‹ Les quatre princesses errantesChapitre 3 sur 45 · EN FORME DE LETTRE · texte numérisé non relu

EN FORME DE LETTRE

Votre nouvelle citation, mon cher petit, me remplit le cœur d’épouvante. « Est allé panser des blessés sous un violent bombardement avec un complet mépris du danger. » Ces mots si simples font pâlir de terreur et cependant malgré toute notre sensibilité et notre intuition féminines, nous ne saurions imaginer l’exacte exactitude de ce qu’il signifient. Vous dites que c’est une « blague » mais que naturellement cette « blague » vous fait plaisir : une étoile de plus sur votre ruban rouge et vert et surtout deux jours de plus de permission. Je ne vous cacherai pas que je préférerais que cette blague n’ait pas l’occasion de se renouveler trop souvent. Car je sais bien que jamais vous ne laisserez passer une occasion.

Non, je ne connaissais pas votre camarade P... ; du moins je ne connaissais pas sa forme humaine. Je sais qu’il partageait avec vous la chambre que vous habitiez dans la triste garnison où on vous avait imposé un stage, que vous trouviez trop long, avant de vous permettre d’aller, sans autre arme qu’une croix rouge au bras, risquer la mort deux fois, pour la France et pour tous ceux qui tombent dans la

mêlée. Je savais qu’il était votre frère. Il vient de mourir glorieusement là-bas, à Florina. Il avait échappé, aux Dardanelles, à la retraite du Vardar. Mort glorieuse : c’est l’épithète obligatoire. Mort odieuse, plutôt, puisque nous autres, en vous mettant au monde, nous n’avons pas su vous garantir la paix, puisque nous avons eu cette lâcheté de mettre en vous le salut de notre race — mort injuste, haïssable et qui n’est qu’un remords de plus, dans l’éloignement et dans l’abandon, sans une caresse de l’air natal, sans un baiser d’une bouche de maman, de sœur ou d’amie sur son visage glacé, au moment de la suprême et dernière conscience.

Mes chers petits, je vous admire, en tremblant de douleur impuissante et de révolte inutile, je vous admire de savoir si bien offrir la coupe de votre vie pleine de sang rouge et riche, de donner un tel exemple de générosité aux misérables vieillards qui bien à l’abri dans leurs palais, leurs trains ou leurs autos de luxe, ont ordonné, conduisent et entretiennent ce barbare holocauste. Car cette guerre est une guerre de vieillards. Elle a l’ankylose de leurs jointures raidies, et dans leurs sens sclérosés, dans leur cœur desséché, il n’y a plus que l’incompréhension et l’indifférence de la jeunesse et ils ne sauraient sacrifier enfin les haines, les ambitions, les quelques derniers gestes de leur vieille carcasse au nom de l’amour et de la pitié.

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