*y attendre... aussi, mes enfants, suis-je entré ici bien armé.
» De par tous les diables, si Tun de vous remue, j'ouvre ce flacon, ajouta-t-il, et je le répands dans cette chambre; et que Tenfer m'engloutisse si vous ne tombez tous brûlés et vous roulant dans d'horribles tortures.
— Tu n'as pas de trahison à craindre, Borgia, dit Cucurulle avec emphase, et tu peux garder tes poisons, car à l'instant où tu les répandrais dans cette chambre, j'y verserais une liqueur qui en détruirait l'effet.
— Tu n'es qu'un fat, dit Borgia, et tu sais bien l'inutilité de ta prétendue science contre les secrets que je tiens de ma famille.
— Et toi, lui dit le Cucurulle furieux, tu n'es qu'un charlatan qui veux faire peur à ces enfants; ouvre ton flacon, et, si tu veux, donne-le-moi à respirer, je m'en soucie comme d'un verre d'eau pure.
— Ane bâté que tu es, dit Borgia en espagnol, ne sais-tu pas que les gens de notre sorte n'ont rien à gagner à se dénigrer l'un l'autre?
— Mais laissons là ce débat, reprit-il aussitôt, et dismoi si l'eau précieuse que je t'ai demandée a été préparée par toi?
— Elle a été préparée par moi, mais elle ne m'appartient plus.
— A qui Tas-tu livrée, misérable?...
— A moi, seigneur Borgia, dit Guise, dont le vaste chapeau couvrait les traits.
— Et qui es-tu, manant, pour demander une chose qui m'était destinée? Rends-moi ce flacon.
•^ Demande-le à cet enfant à qui je l'ai donné.
— A lui, dit Borgia, en regardant Francesco, à qui je le destinais en récompense d'un service important.
— Et qu'il t'a rendu, fil le duc.
— Gomment! dit Borgia avec éclat. Guise a déjà payé son insolence?...
— Guise, répondit le duc lui-même, est maintenant étendu dans son lit, dévoré d'une fièvre mortelle, en proie à un délire terrible, privé de raison, déchiré d'affreuses tortures.
Borgia frappa dans ses mains en s'écriant : ^ Tu vois, Cucurulle, si mes poisons sont si méprisables! c'est à peine une goutte qui a été versée dans le fepas de Guise, et cette goutte eût suffi à tous ceux qui assistaient à ce festin.
> Ce secret valait bien un peu de cette eau merveilleuse que tu as si libéralement donnée à cet homme I -^ Peut-être, reprit le Cucurulle en ricanant.
114 LES OUAXaK NAPOUTAINSS.
— Et à quelle heure Guise s'est-il assis à ce fesUn magniflque? dit Borgia tout joyeux.
— Ce festin n'est pas encore achevé^ dit Guise, et je suis venu ici pour t'inviter à en prendre ta part.
En parlant ainsi, le duc de Guise 6ta son chapeau et salua Borgia.
— Henri de Lorraine! s'écria Borgia en reculant; ab! misérable Francesco, tu m'as trahi...
— Non, mon cousin, reprit Guise d'un ton railleur, mais seulement j'ai fait mon marché plus adroitement que toi : tu n'as voulu payer qu'après le service rendu, et, moi, j'ai payé avant.
^ Eh bien ! dit Borgia en posant la main sur son épée, le fer décidera ce que le poison a manqué.
~ Est-ce ainsi, dit Guise, que tu reçois la courtoisie que je te montre?
» Ne tire point ton épée, Borgia, car, à un signe de moi, vingt lazares des plus déterminés vont entrer dans cette chambre, et, au lieu de m'accompagner dans mon palais et d'y entrer côte à côte avec moi, coaime il convient à deux bons parents, tu y viendras traîné, lié et garrotté comme un criminel.
— Vraiment, dit le Pione en se levant, vous avez pris mes lazares, monseigneur, et vous comptez sans dmita sur leur obéissance?
— Ta fidélité, dit Guise, m'en est un gage.
— îfa fidélité, duc de Guise, s'écria le Pione... de quel prix Tavez-vous payée?...
— En quoi t*ai-je offensé, enfant? reprit le duc troublé. -* Vous souvenez-vous de vos paroles, monseigneur?
dit le Pione.
— De toutes, reparfit le duc avec hauteur,
— Ne m'avez-vous pas dit que vous me permettiez de frapper au cœur celui qui m'avait moi-même frappé au cœur, si je parvenais à le découvrir?
— Je te Tai dit.
— Eh bien! monseigneur, je l'ai découvert.
— En ce cas, dit Guise en se plaçant en face du Pione, venge-toi... mais ne laisse pas sortir en liberté cet homme qui ne conspirait ma mort que pour arriver à la ruine de Naples.
. Le Pione devint pâle, et la main qui tenait le manche de son poignard retomba sans force.
— Non, dit-il sourdement, elle en mourrait.
» Seulement, monseigneur, permettez-moi de lire c« que contient ce billet qui vous est adressé.-.
— De qui le tiens-tu?
— De Casta.
— De Casta t fit le duc; et tu veux?...
— Monseigneur, laissez-moi lire ce billet, et ne m«
demandez pas ce qu'il renferme, c'est tout ce que je vous demande, et pour cela je vous tiens quitte de la parole que vous m'avez donnée.
— Quel est donc ton projet?
— C'est le secret de ma vie, répondit le Pione; c'est ma dernière espérance; voulez-vous accepter?
