II
146 LIS QUATRB MÀPOLITÀINSS.
oomme il a chappé au poison que tu devais lui vener.
— Non, dit Francesco en s'aaaeyant dans un coin, je ne veux pas que Guise meure; j'aime mieux, ajouta^ un en regardant Anita, le laisser vivre pour qu'il mé< prise la folle qui s'est éprise de lui, qui! ne connaît pag et qu'il ne veut pas connaltrej car c'est ainsi qu'il m'a parlé de toi, entendB*-tu, Anita ?
-*Eh bient soit, repartit celle^i d'un ton calme, j'aime mieux son dédain que ton amour.
x- 0ht Dient s'écria Francesco avec un cri désespéré, que faire?... Que faire?
1 Quoil je lui ai donné ma vie, je lui ai offert mon sang, je lui apporte la beauté, tandis que Guise la re<pousse et la dédaigne, et elle n'a pas un mot de pitié pour moi, pas une malédiction pour luit
> Ohl vous avez raison, maître Garniole, il faut que cet homme périsse.
» Dites-moi en quoi je puis vous aider, car je suis à vous.
— Francesoo! s'écria Anita d'une voix désolée, Francesco, ne fais point un pas hors de cette maison; je n« sais si Dieu arrachera mon cœur au transport insensé qui le domine; je ne sais si la jalousie et le temps n'éteindront pas la flamme qui le dévore; je m sais si je ne haïrai pas Guise et si un jour ne viendra pas où je te
L9$ QUiTBiS IVÀP0UTMNX9, 147
serai reconnaissante de ton amour» où JQ ne serai ôôre quç pour toi seul de ma l)eauté retrouvée ; mais ce que je puis t'affîrmer, te jurer devant Dieu, Fpancesco, c'est que je n'aimerai jamais }e liiche à qui son ennemi a lai^é la vie et qui profite de la générosité de celui qui avait le droit de \q tuer, pour tenter une nouvelle trahison contre lui,
Francesco s'arrêta, mais il n'^ut la force de répondre ni à Anita ni 9 C^rniole; il alla s'asseoir dans un coin et se prit à pleurer en disant d'une voix étoulTée :
'^ 0 mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié de moi!
— Oh! s'écria Scoppa, en frappant la terre av^c fu* Teur, où est dpïiQ ce misérable Santis?
La porte s'ouvrit avec fracas, et celui dont Garniole ^ppa vmait de prononcer le nom se précipita tout à coup dans la chambre, pâle, et jetant autour de lui des regards éperdus.
-^ Ils ne m'ont paa tué, ditnl, dès qu'il eut fermé la porte derrière lui.
148 LES QUÀTBE NAPOLlTAtNBS.
— Oui donc? lui dit Scoppa.
— Les valets de Guise, repartit Santis. Ils m'ont poursuivi en me frappant avec les sangles de leurs chevaux, depuis le palais jusqu'à la place des Carmes.
— Et tu t'étonnes qu'ils ne t'aient pas tué? lui dit Carniole; n'es-tu pas habitué aux coups de bâton comme un mulet, et aux coups de fouet comme un chien ?
— - Non, reprit Santis d'un air épouvanté; ils auront oublié l'ordre du duc, ou bien j'aurai fui trop vite; mais lorsqu'il m'a chassé de son palais, son regard était terrible; il leur avait ordonné de me tuer, j'en suis sûr, il ne m'avait pas pardonné.
— Guise t'a chassé de son palais? dît Carniole.
-* Oui, reprit Santis, qui paraissait à bout.de forces.
— Et il ne t'a pas pardonné, dis-tu? qu'avait-il donc à te pardonner?
— Guise sait tout, répondit Santis d'une voix effarée.
— Que veux-tu dire?
— Oui, reprit Santis, il sait que Genuino, Pepé Palombe et Gennaro ont voulu le vendre à Médina.
— En vérité, dit Scoppa, et sais-tu qui l'a averti du complot de ces trois illustres associés?
