LA « PASSION » DU PEINTRE JULIEN LEMORDANT
Au mois d’août igi4, le peintre Julien Lemordant était sergent de territoriale. Mais, décidé à partir immédiatement dans l’armée active, il surmonte toutes les difficultés qu’on lui oppose, et il parvient à s’engager au 4i e régiment d’infanterie qui entre en campagne dès le 4 août.
A la bataille de Gharleroi, il est blessé une première fois, et il est fait sous-lieutenant sur le champ de
bataille.
A la bataille de la Marne, à Cézanne, les six et sept septembre, il est blessé une deuxième fois. A la bataille de Reims, il est blessé une troisième fois. Blessures qui ne le mettent pas hors de combat.
Le 4i e d’infanterie monte alors, monte à notre aile gauche, pour secourir et pour défendre Arras dont les Allemands veulent s’emparer pour marcher sur Calais. C’était du 21 au 24 septembre.
Blessé dès le petit jour d’une balle dans la main gauche, puis, deux heures après, de deux balles de shrapnell dans la tête, Lemordant se battait toujours et poussait sa section dans les lignes des tirailleurs ennemis. A ce moment, une section de mitrailleuses allemandes les prend de flanc. Les ravages sont terribles et nos troupes hésitent. Il les ramasse, les rallie, les entraîne, et, à la baïonnette, bouscule les mitrail-
leurs et met le désordre dans les lignes allemandes.
Une balle lui traverse le genou de part en part et il tombe pour la première fois.
Alors, il s’aide de son sabre, se relève et entraîne ses hommes dans une seconde charge. Puis, comme il luttait dans un corps-à-corps avec un lieutenant ennemi, un soldat allemand lui tire un coup de fusil à bout portant.
La balle, entrée par la tempe droite, brisant les sinus, déchirant le cerveau est sortie par la tempe gauche. Il tournoie et s’abat dans l’effroyable sensation que sa tête éclatait et que ses yeux jaillissaient des orbites.
Il est resté quatre jours sur le sol, deux jours dans le coma, deux jours en pleine conscience, subissant le martyre indicible de l’esclavage du corps et de la volonté, de la soif, de l’abandon, de la pire détresse qui puisse supplicier un homme.
Il retournait à l’inconscience, lorsqu’un coup de crosse en pleine poitrine l’a fait remuer. C’était une patrouille allemande qui vérifiait les morts. Son héroïsme au-delà des forces humaines ne nous avait pas conservé le terrain sur lequel il était tombé.
Aveugle et mourant, menacé de méningite, il traîna longtemps d’ambulance en ambulance en terre française envahie.
Puis, de Cambrai, il fut envoyé en Allemagne. Le voyage dura quatre jours. A chaque gare, des infirmières, des infirmiers allemands viennent apporter des douceurs et prodiguer des soins aux blessés allemands. Les blessés français ont à peine de quoi ne pas mourir de soif et de faim. C’est ainsi que Lemordant a « fait » les bords du Rhin. Un de ses cama-
rades de captivité regardait à travers la vitre du wagon et lui en décrivait les beautés.
Hospitalisé en Bavière, au bout de quelques mois il tente de s’évader. Pris, il est enfermé dans les casemates noires et humides d’une forteresse ; il tente de s’évader une seconde fois. Il est repris encore et tente encore vainement de s’évader une troisième fois.
Alors on l’envoie dans un camp de représailles, où sa misère est telle qu’il a failli mourir.
Dans un lazaret du Wurtemberg, il tombe sur une commission médicale qui a pitié de lui et se décide à l’envoyer en Suisse. Il y avait un an et huit mois qu’il était prisonnier. Pendant les premiers mois, peu à peu, lentement, la vue lui était revenue, et puis, comme si elle avait voulu seulement se rappeler à lui pour mieux lui faire mesurer la terrible grandeur du sacrifice auquel il était appelé, malgré cinq trépanations, peu à peu, lentement, elle se retira de lui.
Il était à peu près aveugle en arrivant en Suisse. Un jour, comme il n’y voyait plus qu’à peine pour se conduire, il est tombé, blessant son genou déjà blessé et se brisant deux côtes. Alors on a permis son retour en France. Il est revenu dans son atelier vingtcinq mois après l’avoir quitté, si plein de force, si plein de vie e ; toute sa vie dans ses yeux. Il était dans toute la maturité de son esprit, de sa sensibilité, de son talent. Il venait d’achever une œuvre magnifique, une flamboyante apothéose de la Bretagne et ce ciel pétri de lumière où farandolent des Bretons en costume des heureux jours de fêtes pacifiques semblait l’aurore de sa gloire. Il a toujours ses beaux yeux dorés. Ils ne voient plus les formes ni les couleurs, le soleil ni les ombres.
11 était pacifiste de toute son âme. il est de ceux qui sont partis, avec quelle exaltation grave, pour « tuer la guerre », parce que c’était la mission de la France de « tuer la guerre ». Il a toujours son énergie, sa foi. Il nous a donné plus que sa vie, ses yeux, ses yeux de peintre, vivants miroirs récréateurs de la splendeur du monde. Une citation, une croix de la Légion d’honneur, c’est bien, mais ça n’est pas assez. Nous lui devons, à lui comme à tous ceux qui se sont immolés pour l’accomplissement des plus hautes destinées de la France, de pouvoir lui dire un jour : « Votre idéal est la réalité. »