— Soit, dit Guise.
— C'est bien, dit le Pione; et maintenant, seigneur Borgia, ajouta-t-il, ne tentez pas une vaine résistance et rendez-vous.
— Monsieur mon cousin, dit Borgia en tendant son épée à Guise, j'ai droit à être décapité, si vous me traitez comme coupable, j'ai droit à être fusillé si vous me considérez comme espion; je me rends à vous pour ne point être pendu.
— Gardez votre épée, Melchior, lui dit Guise, je vous indiquerai ce soir l'usage qu'en doit faire un gentil-
homme.
Le Pione frappa dans ses mains en poussant un cri aigu.
Une vingtaine de lazares armés pénétrèrent dans k chambre.
— Servez d'escorte à monseigneur de Guise, leur dit leur chef, et que chacun devons obéisse à ses ordres, quels qu'ils soient.
— Quand te reverrai-je? lui fit le duc de Guise.
— Je ne sais, reprit-il, Dieu en décidera.
— Quant à toi, Francesco, dit le duc, je veux te donner plus que je ne t'ai promis...
» Tu peux dire à celui qui te protégeait en Allemagne, que tu as suivi en Portugal et qui t'a abandonné sur la grève de Naples (tu dois comprendre ce que je veux dire), tu peux lui dire que je serai demain matin au Marché-Neuf, où il doit m'attendre avec ses bandits... Il me comprendra, lui.
— Si je le trouve dans la demeure d'Anita, répondit Francesco, je le lui dirai... car je vais près d'elle maintenant.
— Va donc, et sois sûr de son amour.
— Oui, dit Francesco en s'éloignant, peut-être m'aimera-t-elle maintenant.
Borgia et le duc sortirent immédiatement.
Le Pione resta seul avec le CucuruUe.
Il se hâta de rompre l'enveloppe du billet d'Olympia.
Une vive rougeur colora d'abord son front.
— Oh! murmura-t-il, Tinfàme! il trahissait Gasta pour la courtisane.
Puis il ajouta avec une tristesse profonde :
— Et la courtisane éhontée se dévoue à le sauver,
comme Ta fait la pauvre fille qu'il a perdue...
118 LES QUATRE IfÀPOUTAIIïES.
• Hais qu'a-t-il donc^ cet homme, pour les cbarmer ainsi?
— Il est plus grand que ses ennemis, repartit Gucurulle, car il leur pardonne.
Le Pione resta un instant immobile et s'écria eafia :
— Eh bienl soit... Nous verrons si elle m'aimera. Et lui-même s'éloigna à son tour de cette maisoa.
C'était dans une des plus magnifiques salles du pakiis de Guise somptueusement éclairée, car la nuit était déjà venue.
Là se trouvaient assemblés les principaux personnages de cette histoire.
Pepé Palombo y était venu avec Bochefort ; G^uino y avait accompagné Modène, et Gennaro Annese y avait été amené par Gérisantes.
Une inquiétude générale régnait dans Tassensblée; chacun s'observait avec curiosité ; et déjà Annese avait
LE6 QUATRK NÀPOLITAINBS. 119
plusifeurs fois témoigné son in^tience de ce que Gum n'avait pas eofiore paru.
Cérisantes s'était informé des causes de l'absence du duc, et les gens de sa maison avaient répondu qu'il était sorti avec un jeune homme et quelques lazares, et qu'il avait promis d'être de retour pour Theure du souper, qui était servi dans la salle voisine.
Enfin, Guise parut et fut reçu avec toutes les marques eu plus profond respect.
— Pardon, dit-il courtoisement à ses hôtes, mais j'avais à terminer au dehors une aiTaife qui se rattache à celles qui m'ont fait vous appeler ici.
> Mais, en vérité, messieurs, on est fort mal dans cette salle pour s'entretenir d'affaires; voulez-vous bi«ii skcoepter le banquet que j'ai fait prépara 7 Nul de vous, je l'espère, ne me reflisera cet honneur.
— L'honneur est grand, en eijet, dit Gennaro; mm i^ dois dire à Votre Excellence que ma présence importe au tourjon des Carmes, et qu'il faut que je m'y trouve à minuit...
^ Moi-même, dit Genuino, j'ai f«idez-votis à cette ^«ttre avec des marchands de Ué des environs, pour ^^OBctefe un marché avec eux; car les heures de la journée no suffisent pas aux afTatres de cette viile,
*— filles ne suffisent pas non plus à sa défense, dit
190 LIS QUATRK KAPOLITAINB».
Pepé Palombo, et je crois que, pour la sûreté de Naples, je serais mieux dans mon quartier qu'au banquet que noos offre Votre Altesse.
— J'en dis autant que Pepé Palombo, reprit Santis en prenant son chapeau.
— Tout doux, messieurs, dit le duc; ne vous préoccupez point si fort du salut de Naples...
» Qui sait t.. . peui-ôtre TafTaire pour laquelle chacun est si fort empressé de me quitter se résoudra-t-eile ici même.
Les invités se regardèrent entre eux... et parurent fort troublés.
Guise n'eut point l'air d'y prendre garde, et sjouta de l'air le plus riant et le plus empressé :
— Suivez-moi, messieurs; je vous promets, du reste, de ne point vous retenir au delà de l'heure 'k laquelle chacun de vous a une affaire importante à terminer.
•—Je pourrai sortir avant minuit? dit Gennaro.
— Sans doute.
— Et moi aussi ? dit Santis.