— Je le sais, moi, dit Anita.
— Il sait plus encore, reprit Santis en regardant autour de lui, comme s'il avait peur que sa voix n'allât
au delà des murs de la chambre où il était, il sait que Borgia a voulu le faire empoisonner; il sait aussi l'embuscade qui devait le surprendre demain au Marché* Neuf et à laquelle il nous faut renoncer.
— Et que sait-il encore? dit Scoppa.
— Voilà tout, dit SanUs.
— Vraiment? reprit Carniole; et comment as-tu appris que Guise avait été si bien averti?
Santis raconta la scène du souper; Carniole, qui Tavail écoulé avec anxiété, reprit vivement ;
— Et il n'a pas parlé de ce qui avait été convenu entre nous chez le cardinal Filomarini?
— Non, dit Santis, il n'en a point parlé.
— Eh bient donc, cet espoir nous reste, reprit Carniole. Suis-moi, Santis , nous allons mettre notre projet à exécution, et celui-là réussira sans doute?
^ Ne compte pas sur moi, reprit Santis; j'ignore si Guise est instruit de nos desseins, mais, crois-moi, n'essayons pas de lutter contre cet homme; je ne sais quel esprit du ciel ou de l'enfer le protège, mais il voit tout ce qui se fait dans la nuit, il entend tout ce qui se dit dans la solitude, il apprendrait notre projet avant que nous fussions sortis d'ici pour le mettre à exécution.
— Folie! dit Carniole; il ne se trouvera pas toujours
160 LBS QUATRl NAPOLlTAIN«S.
des femmes insensées pour le protéger, et si ta n'as pa§ parlé, je puis te répondre du silence de Fîlômarinl et du mien. Suis-moi donc.
— Je ne puis, répliqua Santis d'une voix presque éteinte; nous ne réussirons pas, j'en suis sûr; et voistu, la générosité se lasse, la patience s'épuise; il né me pardonnerait pas une troisième fois.
— D'ailleurs, ajouta Anita avec éclat, il s'est trouvé, encore une fois, une femme insensée qui a averti Guise de vos complots.
*- Encore? reprit Camiole stupéfait.
— Oui, dit Anita; la lettre que tu as reçue d'Olympia, et que tu as remise à sa fille Casta, disait à Guise les datkgers dont vous le menaciez.
— Et cette lelti'e?... fit Scoppa dW ton furieux.
— Elle a été remise à Henri de Lorraine, repartit Anità.
— Par qui? s'écria Scoppa en tirant son poignard. -- Par le Piotie, dit Câsta, à qui je l'ai remise moimême.
— Le Pione I le Pione ! se mit â crier Scoppâ en rugissant.
Et comme si, dans cette nuit bizarre, tous ceux qu'il appelait eussent dû répondre à sa voix, le Pione parut aussitôt et dit d'une voix ^rave :
•^ Pourquoi m'appelles-tu ainsi, Garuiole Scoppa?
— Je t'appelle^ répondit le brigand, pour te punir d'avoir prêté les mains aux dénonciations de ces misérables filles: je t'appelle pour te demander ce que tu as fait de la lettre de cette infâme Olympia» qui, au moment où je l'épargnais, livrait ma tête à Henri de Lorraine.
•^ Cette lettre, dit le Pione d'un ton froid, la voici, Garniole.
— Tu ne la lui as pas remise?
— Non.
^11 ignore ce qu'elle contient?
-Oui.
— Cependant, elle a été ouverte?
— Je l'ai lue.
— Tu connais donc nos projets?
— Je les connais.
— Tu es venu ici pour les déjouer, sans doute?
— Je suis venu ici pour t'aider à les accomplir»
— Toi? dit Carniole en regardant le Pione d'un air soupçonneux.
— Toi? s'écrièrent les jeunes filles avec un cri d'épou^ ^^ante et d'étonnement.
— Moi, repartit Scipion, qui plus qu'aucun de vous ai 1b droit de me venger de lui.
