POUR LES ENFANTS
Qui donc intercédera pour les enfants, sinon les femmes, sinon les mères ?
Le Sénat a examiné dernièrement le projet de loi aggravant les peines contre les déserteurs et les insoumis des armées de terre et de mer. Le principe de la confiscations des biens ayant été admis, il y a eu discussion à propos de l’amendement relatif à la réserve des enfants en cas de confiscation générale. Et le Sénat a fini par décider que la confiscation serait absolue et que tant pis pour les enfants.
Cependant M. Viviani, garde des sceaux, avait combattu cette thèse de confiscation absolue : « La a-t-il dit, ne peut ordonner la ruine de l’enfant innocent. » Et on lui a rétorqué : « L’enfant pâtira de la faute de son père comme il en pâtit chaque fois qu’ Amende élevée ruine toute une famille ; comme il en pâtit chaque fois qu’un père de famille subit condamnation qui l’empêche de subvenir aux siens. » C’est bien simple. Mais ce n’est peut-être pas une raison parce qu’il existe déjà des férocités, inévitables ou non, pour en faire le précédent d’une autre férocité.
L'innocent payant pour le coupable, de quel lointain paganisme sommes-nous donc encore esclaves 1
Je ne sais s'il y a un très grand nombre de déserteurs et d’insoumis. Je ne sais si on les rencontre principalement parmi les heureux du monde, qui auraient des biens, beaucoup de biens à confisquer. Je ne plaide par pour eux, bien que notre loi ait ordonné que tout homme, aussi dégradé fût-il, puisse être défendu.
Peut-être les « pères conscrits » ont-ils pensé que la menace de peines impitoyables réduirait le nombre des coupables.
Peut-être ont-ils pensé que ceux que n’effraient pas toutes les duretés de l’exil, tous les dénuments, toutes les « vaches enragées », toutes les nostalgies, tous les remords, réfléchiraient, au moment de couper tous les ponts derrière eux, à la pensée de laisser leurs enfants sans abri et sans pain, car l’enfant est quelquefois le défaut de la cuirassse des plus endurcis.
Mais il y en a que l’enfant n’arrêtera sûrement pas, soit que leur fuite soit motivée par un délit trop grave, par la crainte d’un châtiment pire que la désertion qui laisse la liberté et la possibilité—de. se refaire une vie, soit par un entraînement et un coup de tête irréparables. Rappelez-vous « Mon Frère Yves » au bord de l’abîme. Rappelez-vous les pages si poignantes et si miséricordieuses inspirées à Pierre Lo.i par Yves et par le déserteur Goulven.
Les enfants de ceux-là seront-ils responsables ? Ferez-vous peser sur eux avec le poids du déshonneur le poids de la misère flétrissante P
Que deviendront-ils P A quelle vie de parias serontils condamnés ?
Au moment où l’on s’épouvante, avec juste raison, de la diminution de notre natalité, où des réunions, des conférences, des meetings, des ligues se multiplient pour tenter de mettre à la mode la repopulation, vous sacrifiez froidement des enfants existants. Vous vous lavez les mains de leur croissance, de leur développement, de leur avenir ; vous vous désintéressez de savoir s’ils périront de misère physiologique, s’ils seront jetés au vice, au crime ou bien, la patrie leur étant trop dure, s’ils rie deviendront pas à leur tour des déserteurs ou des insoumis !
Un autre sénateur a eu cette idée là : « Si la confiscation était atténuée par une réserve au profit des enfants, elle manquerait son effet : les enfants feraient dans la plupart des cas passer des subsides à leur père réfugié à l’étranger. »
Cela, c’est du raffinement. Quelle défiance des seu^s sentiments humains qui puissent être le rachat et le salut d’une vie perdue ! Quelle peur de l’amour, de la pitié — et du pardon !
Cependant M. Viviani avait parlé au nom de la Justice.
Mais en vérité, les vieillards sont cruels, et la justice des hommes est à faire frissonner.