•— Vous de même; et vous aussi, vénérable Genuino; et vous, brave Palombo, dans une heure vous serei libre d'aller mettre la dernière main aux projets qui vous réclament si impérieusement.
Cette assurance parut grandement soulager les transes
LBS QUATBK If AP0LITAINS8. 131
des iiiTitéSy et ils suivirent Guise dans la salle où était préparé le festin.
• Le duc désigna à chacun sa place, en ayant soin de séparer les Napolitains par un de ses officiers.
Guise fut d'abord d'un empressement remarquable; il excita ses convives du mieux qu'il put, offrant luimême les mets, et s'écriant de «temps en temps :
— Vous ne saiviez croire combien je suis aise de vous avoir ainsi réunis autour de moit
Chacun le remercia; puis il reprit un moment après:
— C'est que, je dois vous le dire, messieurs, j'ai conçu un projet qui doit délivrer Naples de ses plus mortels ennemis, et je veux que vous preniez part à ce projet.
— ;C'est notre devoir, répondit Genuino. .
— Quel est-il? reprit Gennaro.
— Vous verrez, messieurs, vous verrez ; il est assez neuf, assez bizarre; mais n'importe, pourvu qu'il réussisse.
— Ne pouvons-nous le savoir tout de suite ? dit Palombe.
— Vous ne mangez point, capitaine, dit Guise, qui était tellement occupé de ses hôtes, que le page favori qui le servait enlevait toujours l'assiette du duc avant qu'il eût touché à aucun aliment.
Une demi-heure se passa à peu près ainsi , pendant
133 LB5 QUATB8 NAP0LITMNB8.
laquelle le duc mit tant d'ardeur dans ses offres et dsas ses provocations, qu'il finit par vaincre rappréheottea qui dans le commencement semblait retenir la confiance et la gaieté de ses eonvives.
En le voyant si joyeux, aucun d'eux ne put imaginer qu'il eût le moindre soupçon <ltt danger dont il était menacé, et Ton pouvait le croire,, pour ainsi dire, enivré du grand projet qu'il méditait. Quelquefois le vieux GenUino et Gennaro échangeaient entre eux un sourire furtif.
Le seul Pepé PalomlM) paraissait de temps en temps attristé de la gaieté de c^i qu'il allait livrer aux Espagnols; mais, pour chasser ce remords importun, il demandait à boire et trinquait avec Santis, pour qui tout festin était un sujet de joie et de cris.
Lorsque Guise vit enfin tous ses convives suffisamment animés, il ordonna aux gens qui le servaient de quitter la salle du festin.
— Ah ! ah! dit Santis à fiatôitié ivre, voici le mofflent de savoir le grand projet qui doit délivrer Naples de ses grands ennemis.
— Vous avez raison, digne capitaine, fit le due; je vous prie donc les uns et les autres de me prêter la plus sérieuse attention.
Chacun s'inclina.
— Je compte sur vos bons conseils, reprit le duc, el je
LES QUATBK NAPOLITAINES. 128
VOUS prie aussi, vous, monsieur de Rochefort, vous, monsieur de Modène, et vous^ monsieur de Céxisantes^ d'être bien attentifs.
— Nous vous écoutons, repondirent-ils.
Le duc tira de son pourpoint quelques papiers qu'il déposa sur la table; puis, s'y accoudant dans une aUi« tude toute familière, il reprit :
— Avant de vous dire quel est mon projet, il faut vous avouer que, pour en assurer la victorieuse réussite], j'aurais besoin d'un bon mestre de camp général.
Les trois gentilshommes français dressèrent l'oreille.
— Ce n'est pas qu'il manque de gens capables de remplir ce poste important, ajouta Guise d'un ton équivoque, et les papiers que voici en sont la meilleure preuve; mais c'est précisément cette preuve qui cause mon embarras.
Les Napolitains écoutaient avec plus de curiosité que d'intérêt, tandis que la mine des officiers se rembrunissait; car le ton de Guise avait quelque chose d'amer et de moqueur qui devenait inquiétant.
— Voici d'abord, continua Guise, une recommandation signéepar vous, maître Pepé Palombo et d'autres capitaines, laquelle me recommande spécialement M. de Roohefort.
— Il est vrai, dit Pepé, et je ne pense pas avoir dépassé ■nés pouvoirs en vous présentant celui que je juge le plus capable de commander a|)rès vous.
134 LBS QUATRK NAPOLITAINES.
— Tout au contraire, fit le duc, et je suis ravi de votre bonne intention et de votre choix.
> Mais voici une seconde supplique signée par notre bon ami Genuino et ses collègues, qui me recommandent non moins vivement M. de Modène, et je vous avoue qu'entre ces deux gentilshommes je me trouve fort embarrassé...
» Je ne voudrais déplaire à personne, et je vous ai fait venir ici pour vous accommoder tous.
— En vérité, dit Pepé Palombo, je ne sais trop ce qu'ont à fajre les consulteurs dans le choix d'un mestre de camp.
» Mais enfin, si le Genuino tient beaucoup à faire prévaloir sa recommandation, je retire ma supplique.
— Qu'est-ce à dire, monsieur? s'écria Rochefort.
— Vous êtes venu me demander de vous présenter, répondit brusquement Pepé Palombo, et j'ai signé pour me délivrer de vos importunités.
— Je punirai cette insolence, s'écria Rochefort.
— Un moment, monsieur, dit Guise, il faut que chacun ait son tour... Ainsi donc, maître Genuino, votre candidat reste seul, puisque Palombo abandonne le sien.