152 LES QUATRB NAPOLITAINES.
— N'es-tu pas, dit Scoppa, son fidèle capitaine des lazares; ne te préfère-t-il pas à tous ses gentitehommes et aux chers les plus puissants de Naples? lui as-tu montré un désir qu'il ne l'ait satisfait?
— Demande à la Casta, repartit le Pione de ce ton impassible et lent qui donnait quelque chose de solennel à ses paroles, demande à la Casta quel est l'homme qu'elle a reçu cette nuit dans sa chambre, quel est rhomme pour qui son père l'a maudite et chassée de sa maison?
— Etait-ce donc Guise? s'écria vivement Scoppa.
— C'était lui, répondit le Pione; tu n'as donc plus besoin de me demander pourquoi je veux me venger de Guise.
— A la bonne heure, s'écria Scoppa; celui-là, du moins, ne se laissera pas prendre aux faux semblants de générosité de cet insolent Français. Allons, partons...
Pendant qu'ils parlaient ainsi, la Casta s'était levée lentement, et, faisant le tour de la chambre, elle était .allée s'adosser à la porte de sortie.
— Tu as donc oublié ce que tu m'as promis, Scipion? lui dit-elle en le regardant fixement.
— Je n'ai rien oublié de ce que j'ai promis, dit le Pione.
— Tu m'avais promis de porter ce billet à Guise.
LIS QUATBB NAPOLITAIIIBS. ^ f$3
— >J'ai remis ce billet à Guise.
— Alors il Ta lu sans doute? dit Anita.
— Je le lui ai redemandé comme récompense d'un service que seul je pouvais lui rendre; il me Ta donné et ce billet m'appartient loyalement.
•—Mais quand tu nous as quittés, s'écria la Casta avec désespoir, tu avais eu pitié de nos larmes, tu n'avais pas juré la perte de Henri de Lorraine, tu semblais même disposé à le protéger contre ses ennemis ? •— Quand je vous ai quittés, répondit le Pione avec le même calme imperturbable, je vous ai dit que je déciderais de la destinée de Guise ; j'ai décidé.
—Tu ne le tueras pas, tu ne le tueras pas? s'écrient ensemble Anita et Casta en se jetant aux genoux du Pione. —Arrière, malbeureuses filles ! dit Scoppa en les repoussant brutalement. Et pour qu'il ne prenne fantaisie ni à Tune ni à l'autre de recommencer sa nocturne visite et ses délations amoureuses, prends la Casta, Santis, et attache-la aux pieds de cette couchette, tandis que je vais enchaîner Anita sur son Ut. ^
Au moment où Santis porta la main sur la Casta, le Pione pâlit et parut prêt à s'élancer contre le bandit ; mais il se détourna froidement et laissa Santis accomplir les ordres de Carniole, tandis que celui-ci attachait Anita sur son lit.
114 LES (itÂTftÉ NÀPOLltÀINfeS.
— Et maintenant, dit Cattiiole, tu vas me suivre, loi, Santis, et toi aussi, Prancesco ; la penr que Gutsë inspire à Tan et la recontiaissanôe que Vautre éprouve potir lui pourffcient vous poussef )i délivrer ces Jeunes ftlleâ,sîcê n'est à céder à leurs prières et à aller avertir le dUc... Vous ne devec pas vous quitter.
Franeesco et Bantis obéirent.
Lorsqu'ils furent sortis de la chambre, Camiolé en ferma la porté avec èùiû et en emporte là clef; ensuite il descendit le premier.
*- Pourquoi ne sortons^iious point par la porté de la rue ? dit Santis.
-^ Parce qu'il se peut que les espions de Guise y veillent. Les caves de cette maison ont une issue secrète que personne ne soupçonne ; nous passerons par là.
— A la bonne heure, dit Santis.
Ils descendirent encore et arrivèrent à l'ehtrée d'un étroit souterrain.
— Passe, dit Scoppa à Santis; allons, Prancesco, et |»i aussi, le Pione...
