HISTOIRES NÈGRES
Coulibali, Savisavo, Babadiara -et Mandioumara sont arrivés à l’hôpital au mois de juillet, au début de notre offensive sur la Somme. Ils ont « donné » en seconde vague d’assaut avec la division coloniale et la division marocaine. Ce sont de jeunes sénégalais herculéens, armés de dents solides et splendides qui, on ne sait comment, leur font un sourire enfantin. Ils ont reçu des éclats d’obus du haut en bas de leurs corps de bronze, ils ont les membres fracturés et les plaies à vif semblent d’un rouge écarlate dans le noir métal de leur peau.
Sur le front de Mandioumara, il y a une série de cicatrices, en forme de cercle. Il m’a expliqué qu’il avait très souvent mal à la tête quand il était petit, et chaque fois on lui faisait une entaille pour que le mal puisse s’en aller. Mais il a aussi d’autres marques sur les joues, dont il est très fier, parce qu’elles indiquent qu’il est un Bambara.
Coulibali, Savisavo, Babadiara et Mandioumara, ce sont de très jolis noms, au Sénégal. Tous les quatre, ils sont de très bons nègres, rieurs, dociles et stoïques. Ils suivent avec beaucoup d’attention et de curiosité, tous les gestes, tous les épisodes de leur panse-
ment. Ils sont inquiets lorsque par hasard on n’ob • serve pas l’ordre habituel. Jamais ils ne se plaignent. « Mal, Mandioumara ? » et Mandioumara dont la jambe n’est plus qu’une horrible bouillie purulente, secuoue la tête et dit; « Pas mal beaucoup », et il a un noble mouvement de défi de son cou lisse et rond comme un jeune fût.
Coulibali et Savisavo n’ont qu’une pipe pour eux deux, dont ils tirent alternativement deux bouffées. La pipe est à Coulibali. Savisavo fournit le tabac. Coulibali est ficelle. Savisavo est quelquefois triste. Il voudrait être décoré. Je lui dis: « Patience, Savisa/o, cela viendra », et il soupire mélancoliquement : « Pauvre Savisavo, pauvre Savisavo ! »
Alors, je lui ai donné une pipe pour lui tout seul et il est heureux comme le roi des rois nègres. Il s’assied dans la cour comme au bord du Niger et il fume en s’absorbant dans des réflexions profondes. Il est noir comme la nuit, et, quand il rit, sa bouche est comme la lueur d’un feu dans la nuit.
Coulibali est plus femme de ménage. Il me dit: « Sénégal, deux poulets, dix sous ; cinq œufs, deux sous. Ti promènes, ti rencontres camarade. Li camarade ti donne poulet. .'Ti donnes tabac. Li content. »
Après la guerre, quelle ressource de s’en aller dans ce pays de Cocagne I II est vrai que dès que les blancs arriveront, tout « renchérira ». Quel fléau que la race blanche I
Babadiara, qui peut marcher, demande tous les jours « permission pour aller se promener dans le village ». Il a eu je ne sais quelle contrariété avec un major. Je n’ai pas très bien compris ce qu’il m’a raconté, sinon que le major n’a qu’à bien se tenir parce-
que « après la guerre, tribunal beaucoup ». Babadiara est très frileux quoiqu’il fasse une chaleur à croire qu’il a amené son soleil avec lui. Au-dessous de 18 degrés, il n’aime plus la guerre, il refuse de continuer, il veut faire la paix. Il a trouvé un secrétaire dans la cour de l’hôpital et il dicte une pétition pour obtenir la faveur de retourner dans son pays, seulement pour quelques jours. Et savez-vous 6 ce qu’il a imaginé comme motif, ce brave bamboula : « Afin d’aller voir sa mère qui est un peu souffrante. » ~
Cependant Babadiara a guéri très vite. Les nègres guérissent vite. Les toxines sont évidemment ébouillantées dans leur sang surchauffé au soleil des tropiques.
Babadiara est parti pour Marseille. Il est venu me dire au revoir et, comme il venait de toucher son prêt, il a voulu me donner vingt sous. Vingt sous, une pièce blanche luisante, une fortune, quatre poulets au Sénégal I J’ai eu toutes les peines du monde à lui faire accepter que je n’accepte pas. Il était déçu. Je crains qu’il n’ait pas assez compris combien j’étais touchée. Tout de même, ces sauvages I