— Je comprends pourquoi vous nous avez fait venir, monsieur le duc, repartit Genuino, et je suis charmé qu'une loyale explication puisse avoir lieu entre nous.
LSS QUATRE NAPOLITAINES. 135
• Palombo a raison, le conseil des consulteurs à dépassé ses pouvoirs en signant une demande relative k un grade militaire, mais si vous saviez de combien d'obses* sions le duc de Modène nous a fatigués t.. .
— Est-ce une plaisanterie? dit le baron avec colère.
— Tout doux, monsieur de Modène, reprit Guise, ce n^est pas une plaisanterie : vous verrez; car il nous reste un troisième prétendant.
> Mais celui-ci a été plus habile que vous : il n'a pas demandé la place, il l'a prise... Voici une commission signée par mon collègue le brave Gennaro Annese et qui nomme M. de Gérisantes mestre-de-eamp général.
— Il n'en a pas le droit, dit Modène avec colère.
— C'est une usurpation de votre autorité, dit Rochefort.
— Vous l'entendez, monsieur de Gérisantes, dit Guise, et vous aussi, seigneur Gennaro; comment se fait-il que vous ayez osé faire une pareille chose ?
— Ma foi, monseigneur, reprit Gennaro avec humeur, j'ai la même excuse que Pepé Palombo et Genuino, c'està-dire les supplications et les promesses de M. de Géri* santés.
> Mais je ne tiens pas plus à cette nomination que les autres à leur supplique.
Gérisantes contint sa rage, et Guise reprit aussitôt : — Ces messieurs u*ont parlé que de prières et d'obses-
sions; vous parlez de promesses, voua... En quoi consistaient-elles?
— A me dire que si le hasard de la guerre faisait qae Votre Altesse perdit la vie et que le commaudement de l'armée de Naples lui restât, il me rendrait la part d'aatorité que vous m'aviez ravie...
— Diable! ût Guise; et dites^moi, maître PakHobg, le sieur de Rochefort ne vous a-t-il promis rien de seo&lable!
— Oui, vraiment, dit celui-ci aveo dédain; ear il m'a dit que s'il devenait duc de I^aples par votre déftûte ou votre mort, je serais capitaine général.
— Très-bien.
> Et vous, vénérable Genuino, reprit Guise, que vous a promis M. de Modène, quand il sera due de Naples? car son ambition ne peut pas être moindre que celle de son fidèle ami M. de Rochefort.
— Je serai président irrévocable des consultes^ • ^ Voilà qui est à merveille, dit Guise.
» Mais comment se fait^l, mes maîtres, <iue vous, Gea* naro^vous, Pepé Palombe, vou;i, Genuino, qui, d'oFâinaire, vous montriez si exigeants sur les égards qu'on doit à tw moindres recommandations, vous les abandonniez aujourd'hui avec cette merveilleuse facilité?
Les trois Napolitains se regardèrent ^ murmurèrest quelques mots d'excuse.
LIS QUATBK HAP0LITAINX8. 117
— C'est un fait que je vous prie de remarqua, dit Guise en s'adressant aux gentilshoaunes françaîSy et dont l'explication vous paraîtra étrange.
— L'explication est bien simple, dit Genuino; la signature qu'on nous demandait nous délivrait d'importunités fâcheuses, et, en tout cas, vous restiez toujours le maître.
—Vous mentez impudenmient, messieurs, dit Guise en se levant et en regardant d'un air terrible les trois Napolitains interdits de cette brusque transition.
> Je vais vous dire, moi, pourquoi vous avez accordé ces signatures et pourquoi vous y tenez si peu.
Cérisantes, Rochefort et Hodène ne furent pas moins iaterdiis.
Guise rq[)rit d'un ton sévère :
— Vous ne tenez pas à votre signature, messieurs, parce que vous savez que, eussé-je fait droit à votre recommandation, ou eussé-je reconnu ce brevet, demain tout cela se trouvera sans valeur, puisque demain les Espagnols doivent être maîtres de la ville.
Ces paroles furent comme un coup de foudre ; tout le monde resta comme loiéanti; cependant, au bout de quelques instants» Genuino reprit :
— Je ne vous comprends pas, monseigneur, et...
— Silencel reprit Guise avec autorité, et écoutez-moi bien.
138 LES QUATBB NAPOLITAINES.
• Je VOUS l'avoue, j'estime plus voire signature que vous ne le faites vous-mêmes : or, je ferai droit à celle qui me reviendra tout à l'heure accompagnée d*une apostille toutepuissante.
> Voici vos papiers, messieurs, ajouta Guise en les tendant aux Napolitains ; emportez'les, et je donne ma parole de gentilhomme de pardonner à celui qui me rap« portera tout à l'heure sa demande signée par le comte Félix de Médina.
-* Félix de Médina, répétèrent les Napolitains épou* vantés.
— Vous le rencontrerez à votre ottine, brave Pepé Palombe, et j'espère pour vous qu'il joindra cette grâce au brevet de capitaine général qu'il doit vous remettre cette
nuit...
Pepé Palombe cacha sa tête dans ses mains.
— Ne sera-t-il pas dans votre maison vers minuit? dit Guise à Genuino. Allez l'y trouver, et probablement il ne refusera pas ce léger service à celui auquel il apporte sa nomination au poste de président des consultes.