Les deux premiers entrèrent dans la cave ; mais, au moment où le Pioné allait les y suivre, Scoppa le répôUissa brusquement et ferma la porté à double tour.
-* Et mairttehant que nous h'âVons plus d'iûdfSdrets à craindre... allons!
[LB8 QUATBl NAFOLITAINBB^ IM
Aussitôt ils s'éloigûèrait et pHrcnt le chemin dé la porte d'Averse.
Le lendemain matin. Guise était à table; il avait déposé son casque, sa cuirasse et ses armes près de lui, car il rentrait d'une longue visite faite à tous les avantpostes de la ville. Partout il avait trouve Tordre et la sécurité.
Le Pione veillait à la porte d'AVelrsêj d'Orillaô, VûÛ <lès officiers particuliers de sa maison, était resté près dé Giuâeppè Palonibo; Dômiflicô Belloni, Alîtoûio dé Calcô> qtielqueà autres encore, sur la fidélité desquels il pbuvéîl compter, étaient répartis dans les postes les plus ikcilèà à attaquée.
Du rèste^ cette journée pàr&iâèait déVoif se pis^t ûkni I^ calme lé plui» profond.
Les Espagnols, retirée dftns le^H dààips et dânè M forts qu'ils occupaient autour de la ville, ne se nk^H^ t^ftièàt nullement disposée b sortir éé leurd rétrââôbèmèftts.
Quoique d'ordinaire il ne se passât pas une seule journée sans quelque escarmouche plus ou moins grave. Guise ne s'étonna point de cette apparente tranquillité de ses ennemis.
En eflet, il avait le droit de croire que le duc d'Arcos, averti par Médina et Borgia de la scène qui s'était passée à souper, avait renoncé aux espérances qu'il avait fondées sur la trahison des principaux chefs de la ville.
Guise était donc à table, il y avait appelé les mêmes officiers auxquels il avait donné une si rude leçon; c'étaient Rochefort, Cérisantes et Modène; ils étaient arrivés tous les trois le front soucieux , et fort peu disposés à accueillir les paroles gracieuses par lesquelles le duc voulait réparer l'humiliation qu'ils avaient soufferte; mais Guise ne tint pas plus compte de leur mauvaise humeur du matin qu'il n'avait tenu compte de leurs prétentions de la veille.
Il les traita avec cette courtoisie familière qui désarmait souvent ceux qu'il avait le plus cruellement blessés, lorsqu'il se laissait emporter soit par son orgueil, soit par la fatale manie d'infliger à ses inférieurs d'humiliantes leçons.
. Le repas était arrivé à sa fin, et déjà les prévenances de Guise avaient fondu la froideur glaciale de ses con-
LIS QUATRB NAPOLITAINBS. 1S7
vives, lorsqu'il ordonna aux valets qui servaient de se retirer.
Aussitôt, il alla lui-même fermer avec soin les portes de la salle, revint prendre sa place, ei, s'accoudant familièrement sur la table, il dit à ses convives :
— Maintenant, messieurs, parlons d'affaires.
Les officiers s'inclinèrent; mais aucun d'eux ne montra à écouter Guise l'empressement que méritait cet appel confidentiel.
Guise n'y prit point garde et continua du même ton amical:
— Vous comprenez bien, messieurs, que ce n'est point sans un but important que j'ai joué la comédie hier au soir, il me fallait frapper de stupeur les meneurs du peuple, de façon à pouvoir les entraîner, sous le coup de cette épouvante, à servir le projet que je médite depuis longtemps; à l'heure qu'il est, ils se sentent dans ma main, et, quoi que je leur ordonne de dire et de faire, ils le feront et le diront.
> Secondez-moi de tout votre pouvoir, et dans quelques jours je serai arrivé à ce que je veux, vous serez arrivé à plus que vous n'avez rêvé.
Un sourire ironique de Cérisantes fut la seule réponse des trois gentilshommes.
