UN PORTRAIT DU KAISER
On range sa bibliothèque de campagne. On s’attarde avec des livres retrouvés comme avec des amis qu’on n’a pas vus depuis longtemps. On flâne entre des feuillets déjà lus, et on a la surprise de reconnaître bien des pages, bien des passages oubliés que pourtant on avait aimés et qui sommeillaient dans l’ombre de la mémoire.
Tiens, dans ce coin un peu délaissé des livres plus indifférents, ce livre avec une couverture illustrée ? Georges Lecomte : « Les Allemands chez eux. »
L’image de cette couverture est un peu embrouillée. Sur un fouillis grisâtre où l’on distingue des cheminées d’usine, une statue équestre, des bateaux, un état-major, se-détache en relief au premier plan, hautaine et dominatrice, casquée du casque à pointe, enveloppée de l’ample manteau blanc, la figure de l’Empereur, moustaches et bras gauche dans leurs attitudes traditionnelles.
Et l’on ouvre le volume, par curiosité, pour vérifier si l’avenir qui est devenu notre crucifiant présent, était latent dans ce passé à peine vieux de quelques années.
Et, tout d’abord : « Messieurs, l’Empereur ! »
L’Empereur Guillaume II est un grand méconnu. Son peuple l’ignore, ne sait pas l’apprécier et le juge
injustement. L’Histoire — par un grand H — sera certainement beaucoup plus équitable pour lui. L’Histoire dira ses initiatives heureuses et méthodiques et la valeur de ses dons.
Personnage raide, personnage rogue, guerrier théâtral, halluciné tragique, matamore, cabotin, bravache arrogant, brutal, retors, taciturne, contracté, et quoi encore ? c’est ainsi, paraît-il, que le peuple allemand se représente son empereur.
Allons donc, l’imagerie allemande n’y connaît rien, les photographes berlinois n’y connaissent rien. Les paysans poméraniens, auxquels il fait l’honneur de les passer en revue, sont bien trop engoncés pour le comprendre. Les leaders du Reichstag, son chancelier lui-même, ce trop souple et trop incertain M. de BüIoav, qui se sont permis de le rabrouer et de lui faire la leçon si sévèrement, sont bien plus répréhensibles que lui.
Georges Lecomte a vu l’Empereur quatre fois, de très près, de tout près, comme je vous vois. Il l’a vu embrasser son fils ; il l’a vu qui revenait de la revue ; il l’a vu qui revenait de la messe ; il a vu sa jambe bien musclée sous le pantalon qui en dessine la forme ; il a vu le piaffement de sa jambe nerveuse — ah ! cette jambe, cette jambe I — il a vu les plissements de sa paupière et les trois doigts de sa dextre tendue, et les bourrelets de peau qu’un régime d’amaigrissement a laissés au visage ; mais son corps est encore très musculeux. Il a vu son regard, son sourire, son maintien, comme Marguerite a vu Faust. Il a eu le bonheur d’avoir la main serrée contre la pointe du casque impérial, et d’entendre la voix auguste, une voix si douce qu’il en a pâmé de plaisir.
Ce Souverain est le charme et la grâce souveraines. Il a une majesté simple et souriante, une attitude calme et fière, une franchise parfaite, un enjouement spirituel. Il a été si caressant avec la délégation des écrivains français — et il a daigné dire une gaudriole à Son Excellence M. Von Studt, ancien ministre de l’Instruction publique, et couvert de ses ordres ! Malheureusement personne ne saura jamais ce qu’a bien pu dire l’Empereur en clignant de l’œil d’un air polisson... C’est dommage. La face du monde en eût peut-être été changée. Mais quelle découverte magnifique qu’un pareil homme puisse être ainsi petit espiègle et petit facétieux.
De tout cela, il résulte, clair comme le jour, que Guillaume II est un sage et qu’il est pacifique et qu’il a bien compris que sa gloire personnelle lui viendra des œuvres fécondes de la paix. S’il aime la cuirasse, le sabre, les cuirassés, cela n’est pas de sa faute, c’est de naissance, ce sont des influences ancestrales. Quelle expression à la fois plus saisissante et plus rassurante que « notre avenir est sur l’eau ». Les aéroplanes, les dirigeables, ça n’est que du modernisme. Il faut marcher avec son temps. Mais l’Empereur ne veut pas chercher la grandeur dans des aventures sanglantes. Non, non, il n’est pas guerrier. Il est industriel, commerçant, sportif, et sa seule ambition est qu’on puisse dire un jour : Il inaugure les grands hôtels. Quelle preuve d’esprit démocratique I... »
Enfin, emporté par son enchantement, Georges Lecomte nous dit que les Allemands surnomment Guillaume II : « L’Empereur des Français. » Quelle félicité eût pu être la nôtre I Mais s’ils le surnomment ainsi à cause de ses qualités primesautières, de son
intelligence alerte et souple, cela ne s’accorde guère avec le personnage raide, rogue, etc., qu’ils lui reprochent également d’être. Il est plus difficile de contenter son peuple que de faire délirer un nationaliste.
Evidemment l’avenir est à Dieu. Dieu n a pas voulu que le portrait réalisât toutes ses promesses. Cela n est qu’à Dieu qu’il s’en faut s’en prendre.
Mais qu’il est imprudent, quand on a le bonheur d’être citoyen d’une république et d’être né malin, de se laisser aller à cette admiration, à cette extase devant
des autocrates. !
Ce sont des compagnons dont le cœur n est pas sur. Et l’on s’aperçoit, tôt ou tard à l’usage, que le plus séduisant d’entre eux ne vaut pas cher. Les écrivains de chez nous devraient se méfier des rois de Prusse depuis l’aventure de Voltaire. Et pourtant, c’était Voltaire !