Genuino se tut , et Guise, se tournant vers Gennaro, ajouta encore :
— Quant à vous, signer Gennaro, vous lui avez demandé si peu de chose pour lui livrer le tourjon des
LBS QUATRB NAPOLITAINBS. 119
CarmeSy que cette dernière récompense vous est due. Allez donc> je vous en prie... allez...
Les trois Napolitains se levèrent d'un air confus, ne sa« chant ni s'ils devaient parler, ni s'ils devaient sortir.
— Hâtez-vous donc, fit Guise, et celui de vous qui obtiendra cette signature remettra sa pétition à notre fidèle capitaine Santis, qui me la présentera demain au bout de l'épée avec laquelle il doit m'attaquer au Marché-Neuf.
Ce fut le tour de Santis de trembler et de pâlir.
Les malheureux accusés portaient un regard désespéré autour d'eux, bien convaincus que cette cruelle raillerie allait finir d'une façon tragique.
— Gomment ! leur dit Guise, vous hésitez? .
— Monseigneur, dit Genuino en essayant de prendre un air résolu, nous sommes victimes d'une affreuse calomnie, et nous craignons...
— Ah! oui, je comprends, dit Guise, vous craignez peut-être de ne plus trouver M. de Médina au rendez-vous.
>£h bien! je vais vous épargner la peine de l'aller chercher.
Il frappa dans ses mains, et tout aussitôt Médina, poussé par quatre lazares, entra dans l'appartement.
A cet aspect, les traîtres tombèrent à genoux d'un inême mouvement en cripnt :
"- Grâce! grâce!
Guise les laissa ainsi un moment; et se tournant vers Cérisantes, Rochefort et Hodène, qui n'étaient pas moins confus que les autres, il reprit :
— Eh bîenf messieurs, vous le voyez, voilà où mènent les honteuses ambitions...
— Monsieur de Guise, dit Cérisantes avec hauteur, je n'ai pas coutume de me laisser parler de ce ton.
— Vous le souffrirez cependant, monsieur, reprit Guise avec dédain, jusqu'à ce que vous ayez mérité qu'on vous traite comme un gentilhomme.
» J'appelle de honteuses ambitions, celles qui prennent, pour arriver, des chemins honteux et détournés. Du reste, vous devez être bien fiers de la confiance que vous inspiriez à ces messieurs, puisqu'à l'instant oiî vous leur promettiez les premiers postes de l'Etat, ils les achetaient de M. de Médina.
» Voilà, vous dis-je, le résultat des intrigues obscures et subalternes.
LES OtTATRE NAPOLITAINES. 181
» Ce n'est pas ainsi que j'ai fait, messieurs.
> Quand je suis venu dans cette ville pour combattre les Espagnols, j'y suis venu à visage découvert et à la clarté du soleil.
» Qui aî-je trouvé parmi ce peuple qui m'appelait? des traîtres ;panni ceux qui m'avaient fait ToITre de leur épée? des traîtres; parmi mes ennemis? des traîtres; car c'est trahison pour un gentilhomme à qui je n'ai jamais refusé le combat que d'entrer dans ma ville comme un lâche ^pion, pour acheter la trahison de misérables moins ÏHes que lui, puisqu'ils n'ont pas à soutenir Thonneur ^*un nom illustre.
— Monsieur de Guise, répondit Medîna, vous oubliez ^'insulter un prisonnier est la première des lâchetés....
■* Allons donc, monsieur, repartit Guise; ce sont là des Moralités bonnes^ dire dans un cloître, mais, pour Dieu, Dionsieur, permettez-moi de croire que d'être pris dans ^ûe action infâme n'est pas un droit à être respecté.
> A ce compte, ces braves gens peuvent me dire ceci : » J'ai Voulu vous vendre à vos ennemis ; j'ai fait un acte
'^e Judas; mais, comme je n'ai pas réussi, vous n'avez ' plus rien à mé dire. »
- Vous avez le droit de les faire prendre, dit Médina, '^t celui de me faire tuer... Dépêchons.
Cette proposition ne parut point du goût des quatre ac-
iSl LIS QUÀtAË KÀPOUtÀlKXS.
cusés, qui recommencèrent à crier grâce: Santis et Gen^ naro hurlant l'un et l'autre avec des larmes,
— Un moment, monsieur de Médina, dit le duc de Guise, je n'ai pas achevé.
» Savez-vous, monsieur, qu'il y a parmi les gentilshommes du duc d'Arcos une noble émulation pour mt perte? Vous me rendez fier par l'acharnement avec l6C[uel vous la poursuivez.
A Peut-être pensiez-vous avoir choisi le chemin le plui honorable et le plus court pour y arriver. Détrompez-vous; il y a un de vos amis qui vous eût devancé dans cette vaillante entreprise si je l'avais laissé faire.
Médina ne répondit pas.
— Vous ne me paraissez pas curieux de le connaître f reprit Guise. Il faut cependant que je vous apprenne qui il est..., car, si vous deveniez jamais son ennemi, il se pourrait que pendant que vous achèteriez ses laquais pour le tuer sans;dèfense, il gagnerait les vôtres pour vous faire empoisonner.
— Quoi! s'écria Médina stupéfait! Borgia... Guise se mit à rire, et, appelant à haute voix, il cria :
— Entrez, mon beau cousin... entrez...
Borgia parut sous la garde de quelques soldats : -- Vous devez être ravi, lui dit Guise, de l'excellent*
de votre réputation. A peine ai-je eu prononcé le mot
LBd ÔUATRïl NAPOLITAINES. i33
d'empoisonnement que votre ami Médina a répondu par votre nom.