— Vous doutez de mes paroles, monsieur, lui dit Guise
Iftft LH8 ÛUATBl NÀPOLITMMSSi
en reprenani sa sévérité; je n'ai pas cependant Vbft< bitude de manquer à mes promesses.
•^ SaBs doute, repartit Modène, mais il nous est permis de douter que la récompense que Votre Altesse veut attribuer à nos services soit au delà de notre ambitioû, puisqu'elle nous a d^à refusé à tous les trois le poftte de mestre de camp général auquel chacun de nous av&it Certes le droit de prétendre»
— C'est parce que vous aviez trop ce droit, repartit Guise en souriant, que je n'ai pas voulu vous le donner. Je veux être franc avec vous, messieurs, dans l'espoir que vous le serez avec moi*
% Si je dois rester maître de la ville de Naplesj je ne veux pas à mes côtés un homme dont l'autorité pour-' rait un jour balancer la mienne. Une armée soumise aux ordres d'un mestre de camp général s'habitue vite è oublier le chef supérieur qui la commande, pour ne voir que le chef qui est sans cesse au milieu d'elle.
» Tant que je pourrai tenir mon épée ou monter à che-
val, personne n'occupera è Naples le poste de mestre de camp général; jamais je ne mettrai toute mon armée dans la main d'un seul homme] c'est là ma pc^tique, ma résolution inflexible^ et, à ma place, vous n'en auriez point d'autres.
— C'est possible y repartit Cérisantes brusquement;
IiBB QUATBl IfAfOLITAlNISi 169
flsaîB VOUS atoUerei, monseigneur, ({U'il est dur pour nous d'être forcés de demeurer dans les grades infé* rieurs que nous partageons avec les misérables de cette ville.
— Je dois vous le dire, Cérisantes, reprit le duc, les misérables de cette ville s'entendent mieux que vous en ambition.
» Savez-vous bien qu'il y a à Sessà un boucher qui ne rêve pas moins que de devenir comte de Sessa, duc d'Ischia et prince de Fondi.
» Ce qu'un misérable boucher a rêvé, ne l'avez -vous jamais rêvé, Cérisantes ?
Celui-ci i^egardâ te duc de Guise comme pour s'âssiifer de la sincérité de ses paroles.
— Voilà ce que je veux faire pour voue, reprit le due* peut-être n'y pourrai-je pas arriver sur^lë-cliamp^ à moins que vous ne consentiez à employer un moyen. que pour tna part j'accepterais, si j'étais dans votre position.
> Ce boucher a une fille, fort belle jadis, mais qu'une aili^ettse maladie a défigurée; le Cucurrule a promis de lui rendre sa beauté; mais, à Vrai dire, un peu plus ou an peu moins de ce frivole avantage ne m'arrêterait pas en pareille occasion; te que je ëompte ibire pour vous dans quelques mois, serait l'Ofeuvre de quelques jours, si vous ODQsentîez à é^uier la fille du Pappone.
IM LB8 OVATRB NAP0LITAINB8.
— > Pardon, dit Cérisantes, mais je me défie des fiancées recommandées par Votre Altesse.
^ Sur mon âme, répondit Guise, elle est aussi innocente qu'une fille peut l'être, du moins en ce qui me regarde.
Cérisantes se mit à réfléchir, et repartit un moment
après:
— Le comté de Sessa, le marquisat dlschia, la principauté de Fondi, c'est trop, monseigneur, pour que vous n'ayez pas quelque intérêt caché à me faire de pareilles propositions.
— Certes, j'y ai un intérêt, dit Guise du ton le plus ouvert; j^'ai intérêt à ce qu'un de mes officiers occupe les meilleures villes de la Terre de Labour, de manière à commander tout le golfe de Gaëte, d'où les Espagnols tirent leurs principales ressources.
• Pensez-vous, ajouta-t-il en se tournant vers Rochefort et Modène, que je ne donnerais pas énormément pour que Tun de vous s'emparât de la principauté de Bénévent, de manière à m'ouvrir le chemin de la Capitanate, et que je ne serais pas prêt à rétablir, en faveur de quelqu'un, le titre de due de Galabre> s'il voulait se jeter dans ce pays pour l'insurger?
