LE « SUFFREN
Il y a encore des roses. Malgré la pluie qui pourrit* et la gelée qui gangrène, il y a encore des roses, de vraies roses. A quelque distance de la ville, dans les faubourgs, les roseraies des horticulteurs donnent encore des roses toutes brillantes de fraîcheur et de rosée. Et devant ces couleurs irisées qui semblent palpiter dans l’atmosphère, on a presque l’illusion d’un arc-en-ciel. Et on aurait tellement besoin des promesses d’un arc-en-ciel !
Le « Suffren » 11 Mon Dieu, il est perdu. On ne sait pas ce qui s’est passé. Il était parti de Salonique pour revenir à Lorient. Il n’est pas arrivé à Lorient, voilà tout. Les mères, les épouses, les filles, les fian cées, les amantes n’ont plus besoin d’aller chaque jour sur le môle du port. Le « Suffren » ne reviendra pas. Leur poitrine était gonflée de joie et d’amour, de tous les amours qui peuvent gonfler la poitrine d’une femme, depuis sa jeunesse jusqu’à son déclin. Le blanc mouchoir qu’elles devaient agiter en signe d’ardente bienvenue à la nef cuirassée ramenant leurs amours leur servira pour étouffer leurs crîk et leurs sanglots. C’est la part des femmes dans l’horrible conflit. Le « Suffren » ne reviendra pas. Et la mer continue son mouvement éternel, à peine plus agitée,
plus lourde du nouveau mystère qu’elle dérobe dans la profondeur de ses houles.
O hommes, hommes, pourquoi ne voulez-vous pas entendre les cris et les sanglots des femmes. Pourquoi ne voulez-vous pas entendre la voix des femmes qui vous adjurent et vous supplient ? Quelle voix pourra jamais produire, hélas ! le miracle que ne peuvent produire les cris et les sanglots des femmes !
O hommes, hommes, si vous pouviez revenir à vous ! Si vous pouviez secouer les jougs qui vous enchaînent à de criminels despotes dont la tyrannique démence s’alimente de votre chair et de votre sang ! Si vous pouviez vous apercevoir enfin que c’est par l’amour et non par la haine que vous accomplirez les destinées irrévélées de la race, que c’est par l’amour et non par la haine que vous irez vers la vérité, vers la liberté I Si vous pouviez vous apercevoir enfin que vous faites fausse route et que des siècles de luttes dévoratrices, des siècles de guerres périodiquement rallumés pour des réalisations de puissance éphémère, de dominations destructibles ne peuvent vous conduire qu’à l’abîme des flots qui s’entr’ouvrent, qu’à l’abîme des flancs de la terre béante.
La mer, les ouragans, la terre sont plus forts que vos plus fortes machines. Tisserez-vous toujours de vos propres mains de nouveaux et chaque fois plus cruels linceuls ? Ne prononcerez-vous pas un jour la parole qui délivre : « Mes frères, si nous ne recommencions plus.
« Suffren », parcelle du sol de France en marche sur les eaux, marins du « Suffren », jeunes hommes au cou nu, au torse’souple moulé dans le bleu maillot national, officiers à la sobre tunique, vous tous qui
reveniez au rythme des pulsations du vivant navire et des allègres battements de vos cœurs impatients, à quel guet-apens avez-vous succombé ? Quel infernal ennemi vous a tous anéantis, quelle est la terrifiante énigme de vos dernières minutes et pourquoi ce silence infini du ciel et de la mer complices P
Sur votre tombe liquide nous voudrions pouvoir effeuiller toutes les roses de décembre, symbole des éternelles renaissances, et nous voudrions que nos larmes contiennent autant d’exaltantes espérances que de regret, que de douleur, que de dévotion.