— Que voulez-vous ! c'est une réputation de famille, dit Borgia avec la dernière impudence...
• Comme lorsqu'on parle de princes infatués de leur personne, qui se croient Iqs égaux des rois et qui n^ont jamais eu de pouvoir que par la canaille, tout le monde répondra par le nom de Guise.
— Mon beau cousin, répondit le duc la rougeur sur le visage, vous voudriez bien me pousser, par quelque injure sanglante , à commettre quelque violence envers vous; la faute d'un Guise étonnerait si fort le monde, qu'elle couvrirait le crime d'un Borgia...
» Mais n'ayez pas celte espérance; vous êtes et vous resterez un empoisonneur.
Toute l'assurance de Borgia ne put l'empêcher de pâlir; mais il essaya encore de montrer son indifférence en haussant les épaules et en se jetant sur un siège.
-« Quand la comédie sera finie et qu'on nous enverra au bourreau, dit-il en s'étendant, éveillez-moi. Médina; j'ai envie de dormir.
-Vous avez tort, monsieur de Borgia, dit Guise en reprenant son ton railleur, car je vous ai réservé une belle occasion d'étudier l'effet de vos poisons.
- En vérité? reprit celui-ci.
194 LB8 QUATRB NAP0tITAlNI9.
— Oui^ vraiment
» J'ai jugé que ce serait beaucoup à faife pour le bourreau que de décapiter trois de mes gentilshommes comme ceux-ci, et de pendre quatre bourgeois
comme C6ux*là; d'une antre part, j'ai pensé que, puis-
que la trahison m'était venue du camp de9 Espagnols, il serait plaisant d'y prendre ce châtiment.
» J'ai donc gardé le festin préparé pourmd, et jevîeûs de le faire servir à ces messieurs, qui ont eu l'obligeance de s'en régaler.
A cette déclaration de Guise, les malbeureui, qui se croyaient victimes d'un épouvantable guet-apens, poussèrent un cri désespéré.
Gennaro se serrait le ventre avec d*borribîes grimaces en hurlant de toutes ses forces, tandis que Santis, Foeil hébété, la pâleur sur le visage et frémissant de tous ses membres, s'appuyait contre un mur pour ne pas tomber; Pepé Palombo tournai I sur lui-même en criant:
— Qu'est-ce que c'est ? comme s'il n'eût pas compris ce qu'il venait d'entendre.
Genuino avait pris une immense carafe et la vidait avec fureur; Cérisantes, Rochefort et Modène faisaient tous leurs efforts pour ne point paraître alarmés; mais leurs yeux étaient hagards, leurs dents claquaient,*, et ils cherchaient vainement à prononcer une parole.
LSS QUATBS NAPOLITAINES. 1S6
Pendant ce temps, Borgia se roulait sur les coussIds on il s'était jeté et riait à gorge déployée en s'écriant :
— Ah ! le bon tour... voyez quelles figures {faisantes... j'en mourrai.*.
£t il continuait à rire«
Médina, plus calme, s'écria tout à coup :
— Pensez-^vous, monsieur de Guise, ;que ceci ne vaille pas à la fois mes tentatives auprès de ces braves gens et les projets de Borgia? Ceci vous sera compté dans l'histoire de vos conquêtes.
-- Je Tespàra, dit Guise, comme une leçon salutaire donnée à ces messieurs, et qui leur prouvera que si je voulais me servir contre eux des armes qu'on emploie contre moi, j'y serais encore plus habile que vous tous.
-- Quoi! dif Borgia, ce n'était qu'une plaisanterie?
*- Vous l'eussiez faite plus sérieuse , n'est - ce pas, Borgia ?
— Oui, répondit froidement celui-ci.
*— Une plaisanterie t reprit Gérisantes d'un ton menaçant.
— Une plaisanterie 1 répétèrent après lui Rochefortei Modène.
— Oui, messieurs, reprit Guise, et que vous oublierez, je l'espôre, comme j'oublierai la légèreté coupable de vos démarches, de vos espérances) et de vos promesses.
136 LES QUATBB NÀPOLITAINBS.
> Retournez à vos postes, messieurs, et souvenez-vous que je sais tout et que je vois tout.
^ Et nous, nous?... s'écria Gennaro.
— Votre poste est occupé, dit Guise; le tourjon des Carmes est à moi, maître Gennaro, et l'un de mes officiers est chargé de m'en rapporter cent mille ecus pour subvenir aux besoins de la ville. Toutefois, vous pouvez encore y demeurer, car partout ailleurs vous seriez pendu.
> Quant à vous, maître Genuino, quoique vos conseils me paraissent de nature à mieux servir les intérêts des Espagnols que les miens, vous garderez yos fonctions; je ne veux pas déshonorer votre vieillesse. Vous reprendrez le commandement de votre quartier.
» Pepé Palombo, reprit encore le duc, le courage que vous avez montré contre les Espagnols rachète votre trahison.
— Et moi ? dit Santis.
— Chassez ce drôle à coups de fouet, et que je n'en entende plus parler I dit Guise aux lazares, qui s'empressèrent d'obéir.
— Et nous ? dit Borgia avec une aisance pleine d'impertinence.
— Vous, retournez au camp du duc d'Arcos pour lui dire comment je punis les traîtres, les assassins et les
empoisonneurs, et si vous voulez croiser contre la mienne l'épée que je vous ai laissée, vous me trouverez partout où Ton combat au soleil.
