‹ Les quatre princesses errantesChapitre 17 sur 45 · UN FILS DE WATTEAU · texte numérisé non relu

UN FILS DE WATTEAU

Par ces matinées de dimanche, la grande galerie de peinture est déserte. L’escalier est obscur. On monte les marches le cœur battant, la gorge serrée, car on songe à Celui qui est actuellement plongé dans la nuit, dans la nuit affreuse comme le plus affreux des in pace 3 et qui était un amant passionné de la lumière. Cette galerie, c’est le royaume de Lemordant. Toute son œuvre est là. Quinze ans de pensée libre et fière, de création puissante jeune et joyeuse, ivre d’elle-même, de la force qu’elle sentait en elle. Lorsque, de l’escalier obscur, on arrive dans la galerie, il semble bien, en effet, que le royaume de Lemordant soit le royaume de la lumière. On est en plein foyer de lumière éclatante. On en est ébloui et comme brûlé. Elle irradie, ruisselle et flambe des panneaux étincelants, disposés sur les murs. C’est l’aurore, ce sont les feux des midis brûlants, ce sont les incendies des soleils couchants. C’est à même le ciel en fusion qu’on se sent transporté.

Lorsque, plusieurs fois, lentement, minutieusement, on a parcouru toute cette exposition des œuvres de Lemordant, saisi de l’émotion religieuse que provoque la présence de la Beauté, malgré soi, on revient, attiré par une force invincible, devant les nombreuses esquisses du plafond pour le théâtre de Rennes —

esquisses de l’ensemble, esquisse de chaque groupe, de chaque personnage qui composent ce poème grandiose de vie lumineuse et d’eurythmie. Mon Dieu, les a-t-il assez aimés, caressés, peints et repeints, cherchés et recherchés, ces danseurs et ces danseuses de Daoulas et de Quimperlé, ces jeunes femmes et ces jeunes hommes de Fouesnant, de Pont-Aven, de Plougastel et de Pont-l’Abbé ! Combien d’esquisses, combien de cartons ! — un rien, une tache de couleur claire, une simple ligne, et c’est un corps qui vit, qui s’anime d’un mouvement souple, frémissant sous les atours des jours de fête, aux couleurs d’une richesse magnifique.

Devant ces aquarelles heureuses, ces esquisses flamboyantes du maître breton, ces éclats de violets, de bleus, de rouges, d’or, ces soies changeantes et pétries de l’immortel soleil dans lequel a trempé le pinceau de tous les grands peintres, surgit et s’impose le souvenir du maître de Valenciennes, du divin Watteau. Mais oui, c’est cela, c’est lui, il revit et tout l’art incomparable de notre xvm e siècle revit avec lui dans l’art de Lemordant. C’est une hérédité étrange et mystérieuse comme toutes les hérédités, mais elle est certaine. On en est frappé, pénétré : la paternité est flagrante, la filiation indiscutable. Lemordant est un fils de Watteau et, dans la suprême manifestation de son génie, avant la Passion douloureuse, avant le supplice de la nuit, c’est Watteau qui s’est affirmé en lui, impérieux, dominant toutes les autres influences ancestrales qui pouvaient le lui disputer. Il semble que Watteau ait voulu le reconnaître, le marquer jalousement, au moment où, vivant encore, les ténèbres allaient l’envelopper.

Le breton solitaire qui danse au premier plan du plafond, c’est Gilles ou c’est l’Indifférent. Cette jeune femme de Plougastel a, sous la raideur de sa jupe, les grâces de la Finette sous les raideurs de ses paniers. Ces deux joueurs de biniou qui, comme deux Eoles soufflent éperdûment le rythme dyonisiaque de cette sarabande, c’est le Flûteur et le Guitariste. Dans les corps souples, enlacés et que la danse rapproche en une ivresse des sens, en un alanguissement de désir, en une rieuse promesse d’amour, il y a toute la frénésie voluptueuse, toute la griserie sensuelle, toute la poésie ardente qui émanent de l’œuvre de Watteau. Cette farandole de bretons des légendes, dansant dans un enroulement de nuages embrasés, c’est notre moderne Embarquement pour Cvthère. Comme dans l’Embarquement pour Cythère,, les couples se perdent dans un lointain doré, dans une sorte d’apothéose lumineuse, avant leur disparition. Fugacité des joies humaines, des plus exaltantes et des plus chaudes, fins des rêves, évanouissement des visions de bonheur. Cette apparition, cette réincarnation de notre plus beau peintre du xvm® siècle dans ce jeune et puissant maître du xx e est une joie, un réconfort pour l’âme et pour la pensée. C’est la preuve de la vigoureuse continuité de l’art français.

Il évolue, se transforme, s’enrichit des apports de chaque génération, mais la source en reste pure, et elle jaillit des entrailles de la race, haute et claire, dédaigneuse ou triomphante de ce qui tentait de l’adultérer. M. Armand Dayot qui a été lui aussi, impressionné de la parenté de Lemordant avec Watteau, écrit dans « l’Illustration » du 5 mai : « J’y reviendrai un jour dans un cadre moins limité... Le

cas est intéressant et aujourd’hui plus que jamais il est bon de souligner ces découvertes de liens traditionnels qui se révèlent, brusquement, comme d’instinctives manifestations. »

Comme celle de Jean-Antoine Watteau, la destinée de Jean-Julien Lemordant est tragique. Mais il nous reste encore l’espoir que celle de Lemordant n’est pas définitive et qu’il pourra reprendre un jour sa palette resplendissante, imprégnée de l’âme de Watteau.

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