PETIT-LOUIS
Une petite boule brune, luisante, lustrée, à reflets soyeux comme un dos de loutre. Un petit visage rond, joufflu, avec deux petits trous noirs très brillants qui sont les yeux, un petit trou rose et blanc qui est la bouche au-dessous de deux petits trous humides qui sont le nez, entre deux petits trous dorés qui sont les fossettes. Un corps trapu, dodu de petit Breton déjà solide, tel est petit-Louis. Il marche toujours très vite parce qu’il est très pressé, ayant beaucoup à faire, et il fait beaucoup de bruit parce qu’il a de grosses galoches en bois.
Quand son papa est parti à la guerre, le 2 août 1914, Petit-Louis avait six ans. Il avait un petit frère, Gros- René, de trois ans, et une petite sœur Anne de quelques mois que sa maman portait dans ses bras en se renversant en arrière.
Son papa était charron. Sa mère faisait des ménages et des journées quand son propre ménage lui en laissait la force. Ils habitaient dans les faubourgs. Mais les faubourgs dans des petites villes ne sont pas sinistres, heureusement, comme ceux des grandes villes. Cela n’est pas le noir faubourg. C’est la route, la belle route large, c’est la campagne tout près ; ce sont des petites cases avec des coins de jardins où poussent des arbres ; ce sont les chiens, les poules, les lapins ; enfin beaucoup de gaietés et d’amusements.
Lorsque son papa fut parti Petit-Louis se dit que
c’était lui qui devait être le chef de famille. Et il fut le chef de famille comme il pouvait l’être : de toutes ses forces de petit gars, de tous les muscles de ses bras et de ses jambes, de tous ses reins, de tout son front têtu, de tout son cœur où demeuraient présents l’exemple et la pensée de son père.
Il allait à l’eau, au pain, au cidre, aux pommes de terre. Il portait des brocs d’eau plus lourds que lui. Il s’arrêtait souvent, parbleu ! et crachait un peu dans ses mains en disant : « Bon Dieu ! » comme il avait entendu dire à son père. Il rapportait des miches aussi grandes que lui et rebondies comme ses joues. Il rapportait des fagots qui traînaient sur la route, derrière lui, en soulevant de la poussière, et il courait pour que « ça fasse encore plus comme les autos ». Il roulait la brouette chargée de pommes de terre ou d’herbe pour les lapins, qu’il avait été chercher là-bas dans une maison qu’il connaissait bien et où il entrait avec assurance, épanoui de s’entendre crier : « Bonjour, Petit-Louis I » Et Petit-Louis sifflait le long du. chemin.
Et puis il prenait sa petite sœur dans ses bras quand elle criait et il la berçait pour l’endormir.
Les premiers mois tout alla bien. D’abord c’était l’été — et puis ôn avait des nouvelles du père de temps en temps. La mère, seulement un peu plus silencieuse, s’était mise courageusement à vivre. Les pauvres gens n’ont pas le temps de se complaire dans leur souffrance.
Et puis le facteur ne vint plus. Le matin et le soir, il passait devant la porte sans jamais s’arrêter, et la mère, stupide et muette d’angoisse, était vaincue parfois par les sanglots.
— Maman, disait Petit-Louis, il rie faut pas pleurer. Tu sais bien que les correspondances ne vont pas ! je l’ai entendu dire encore ce matin en allant au cidre, La marchande disait que c’est une pitié. Tu verras, tu auras une lettre demain.
Et puis, un jour, il vint un employé de la mairie. Et jamais Petit-Louis ne parla plus de son père. Mais de plus en plus il s’efforça de le remplacer.
On aurait dit qu’il y avait cent Petit-Louis. On le trouvait toujours et partout — petite boule active et de bonne humeur — sur la route, à l’école, à la maison, en courses, conduisant son petit frère par la main, ou bien gardien de sa petite sœur pendant que la mère est au lavoir.
Les années ont passé, les saisons, les hivers surtout, les cruels hivers. Comment dire la cruauté de ce dernier hiver qui semble avoir voulu l’emporter en férocité sur les hommes ! ni charbon, ni bois ; le beurre, la viande, les légumes devenus des objets de luxe, accessibles seulement aux riches ; le lait, hors de prix, lui aussi. Quelle misère et quel froid, et comme Petit- Louis a les mains glacées le matin quand il revient « du pain ! » La mère, chétive, épuisée, s’est mise à souffrir du côté, du côté gauche, et puis à tousser, et Petit-Louis dut ajouter à toutes ses courses, des courses chez le docteur et chez le pharmacien.
Maintenant, cela va de mal en pis. La dernière fois qu’elle a voulu aller laver son linge, la mère s’est évanouie et elle est restée là longtemps, presque dans Peau. On l’a ramenée chez elle, brûlante d’une mauvaise fièvre, et toussant, toussant à étouffer. Petit- Louis a exigé de la soigner. Il a enlevé ses galoches de bois pour ne plus faire de bruit et il marche avefc
précaution tout autour du lit donnant le sirop et la potion comme on le lui a dit. Mais cela ne va pas pouvoir durer. Petit-Louis pouvait bien être un peu le père, mais il ne peut pas être le père et la mère, et la garde-malade et tout. Et il va bien falloir se résoudre à laisser la mère aller à l’hôpital. Alors pour les trois petits, ça sera d’abord l’asile, et puis l’assistance publique, si cela se prolonge, si cela dure, si cela, hélas ! devient définitif ! Petit-Louis n’aura plus de maison, cette pauvre maison, bien pauvre pourtant, mais qui est sa seule richesse au monde, à laquelle il a consacré toute son âme de Petit-Louis, de petit homme courageux et trop vite raisonnable, et qui est belle et manifique du trésor de toutes ses douleurs, de toutes ses joies d’enfant ; où au moins, on était tous les quatre contre la misère, contre la pluie, contre le vent.
Hommes et femmes sans enfants, ménages qui auriez voulu être pères et mères et qui ne l’avez pas été I célibataires qu’on dit vieux garçons et vieilles filles et qui traînez la blessure d’être seuls, le mal de tendresses inassouvies, inemployées ; enfants uniques des foyers heureux où il y aurait pour dix, largement, je vous en prie, je vous en supplie encore, songez à Petit-Louis, songez aux milliers et milliers de Petits- Louis dont les pères sont morts, dont les mères pleurent et qui restent seuls sur terre, vivantes épaves du naufrage de l’humanité.
Soyez les parents et les frères de Petit-Louis et de ses frères.