• Allez, messieurs, les portes sont libres.
Les Napolitains et les officiers français sortirent le front bas et le visage confus.
— Vous êtes grand et généreux, dit Médina en quittant le duc. Dieu vous aide !
— Bonne chance, lui dit Borgia en le saluant, et souvenez-vous que je n'oublierai pas la façon dont vous m'avez traité.
As sortirent.
— Jamais homme, dit Médina, ne s'est vengé plus noblement de ses ennemis.
— Jamais homme, dit Borgia, ne s'en est créé de plus implacables et de plus acharnés.
— Il leur a pardonné...
— Non, il les a humiliés.
A l'heure où la scène qui précède se passait chez le duc de Guise, et lorsqu'il croyait avoir déjoué le complot de tous ses ennemis, Garniole, rentré dans sa maison, attendait avec impatience le moment d'accomplir la trahison qu'il avait méditée avec le cardinal Filomariai et le bandit Santis. Il avait retrouvé Casta et Anita.
Tout préoccupé de ses projets, il ne s'était point aperçu d'abord de l'absence de Francesco, et n'avait pensé qu'à Santis.
— Cependant, au milieu de son impatience, il dit à Anita :
— Pourquoi Francesco ne veille-t-il pas à^tes côtés? pourquoi, ajouta-t-il en montrant la Casta, laisse-t-il ce soin à cette jeune fille, que la fatigue accable et qui aurait autant que toi besoin de calme et de repos?
— Si la Casta a besoin de repos, je veillerai sur elle, car, vous le savez mon oncle, la maladie a depuis long-
LES QUATBE NAPOLITAINES. 139
temps chassé le sommeil de mon lit, et, à défaut de la maladie, la douleur m'empêcherait de dormir.
— Pauvre enfant, dit Carniole, pourquoi ai-je été si fier de ta beauté? Pourquoi?...
Il s'arrêta devant la pensée qu'il n'osait exprimer, et il reprit avec colère :
— Mais comment se fait-il que Francesco ne soit pas ici; m'abandonne-t-il, et si je dois périr dans l'entreprise que je vais tenter, ne restera-t-il personne pour te venir en aide ?
— Francesco fait comme vous, mon oncle, dit Anita; il poursuit sa vengeance.
> A peine étiez- vous sorti de cette maison, avec Miquel Santis, qu'il s'en éloignait avec Borgia.
— Et quels étaient leurs desseins, dit Carniole d'un ton surpris.
— Quels desseins supposez-vous que puissent tramer ensemble, répondit Anita d'un ton amer, celui qui a fourni le poison avec lequel on a égaré la raison de Mazaniello, et celui qui le versa dans la coupe du brave lazare?
— Ils veulent donc empoisonner Guise? s'écria le Carniole; tu le savais, et tu ne me l'as pas dit?
— Je l'ai dit à quelqu'un qui devait le savoir avant vous, répondit résolument Anita.
— A qui donc as-tu révélé ce projet?
Anita ne répondit pas, et Carniole, suivant le cours de ses pensées, reprit aussitôt :
— A-t-il réussi? Peut-être! car Guise, contre son ordinaire, n*a pas quitté son palais de la journée.
» Oh 1 mais s'il avait échoué, s'il avait été découvert, Guise n'eût pas trouvé de supplice assez terrible contre lui. Oh! le malheureux! le malheureux!
» Pourquoi ne m'as-tu pas prévenu plus tôt, Anita; je l'aurais empêché de chercher sa vengeance dans un crime si dangereux?
» Mais non, reprit-il, il doit avoir réussi, il est brave, impassible et opiniâtre; et à moins que Guise n'eût été averti, il doit expier à cette heure son insolence et sa tyrannie.
— Guise a été averti, répondit froidement Anita.
— Et par qui?
— Par moi, mon oncle, par moi qui l'ai prévenu des projets de Borgia, et prévenu aussi du piège que vous deviez lui tendre demain matin au Marché-Nçuf, accompagné de Finfàme Santis.
— Tu as fait cela? s'écria Carniole avec autant de colère que de surprise.
— Oui, je me suis traînée mourante et brûlée de fièvre jusqu'à son palais, et là je lui ai tout dit. ^
— Toi, dit Carniole, toi ! Qui donc t*a poussée à nous trahir? Pourquoi, au péril de ta Yie, l'occuper du salut du duc de Guise?
— Parce que je l'aime, répondit Anita.
— Tu l'aimes? répliqua Camiole avec une pitié mêlée de mépris.
— N'est-ce pas, mon oncle, dit Anita d'une voix triste et amère, n'est-ce pas que c'est un crime bien grand aujourd'hui d'aimer Guise?
> Ohl si j'étais belle encore comme autrefois, et que Henri de Lorraine fût là à mes pieds me demandant mon amour et que je pusse lui dire : t Oui, monseigneur,
> je vous aimerai si vous voulez donner à mon oncle
> Camiole la place de mestre de camp général de vos » armées! » n'est-ce pas, mon oncle, que vous ne trouveriez pas que ce fût un crime, et que vous ne m'en voudriez pas d'avoir dénoncé Francesco, au risque du supplice qui le frappe peut-être maintenant?
— Quoi I reprit Camiole avec un transport soudain, ^ n'as pas seulement dénoncé Borgia, tu as aussi parlé de Francesco?
> Oh! malheur à toi, s'il lui est arrivé le moindre malheur! s'il est tombé un seul cheveu de sa tête...
