‹ Les quatre princesses errantesChapitre 18 sur 45 · ANTIGONE · texte numérisé non relu

ANTIGONE

Elle a treize ans. Elle est petite et mince et flexible. Elle a un visage rond ; deux grands yeux bleus changeants, tantôt radieux comme le ciel, tantôt plus sombres et presque agités comme la mer ; deux yeux candides, observateurs, où passent parfois les nuages d’une sensibilité trop précoce, l’intuition de cette chose incompréhensible : la souffrance des êtres ; elle a une bouche toute petite et malicieuse. Elle a une longue et lourde natte dorée, une natte qui descend plus bas que ses jarrets. Ses joues, ses bras, ses jambes sont de la couleur de sa natte, car le soleil de l’île, un soleil incandescent, a rôti sa peau de ses flammes brûlantes.

Elle a les jambes et les pieds nus. Elle marche avec de petites sandales et elle est leste et agile. Elle se pose sur les rochers comme une mouette. Elle grimpe dans les sentiers rocailleux, comme une chèvre, sûre de son équilibre, harmonieuse dans ses gestes. Elle court, légère, rapide, posant d’instinct son pied là où le sol est certain. Puis elle marche lentement, et il y a quelque chose de grave dans sa démarche, de noble dans le balancement de ses hanches.

Sa tête arrive à la hauteur de l’épaule du peintre aveugle, et ses épaules à la hauteur de son bras. Dès que, de son fauteuil, il veut se mettre debout, elle

est debout, à côté de lui. Pourtant, elle n’était pas « là ». Elle jouait dans la cour ou bien dans le jardin. Mais elle a perçu le bruit un peu grinçant du fauteuil qui se déplace lorsqu’il veut se lever, le bruit de la canne sur le parquet, et elle s’est glissée près de lui. Il sait qu’elle est là sans l’avoir entendue venir et son bras se pose tout naturellement autour des épaules minces et s’appuie.

Ils s’en vont, tous les deux, pour de longues promenades. Il doit marcher longtemps pour que son genou blessé garde autant de vigueur et de mobilité qu’il est possible de lui en conserver. Ils s’en vont, tous les deux : il la domine de toute sa stature haute et robuste, chêne ébranlé confié à la souplesse du roseau. Ils parcourent l’île en tous sens, du Bois d’Amour à la pointe qui porte ce nom étrange de pointe de Pen-Hap ; ils vont, le long des grèves, dans les chemins en corniche, dans les routes creuses accidentées, toutes blanches, sous le soleil éblouissant ; ils traversent des petits villages tout blancs aussi, avec des toits de chaume. Il marche, se tenant très droit, malgré qu’il boite et qu’il soit dans lt nuit.

Car c’est la nuit pour lui. C’est la nuit à l’aurore ; c’est la nuit au couchant qui illumine le ciel de toutes ces couleurs qu’il avait captées sur sa palette.

Elle le conduit sans heurts et sans hésitation ; elle écarte les pierres, contourne les obstacles, évite les ornières, le guide à travers les pins, le long des digues. Elle se tient à côté de lui dans les sentiers étroits tracés dans les fougères ; elle le protège le long des haies lorsque passent les charrettes de blé traînées par des bœufs blancs.

Elle est «a route, son paysage, sa lumière ; l’ombre d’un tamaris ou d’un figuier, la voile pourpre, bleue ou orangée d’un bateau léger qui butine sur la mer ; l’alouette dont il entend l’invisible chant éperdu, la grève où la vague vient chuchoter doucement.

Et elle lui parle ; elle lui raconte les histoires de sa vie d’enfant qui tient en quelques années heureuses d’enfant aimée. Elle lui raconte le chien, le chat qui furent ses favoris et dont la destinée fut courte et tragique ; elle lui raconte toute sa maison qui est son univers, le petit monde de ses joies, de ses peines, de ses tendresses et de ses réflexions.

Et elle fait de la philosophie. Elle est féministe et pacifiste, ardemment et orageusement. Elle lui dit : <( Au-dessus de quatorze ans les hommes ne valent plus rien, plus rien du tout. Ainsi mon grand frère a bien plus de quatorze ans, et il est devenu très taquin et il s’imagine qu’il a fait plusieurs fois le tour de la terre 1 »

Et elle ajoute par politesse et parce que son cœur filial, fraternel et féminin proteste contre cette généralisation cruelle : « Il y a peut-être tout de même quelques exceptions. »

Elle lui dit aussi : « C’est une horrible et épouvantable guerre que je déteste et je sais bien, allez, comment il faudrait faire pour la terminer. Mais les hommes ne veulent pas écouter les femmes. » Et puis, elle lui chante des chansons.

Alors, pour elle, il s’anime et s’égaye. Il lui chante aussi des chansons, de vieux airs malouins, du temps des corsaires, des airs qui rappellent le chant mélancolique du matelot de Tristan. Il cherche des récits qui puissent la distraire et il devient un camarade si

drôle, si amusant, qu’elle rit à ne plus pouvoir s’arrêter et alors c’est lui qui doit la soutenir pour l’empêcher de tomber.

« Mignonne, si vous voulez, je vous ferai connaître deux gentilles petites filles avec lesquelles vous pourrez aller jouer sur la plage et pêcher la crevette lorsque la mer est basse. »

— « Oh ! non, madame, merci ; j’aime mieux ne pas jouer sur la plage et ne pas pêcher la «crevette. »

Elle préfère les promenades dans l’île, au gré du peintre aveugle, petite Antigone fière de son rôle, et qui s’y consacre de toutes les forces de son cœur, de toute son âme recueillie, heureuse de se dévouer, ayant compris et senti l’horreur des ténèbres infligées à cet être si noble par l’inexplicable cataclysme que traverse son enfance ensoleillée.

Et j’ai voulu, pour lui, lorsque ses prunelles seront redevenues vivantes, lorsque de nouveau il ira libre de lui-même, ayant reconquis la lumière et l’espace ; pour elle, lorsqu’elle sera grande, et que son choix sera raisonné de la Bonté et de la Pitié, fixer ce souvenir émouvant de sa Force Enchaînée, de sa Faiblesse protectrice.

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