> Nous sommes les maîtres de Naples, messieurs ; mais,
à Texception de quelques villes qui ont secoué le joug, les Espagnols sont maîtres du royaune.
-— Tous ces projets sont fort beaux, dit Modène; mais vous savez que Bénévent est sous le commandement d'un certain Arnold de Crombach, capitaine suisse, qui tient cette ville au nom du duc d'Arcos, avec mille soldats de sa nation.
— Combien les paye le vice-roi ? fit le duc de Guise.
— Deux mille pistoles par mois, répondit Modène.
— Qu'il retire fort aisément du droit de passage que payent les marchandises qui se rendent de TAdriatique dans la Méditerranée, ajouta le duc.
» Promettez trois mille pistoles par mois à Arnold de Crombach pour ses hommes, faites-lui un présent personnel de cent mille livres, et le chef suisse, ses soldats et la principauté de Bénévent sont è vous.
— Je crois que cela pourrait se faire, dit Modène en souriant; mais je me permettrai de demander à Votre Altesse où elle compte trouver le premier écu nécessaire à une pareille expédition ?
— Tout l'argent nécessaire à une pareille expédition, répondit Guise, est au tourjon des Carmes.
•— Prenez garde, monseigneur, s'écria vivement Modène, quoique les trésors amassés par Gennaro Annese soient le fruit du vol et du pillage, il serait trop dangereux
163 LES QUÀTRB NAPOLITAINES.
de VOUS en emparer; une pareille mesure soulèverait toute la ville contre vous; car^ vous le savez aussi bien que moiy monseigneur, il n'est pas un des che(^ qui commandent à la populace napolitaine dont la fortune n'ait la même origine que celle de Gennaro.
> Ne pourrait-on pas craindre que la spoliation qui atteindrait Annese ne descendit bientôt du plus grand au plus petit ? Ne faites pas cela, monseigneur.
» Quelle que soîl la magnifique espérance que vous offrez à mon ambition et quoique vous ayez paru douter de ma fidélité, je n'accepterai pas.
» Je n'élèverai jamais 'ma fortune sur ce qui peut devenir la cause de votre perte.
— Merci, Modène, dit Guise en lui tendant la main, je reconnais là votre loyauté; maiS| croyez-^moi, je n'ai aucune envie de m'alléner les chefs de cette ville au moment où je vais leur demander le titre qui doit m'assurer l'autorité sans partage^
» Gennaro Annese est un traître, j'ai saisi sur Médina des preuves écrites de sa trahison ; Gennaro Annese paraîtra demain devant le peuple assenU>lé^ et nous n'aurons qu'à laisser faire à la haine de la populace pour qu'il soit. condamné et exécuté*
— Mais en ce oas^ reprit Modène» et d'après rordon-
nance que vous avez voua-méme publiée, tous les biens du condamné doivent rentrer au trésor.
— Sans doute, dit Guise, toutes les fois qu'il n'y a pas là un héritier légitime pour les recueillir; mais Gennaro Annese en mourant laissera une veuve : cette veuve, dont vous connaissez tous la beauté, sera donc demain la plus riche héritière du royaume de Naples et celui qui l'épousera aura vingt fois plus d'argent qu'il n'en faudrait pour acheter tous les Suisses qui gardent la prin cipauté de Bénevent, fussent -ils dix mille.
Modène se gratta l'oreille et regarda Cérisantes. •^ Prince de Fondi» duc d'Ischia, comte de Sesaa, lui dit-'il en riant, qu'en pensez- vous? G& que vous ferez»
Je le fierai.
— M. le duo de Guise m'a donné sa parole de gentilhomme que la fille d'el Peppone Otait innocente, dit Gôrisantas, et du moment que mon honneur est à oottvert da oe côté» rian ne peut m'empéchèr d'accepter
154 LBS QUÀTRK NAPOLITAINBS.
les ofTres de Son Altesse, et je l'aiderai de tous mes efforts
è les réaliser.