Tremble, Anita! et s'il était mort... ô mon Dieu! §'écria Carniole avec une douleur pleine de colère...
— S'il était mort, vous me tueriez, n'est-ce pas, mon oncle? dit doucement Anita. Faites-le donc. Achevez en un instant ce que la maladie fait trop lentement; ôtezmoi de cette vie où je n'ai plus qu'à souffrir de mon malheur, et, ce qui est hien plus affreux, à souffrir du bonheur d'un autre.
— Anita, Anita! ne dis pas cela, reprit doucement Casta; Dieu ne verra pas sans pitié ton sublime dévouement; il te consolera.
— Francescol où est Francesco? s'écriait en même temps Carniole avec un trouble qu'Anita ne lui avait
jamais vu.
Gomme Scoppa parcourait la chambre en répétant ce nom d'un ton désespéré, la porte s'ouvrit tout à coup, et Francesco entra le visage rayonnant, la poitrine haletante, les yeux brillants de joie.
— Ah î c'est toi î s'écria Carniole en lui prenant les mains et en le regardant en face; tu es fier, tu ris, tu es heureux; Guise est mort, n'est-ce pas?
— Guise vit, répondit Francesco; Guise triomphe, et puisse Dieu le faire triompher de tous ses ennemis; car il est grand et généreux.
À cet éloge du duc de Guise, les deux jeunes filles se regardèrent avec fierté.
— Oh! dit Anita, je savais bien qu'il pardonnerait. Scoppa, au contraire, dont le visage avait exprimé
la joie la plus vive à l'aspect de Francesco, reprit son air sombre et menaçant.
— £h ! lui dit-il, la haine s'est éteinte à la première parole de cet homme; exerce-t-il aussi sur les enfants l'empire incroyable qui lui livre le cœur de ces femmes insensées! Sais-tu qui t'a dénoncée Guise, Francesco? C'est Anita.
— Je le sais.
— Sais-tu pourquoi elle t'a dénoncé? C'est parce qu'elle l'aime.
— Je le sais; mais qu'importe, s'écria Francesco, elle m'aimera à mon tour.
— Oui, lui dit Anita, je t'aimerai, puisque tu n'as plus de haine pour lui.
— Tu m'aimeras pour autre chose, dit Franccesco en s'approchant d'elle; regarde, Anita, regarde, vois ce flacon, il contient cette eau merveilleuse qui rend la beauté à celles qui l'ont perdue comme toi. Cucurulle n'avait pas voulu me la vendre au prix de mon sang, mais pour un seul mot que je lui ai dit, Guise me l'a donnée.
144 LËâ QUAtatt KAPOUTÀtNSS.
— Guise te Ta donnée pour moil s'écria Anila ave(! un accent qui parut vibrer toute la joie de son âme.
•— Oui, dit Francesco entraîné par l'espérance qui l'agitait, et en me la donnant il m'a dit :
« Va, rends-lui la jeunesse, la beauté, la vie, et elle » t'aimera. >
Anita, qui attachait sur Francesco des regards étincelants, se recula tout à coup, et repoussant le flacon qu'il lui tendait, elle repartit d'une voix sourde et brisée :
— C'est donc pour que je t'aime qu'il veut que je redevienne belle I Oh! malheur sur moil s'écria-t-elle en cachant sa tête dans ses mains et en éclatant, il n'a pa» même pensé qu'il pourrait m'aimerf...
' — Quoi! dit Francesco qui pâlit tout à coup et qui fut pris d'un tremblement convulsîf, quoi ! j'aurais trahi le serment que j'avais fait à Borgia, j'aurais oublié ma haine, je t'aurais apporté la beauté et la vie, et cela pour que ta première pensée soit pour Guise, pour lui seul! Oh! périsse ce don funeste! et puisses-tu mourir misérable et défigurée!...
En parlant ainsi, Francesco voulut briser le flacoii sur le sol, mais Scoppa le lui arracha violemment.
— Tu n'es qu'un fou, Francesco, lui dit-il : si ce don précieux ne doit pas être ta consolation, fais du moins qu'il soit ta vengeance; tu connais peu le cœur de»
LES QUATRB If APOLITAINBS. 145
femmes, Francesco, Fespoir de redevenir belle qu'elle repousse maintenant avec tant de dédain n'a pas vainement lui à ses yeux : demain elle y révéra, dans quelques jours cet espoir occupera son âme tout entière, et bientôt tu la verras, elle que tu as tant de fois inutilement priée à genoux, se traîner à tes pieds et te redemander sa beauté au prix de son amour.
— Peut-être avez-vous raison, répondit Francesco tristement; elle me le dira et peut-être je la croirai; mais elle n'aimera que lui, alors même qu'elle se donnerait à moi.
— Eh bien donc ! si tu crois qu'il doit en être ainsi, dit Carniole, reprends ta haine pour Guise; et puisque la vengeance que tu avais tramée avec Borgia fa échappé, associe-toi à la mienne.
^ Hier, je vous ai offert d'y prendre part, répondit Francesco, et vous m'avez durement refusé.
— C'est qu'hier j'avais quelqu'un sur qui je croyais pouvoir compter; c'est que je ne voulais pas te faire partager les dangers d'une entreprise où ton secours «l'était inutile...
* Mais l'heure se passe et Miquei Santis ne vient pas; ïe lâche aura eu peur.
^ Accompagne-moi, Francesco, et je te jure que Guise n'échappera pas aux pièges que je vais lui tendre