L’EMPEREUR S’AMUSE
Est-il « jouace », mon Dieu I ce petit farceur-là ! Il n'y a pas moyen de s’ennuyer un seul instant avec lui. Comme on dit dans le « Manuel » de Castigat et Ridendo : il n’engendre pas la mélancolie.
L’ineffable « Vieille fille » de Balzac qui était bien aimable et qui avait de la conversation disait : « Il n’y a que les petits oiseaux qui aient le don d’ubiquité. » La chère vieille fille, n’étant pas voyante, n’avait pas prévu Guillaume IL II est partout à la foig : à l’ouest, à l’est, au nord, au sud ; il a une impériale bougeotte. Il n’est pas dans les endroits où on s’attendrait à le rencontrer. Par exemple, il n’est pas à l’enterrement du vieux garde-champêtre d’Autriche. Mais on le trouve en Belgique, on le signale en Pologne, en même temps qu’on l’a vu en Alsace.
« Prenez de l’exercice », disent les médecins à leurs clients qui, n’étant plus de première jeunesse, veulent cependant conserver quelque dextérité de leurs articulations. Depuis bien des saisons, l’empereur a pris de l’exercice. Un brave homme n’y aurait certainement pas résisté. Le métier qu’il a fait vaut tous les Sandow, toutes les méthodes Hébert ou Müller du monde. Le voilà en forme et entraîné pour des années. Aussi, quelle désinvolture, quelle souplesse,
quelle liberté du corps et de l’esprit ! Il parle, il harangue, il a le mot pour rire et, comme il a le don d’ubiquité dans l’Espace, il a le don d’Ubiquité dans le Temps. Le voilà au temps des Wisigoths : il invoque le jugement de Dieu — et puis, le voilà au temps Ghilpéric, entendez celui d’Offenbach. Il agite son grand sabre ; il fait le moulinet aux quatre coins du monde ; il enfle la voix, roule des yeux terribles, à la fois matamore et croquemitaine. Et puis, il amuse sa galerie, soudards de tous calibres, il en raconte bien bonnes sur les villes pillées et les pays ravagés, et il prononce des mots, des mots si gros que les journaux allemands, enchantés mais pudiques, n’osent même pas les reproduire. Lorsque le Kaiser fera de nouveau relâche à Postdam, l’impératrice lui dira : « Wilhelm, Wilhelm ! » en le menaçant du doigt, et puis elle rougira rêveusement en songeant à la phrase de Nietzsche sur les délassements des guerriers.
Il nous est difficile, à nous qui ne sommes que de simples et obscurs mortels, de démêler exactement ce que peut être l’âme de Guillaume II et de ses pareils. Son malheur l’a placé sur les tréteaux de l’Histoire. Dès sa plus tendre jeunesse, il a dû jouer les grands premiers rôles. Si l’on en croit les critiques de la diplomatie, son cerveau n’est plus, depuis la disgrâce de Bismark, qu’un échiquier toujours en gestation de combinaisons nouvelles destinées à précipiter les peuples les un contre les autres. Et puis, n’est-ce pas, dans le délire des grandeurs militaires dont le Kaiser a été saisi il y a bien de la faute de M. Frédéric Masson, avec toutes ses publications sur Napoléon ! Et maintenant, à tort ou à raison, car toute cé^brité mondiale a son grand livre de Doit et Avoir, Guil-
laume II porte le poids écrasant de responsabilités devant lesquelles se hérissent tous les poils de la face. Il paraît, d’après ses intimes, le supporter allègrement.
Il se pourrait que tout cela fût beaucoup plus simple et plus primitif que nous ne l’imaginons, et que tous les « maîtres du monde » fussent surtout des infantiles, dont la survivance n’est possible que parce que, à part une élite mince comme l’écorce terrestre l’Humanité est encore en enfance et parce que, pour le moment, on ne le répétera jamais trop, au-dessus d? tout il y a la Bêtise. Et, comme toujours, ce sont les grands auteurs comiques qui ont raison quand ils raillent toutes les idoles. Jamais on n’imprégnera trop de leurs chefs-d’œuvre les jeunes générations. Mais il a manqué à l’Allemagne, si riche en hommes de génie, des éducateurs puissants comme Rabelais, comme Molière, comme Voltaire.