‹ Les quatre princesses errantesChapitre 10 sur 45 · POUR LES ORPHELINS · texte numérisé non relu

POUR LES ORPHELINS

Ils sont nombreux. Les pères ont été tués. En partant pour la guerre, ils avaient laissé les petits à la garde de leur mère. D’autres étaient ''veufs quand ils sont partis. Qui dira la douleur qui étreignit le cœur de ces hommes, l’arrachement torturant de ces séparations, de ces adieux, la terreur désespérée de leur dernière minute, si elle a été consciente ? Qui le dira, qui le dira sans cesse pour qu’on sache, pour qu’on n’oublie jamais ce qui a pu être infligé à des êtres humains.

Les pères ont été tués et bien des mères sont mortes aussi. Les angoisses, les chagrins, les fatigues, les difficultés de la vie les ont « minées » et, quand la maladie est venue, elles n’étaient plus en état de résister et d’être les plus fortes. Elles sont mortes et les enfants sont restés seuls. C’est une chose affreuse et incompréhensible que des petits enfants tout seuls au monde.

Des œuvres ont été fondées. La société, tourmentée de ses devoirs les plus sacrés entre tous a voulu prendre sous sa protection morale et matérielle ces petits dont les parents sont morts, victimes de l’effroyable catastrophe qui passe sur le monde, de ce naufrage de notre civilisation, de cette survivance de

barbarie sans nom qu’il faille de la chair et du sang, et des massacres en masse organisés, préparés, perfectionnés, scientifiques pour satisfaire des appétits de conquête ou pour se défendre contre eux. A côté de l’Association nationale de l’orphelinat des armées, œuvre admirable à tous égards, d’autres œuvres sont nées ou ont tenté de naître : pouponnières de toutes nationalités, « aide et assistance à l’enfance » .de tous genres. Je ne veux en dire qu’un mot pour mettre en garde contre des entreprises insuffisamment contrôlées, dont les moyens d’existence sont douteux et précaires, dont les buts manquent de clarté et de précision. Car justement parce que l’enfant orphexin est le sujet qui peut le mieux nous émouvoir en faisant vibrer ce qu’il y a en nous tous d’instinctivement paternel et maternel, il est aussi un admirable instrument d’exploitation de la crédulité par la sensibilité.

L’œuvre la plus sérieuse, la plus intelligente, la mieux organisée a besoin pour réussir et pour prospérer du concours de tous, de tous ceux qui l’ont comprise et veulent y collaborer sincèrement. Donner un peu d’argent, cela n’est pas suffisant. Donner de l’argent, c’est la chose du monde la plus simple, la plus facile, la plus égoïste. On donne de l’argent et puis on n’y pense plus. Le cœur et l’esprit n’y sont que le temps d’ouvrir et de fermer sa bourse. Et l’on retourne à son bien-être et à ses aises. Cela n’est pas de l’activité forte et féconde.

Il y a, en France, un nombre considérable de ménages sans enfants. J’entends des ménages qui, désirant des enfants et désolés de n’en pas avoir, restent pourtant stériles. Et c’est même, lorsqu’on y

réfléchit, tout à fait alarmant. Tous les remèdes pro posés contre la dépopulation n’y feront rien. Ce couple voulait des enfants, il veut des enfants, il n’en a pas. Ils sont tous deux d’apparence saine et bien portants l’un et l’autre. Qu’y a-t-il. Quelles sont donc les causes mystérieuses qui tarissent notre race et qui semblent peu à peu vouloir la faire disparaître ?

Mais du moins, que chaque ménage sans enfants adopte un, deux orphelins de la guerre. Ou’il se fasse une obligation de cette adoption. Qu’il s’impose de devenir le père et la mère de petits êtres ici-bas sans appui. Quelle reconnaissance plus réelle de la dette contractée envers les morts ? Les monuments, les discours, les cérémonies commémoratives, c’est bien. On peut même offrir aux morts de les faire voter. J’aperçois la félicité d’une pareille perspective. Quelque plaisir que cela puisse leur faire, ce qui touchera davantage et apaisera plus ceux dont le sort est de mourir, c’est de penser que leur enfant trouvera un foyer, deux sollicitudes unies pour l’élever, la protection virile d’un homme, et la douce tendresse d’une femme.

Les ménages sans enfants ne sont pas heureux. L’air et la vie ne circule pas chez eux. Il y fait morne et silencieux. C’est triste de vieillir à deux, sans intérêt dans la vie et de se dire que le premier qui partira laissera l’autre solitaire, à la fois charge et convoitise de parents plus ou moins éloignés. Mais s’attacher à un petit enfant, le faire bénéficier d’instincts qui sont en nous et qui n’ont jamais pu se satisfaire, donner à une créature ce qu’il y a de meilleur et de plus pur : le trésor des souvenirs d’une enfance heureuse ; cultiver une intelligence et une âme, faire un

homme ou une femme, il me semble que c’est un effort qui porte en soi sa récompense, et qui réserve bien des joies. Car il n’y a qu’une seule joie certaine : la bonté, le don de soi ; élargir son cœur, ouvrir les bras et tendre les mains.

On objecte qu’on ne sait jamais qui on adopte, qu’il est désagréable de prendre en compte des hérédités physiques ou morales qui peuvent être défectueuses ou mêmes déplorables. Mais connaissons-nous, nous-mêmes, notre propre hérédité ? Parmi les millions et les millions d’êtres dont nous sommes la résultante, savons-nous quelles tares peuvent réapparaître dans la créature que nous mettons au monde. Sommes-nous plus sûrs d’elle que de l’enfant des autres ? On a peut-être exagéré beaucoup le rôle de l’hérédité. En réalité, on ne sait rien là-dessus. Le milieu, l’exemple ont une influence peut-être aussi grande que ce qu’Ibsen appelait tragiquement les Revenants. Et puis la vie est tellement plus moyenne dans le bien comme dans le mal, qu’elle n’est exceptionnelle.

Cette appréhension des hérédités est surtout le dernier refuge de l’égoïsme, de la paresse, de la peur des responsabilités. Mais elle n’est pas valable, elle n’est pas soutenable alors que des millions d’êtres ont connu l’extrême de la souffrance, que des millions d’êtres ont tout donné sans calculer les risques ou les probabilités, que le souffle destructeur de la guerre a passé sur la terre qui n’est plus que sang et que larmes et que l’inégalité des sacrifices a été tellement monstrueuse.

Hommes et femmes sans enfants, soyez les parents des enfants sans parents.

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