A PROPOS DE JOUETS
Voici venir le moment des étrennes. Les petits enfants, n’est-ce pas, « n’y » sont pour rien et il n’y a en ce moment de supportable et de compréhensible que la joie des enfants. Partageons les quelques assignats qui nous restent, en cette fin d’année où le* temps sont durs, entre ceux qui sont là-bas, dans les tranchées d’héroïque misère, et les petits enfants.
Mais les étalages des marchands de jouets ne sont que panoplies kaki ou bleu horizon, que soldats de bois ou de plomb en uniformes de toutes les nations et de toutes les armes, que canons, obus, fusils, baïonnettes, grenades, et, de même qu’il y avait autrefois des chemins de fer avec accident il y a maintenant des forts avec explosion. Enfin, le spectacle de tous les jeux de massacre, au sens tragiquement littéral du mot, les cent mille manières de tuer et de mourir avec l’art de s’en servir, le hideux et décourageant microcosme de la grande pitié de la race humaine.
Toutes les femmes ne devraient-elles pas comprendre que c’est un sacrilège de mettre entre les mains de leurs petits un seul de ces jouets barbares et caricaturaux du grand drame de douleur et de mort ? Ne devraient-elles pas comprendre qu’il y a des choses qui ne sont pas du domaine des présents destinés à provoquer la gaîté, le rire, l’exubérance
des amusements de l’enfance ? Gomment peuvent-elles supporter qu’on apprenne la guerre à leurs enfants, qu’on les en intoxique dès qu’ils marchent et balbutient à peine, qu’on les inocule de barbarie et de cruauté, alors que leurs maris et leurs fils aînés en sont morts ou en vont mourir !
Les grandes personnes cachent soigneusement aux enfants ce qu’on appelle les « réalités de la vie ». Pour les préserver du froid, de la faim, de la souffrance, pour leur dissimuler la maladie, la mort, les drames qui nous déchirent, tout l’univers de nos tentations mauvaises, de nos appétits inavouables, de nos corruptions, de nos péchés et de nos remords, il n’est pas de sacrifices, il n’est pas de renoncements auxquels nous ne soyons prêts. Rien n’apparaît plus infâme qu’un crime contre l’enfant, contre son corps ou contre son âme. De toutes les réalités de la vie qu’on devait cacher à l’enfant, n’est-ce pas la guerre qui est la plus atroce, la plus humiliante, la plus honteuse ? Et quel moyen d’espérer enfin qu’elle est un monstre qui disparaîtra dans le règne humain comme les monstres antédiluviens ont disparu dans le règne animal, si chaque génération est nourrie, dès leveil de l’esprit, par le poison des haines et des tueries ?
J’espérais beaucoup des femmes ; je pensais que tous nos espoirs de progrès, d’extirpation du mal, le tentatives vers le mieux seraient réalisés par les mères, car, si elles n’ont pas encore de place dans les conseils des hommes, ce sont elles qui les élèvent, et elles font en ce moment une bien cruelle expérience. Mais voilà qu’on me dit que la plupart des femmes sont ravies de voir leurs enfants jouer avec tous les instruments de guerre, et faire à domicile, la guerre
en miniature. C’est donc par l’éducation des femmes qu’il faudra commencer. Cela sera long. Si l’on ne saurait se laisser arrêter par la lente et complexe difficulté de la tâche, il faudrait tout de même trouver un moyen* de prophylaxie plus rapide, car il y a urgence.
Vous avez vu de quoi nos couturiers ont été capables. En pleine période de malheur, d’angoisse, de deuil, de pénurie d’argent pour le plus grand nombre, ils ont réussi à imposer aux femmes une mode aux antipodes de celle qu’il eût été raisonnable et logique de continuer. C’est donc aux fabricants de jouets qu’il faudrait s’adresser ; qu’ils suppriment le rayon militaire, qu’ils mettent à la mode l’agriculture, l’industrie, le commerce, les travaux publics, la marine marchande, tout le labeur utile et pacifique qui est la raison d’être et la gloire de l’Humanité. Ne se trouvera-t-il pas parmi eux un Jean-Jacques Rousseau qui imposera aux femmes la mode d’allaiter leurs enfants avec le lait nourrissant des œuvres de concorde et de civilisation ?
Mais il y a nos « sacrés » petits « Cent gosses », nos Poulbot, qui n’ont pas besoin de jouets pour jouer à la guerre. Un sac de papier, un manche à balai, un pan de chemise et le « numéro cent » pour figurer le palais de Guillaume, et voilà tout l’instinct primitif du petit animal guerrier qui revient au galop. Ceux-là sont surtout des petits « bandarlogs » et leur esprit d’imitation cesera quand nous cesserons de l’alimenter.