LA TORTURE PAR LA PA!X
Pourquoi faire semblant de « n’y » pas penser, pourquoi affecter de parler d’autre chose, puisqu’on ne peut pas penser à autre chose, puisqu’on ne peut pas parler d’autre chose ?
Il est impossible de ne pas se souvenir de l’effroyable conte Cruel de Villiers de l’Isle Adam : La torture par l’Espérance.
Car ils savent ce qu’ils font.
Ils ont saisi le flottement de la confiance, le moment de dépression. Ils savent l’effet de leurs victoires en Roumanie et notre stupeur et notre déception. Ils savent la souffrance de millions de femmes françaises, belges et serbes. Ils savent l’action corrosive des nouvelles filtrant de Belgique et du Nord. Ils savent les larmes que dévorent les mères des enfants de la classe 18 . Ils savent aussi que les « poilus » ne craignent plus leurs i5o, leurs 210 , leurs 38o, leurs monstrueux obusiers, mais le mot de « Paix » vient d’éclater, tel un projectile formidable, en pleine Europe torturée. La Paix, mon Dieu, la Paix, cette délivrance !
Et comment traduire avec exactitude le vertige, le déséquilibre, le doute, l’angoisse, les scrupules de conscience où ils nous ont jetés ! Comment exprimer
la crispation du cœur où s’enfoncent les griffes de la diabolique Tentation : La Paix, mon Dieu, la Paix î ! !
Les mots doucereux sortent de la bouche du chancelier de l’Empire qui, depuis deux ans et demi, affiche un cynisme absolu.
Les déportations, la Roumanie, la mobilisation civile, le recrutement polonais, le travail forcé, la Paix, voilà les instruments de torture choisis avec art et connaissance parfaite du « Cœur latin » de la sensibilité « alliée ». Nos parents les ont entendus rire, à Versailles, tandis que Paris mourait de faim et brûlait. Ils ont dû rire au grand quartier général de l’Empereur quand ils ont trouvé « cela ».
Nos surhumains soldats ont répondu par le nom de la ville, qui, depuis bientôt un an, est le symbole de leurs sacrifices, de leur endurance, de leur martyre, de leur volonté : Verdun. Ces deux syllabes emplissent la voûte céleste ; elles déferlent jusqu’aux rivages les plus lointains du monde ; elles secouent d’un frisson les peuples qui s’éclairent à la flamme du génie de la France ; elles planent au-dessus, ils le savent aussi, et planeront au-dessus des noms de Varsovie, de Belgrade, de Bucarest, tant que l’Humanité vivra, tant que l’Histoire témoignera.
Mais que nos gouvernements qui ont en main un pareil instrument de résistance, une telle matière précieuse riche de sang, de nerfs et d’esprit, en soient les bons ouvriers, les musculeux forgerons. Que d’un souffle ardent, ils vivifient Pair, soulèvent et dispersent les poussières, animent d’un esprit nouveau les mécaniciens et la machine des puissances de l’Entente, qu’ils la débarrassent de l’huile ancienne qui encrasse ses rouages administratifs ; et que, forts les
uns par les autres et les uns pour les autres, ils se réunissent et s’unissent. Et qu’ils nous délivrent de la torture par la paix en répondant au bourreau, en pioclamant : « Voilà les moyens, voilà les conditions de la Paix humaine qui est notre Paix. »