— Monseigneur, dit Modène en regardant le duc, peut-il
me donner pour la Ronda la même assurance que celle qu'il a donnée à Gérisantes pour Anita.
— Il s'agit d'une veuve, monsieur, reprit Guise; il s'agit d'une femme qui a été mariée, et le mariage est un manteau qui peut cacher tant .de choses, que je ne puis vous engager ma parole à ce sujet.
— Ma foi, s'écria en riant Rochefort, qui jusque-là avait gardé le silence, si Anita est innocente, la Ronda est bien belle ; il y a compensation.
— > Vous parlez bien légèrement de ceci, monsieur, dit Gérisantes; pensez- vous que, moi et M. de Modène, nous eussions accepté de pareilles propositions, si elles n'intéressaient grandement le duc de Guise?
— Et plus grandement encore votre propre fortune, répondit Rochefort, car la dot est magnifique, messieurs; les principautés de Fondi et de Bénévent peuvent faire passer sur un peu de laideur et un peu de galanterie.
-— Mais vous, Rochefort, estimez-vous moins haut, reprit Guise, le titre de duc de Galabre?
— Non, certes, repartit Rochefort; mais j'avoue que je ne sais>ù le génie de Votre Altesse pourrait trouver
LBS QUATRK NAPOLITAINES. 165
le moyea de me mettre à la tête de cette province, si complètement séparée de nous.
— Avez-Yous entendu parler de la signera Olympia? dit Guise à Rochefort.
— Beaucoup trop, monseigneur, répondit celui-ci; et si c'est là la compagne obligée qui doit m'assurer le titre de duc de Calabre, je vous déclare que je refuse formellement.
» Bon que Ton épouse une fille laide ou une veuve qui a eu quelques faiblesses inconnues, c'est ce qui arrive trop souvent à la cour de France pour qu'on puisse s'étonner qu'on en fasse autant à Naples; mais qu'on prenne pour femme une courtisane célèbre dans toute ritalie, dix fois chassée par Filomarini et dix fois reprise par lui; qui lui a gagné, dit-on, les bonnes grâces du ^uc d'Arcos, qui lui a assuré les intelligences avec don Juan, gui le ferait nommer pape, si le sacré collège n'était pas si vieux, et qui tous les jours mérite à Filomarini quelque nouvelle faveur de Votre Altesse, ce serait me déshonorer à plaisir, et rendre le déshonneur ^'autant plus éclatant qu'il me mettrait dans une positioo plus élevée ; non, monseigneur, je n'accepte pas.
--> Mon cher Rochefort, dit Guise en riant, vous êtes un excellent discoureur, mais il vaut mieux quelque^ fois être un bon écouteur.
166 LIS QUATRB NAPOLITiLINBS«
» Rengainez votre pompeuse tirade sur Olympia; il na s'agit point d'elle pour en faire votre femme, mais d'an enfant qui est la grâce, la beauté et Tingénuité en personne; il s'agit de sa fille, la charmante Gasta.
— La petite fille du vieux Genuino? dit Roohefort avec un étonnement mêlé de joie ; eette délioieuse créature que les lazares adorent comme une madone?
— Oui vraiment, dit Guise, et vous voyez que vous n*étefi pas le plus mal partagé.
— Mais comment se fait-il que cette enfant, ou son grand-père, puisse avoir en Calabre une influence telle, que mon mariage avec cette jeune fille me rende maître de ce pays f
— Vous oubliez Filomarini, son père, dit le duc; Filomarini, qui avait fait proposer à Borgîa le titre de duc de Naples, s'il voulait épouser sa fille Gasta; ce qu*il pouvait ici, il le peut encore mieux en Galabre.
— En effet, dit Modène, il en possède les plus riches abbayes; la plupart des paysans sont ses fermiers ou ses vassaux, et je me suis vingt fols étonné que la Calabre ne se soit pas soulevée tout entière contre les Espagnols, puisque leur ennemie Filomarini la tient pour ainsi dire dans sa main.
— C'est parce qu'il attend Toceaslon, dit Guise, de lui donner un chef qui satisfasse sa première ambition.
LES OUATBE NAPOLITAINES. 167
eelle de donner à sa fille un gendre de haute noblesse.
— Ainsi donc?... dit Rochefort.
— Ainsi, dit Guise en l'interrompant vivement, chacun de vous a sa part, s'il ose la prendre; je vais maintenant vous dire la mienne.
» Demain, je fais assembler le peuple au Marché- Neuf; demain, je lui dénonce le complot de Gennaro Aanese, du Genuino, de Pepé Palombe et de Carniole.
» L'autorité de Gennaro Annese me gênait; encore, sa condamnation et sa mort me débarrasseront d'un collègue insupportable et infidèle.
» Le pouvoir des consultes me fait obstacle; et prouvant la trahison de celui qui dicta toutes ses résolutions, j'anéantis ce pouvoir.
* Pepé Palombe est le plus ardent défenseur du droit que se donnent les capitaines de quartier d'agir en maîtres dans leur otline; le marché qu'il a conclu avec Médina, et dont j'ai les preuves, montrera au peuple les dangers de cette indépendance, et fera rentrer tous les autres capitaines sous mon commandement direct.
» Enfin, l'une des plaies de notre position, c'est l'existence de ces troupes de bandits dont les uns sont à la solde de Santis et les autres à celle de Carniole; il me suffira de dénoncer les projets de ces deux misérables pour obtenir le licenciement de ces bandes indisciplinées :
les deux cheiâ expieront sur le gibet la trahison qu'ils ont méditée, et les soldats appelés par moi formeront des compagnies de mousquetaires sous des capitaines de mon choix.
• Gela fait, messieurs, dit le duc de Guise, dont les yeux brillaient d'une ardeur enthousiaste, je demanderai au peuple un titre qui concentre en ma personne Tautorité judiciaire arrachée à Gennaro, le pouvoir administratif enlevé aux consultes, le commandement militaire repris aux capitaines de quartier et aux chefs de bandits...
> Je demanderai au peuple de me nommer duc de Naples! m'y aiderez-vous, messieurs?
— Sans doute, répondirent avec ardeur les trois gentilshommes.
— Eh bien! donc, messieurs, il faut que ceci soit accompli demain; demain, je serai duc de Naples, et après-demain, chacun de vous partira pour l'entreprise qui doit le faire l'un des plus riches seigneurs de ce royaume.
— Vrai Dieu, monseigneur, s'écria Cérisantes, voilà qui est agir et parler en prince, et je suis tout à vous.
— Moi de même, dit Modène.
— Moi de même, s'écria Rochefort.
LES QUATBB NAPOLITAINBS« 169
^ Eh bien donc^ fit Guise en prenant une coupe, à noire fortune commune, messieurs t
— A vous^ duc de Naples t répondirent-ils.
— A vous, prince de Fondi !
— A vous, duc de Galabre
— A vous, prince de Bénévent!
Et les verres des quatre gentilhommes s'entre-choquèrent avec éclat.
A l'instant même un tumulte effroyable retentit dans l'antichambre du palais ; des cris aux armes se firent entendre de toutes parts; on appelait le duc de Guise.
Rochefort alla ouvrir la porte.
13n premier messager se précipita dans la salle en criant:
*- Monseigneur, les Espagnols attaquent la douane; ^^ y seront bientôt loges.
Guise se leva si brusquement, qu'il renversa la table.
I3n second messager entra.
"-Monseigneur, cria-t-il à son tour, les Espagnols attaquent Visita-Poveri.
Guise courut à son épée.
Un troisième messager arriva pâle et haletant. *- L'ile Saint-Barthélémy est sur le point d'être occupée par les Espagnols.
Guise tira son épée du fourreau qu'il jeta loin de lui.