LE « CHANTAGE » AUX MARAINES
On nous avait bien dit que l’institution si généreuse et si miséricordieuse des marraines .de guerre avait suggéré à quelques esprits pratiques la tentation d’en abuser. C’était inévitable Que le monde soit en paix ou qu’il soit en guerre il y aura toujours des filous, et il y aura toujours des victimes de ces filous.
Malgré les créations d’œuvres aussi sérieuses, aussi prudentes que celle qu’a fondée Mme Clémenceau- Jacquemaire, par exemple, et qui donnent, avec le maximum de garanties, le maximum de secours matériels et moraux aux combattants sans famille, il était inévitable que des soldats aussi « débrouillards » que peu scrupuleux fissent le cumul des marraines et le trafic de leurs cadeaux. C’est une petite industrie de guerre qui devait tenter ceux qui, déjà dans le civil, étaient des chevaliers d’industrie. Un médecin en chef de l’armée suisse met les marraines trop crédules en garde contre toute une bande d’individus qui se livraient à l’exploitation en grand de -leur confiante charité.
Et on nous a parlé aussi d’un certain poilu qui avait soixante marraines pour lui tout seul. Ce « pachatisme » d’un nouveau genre n’est pas évidemment sans prêter au sourire et à la plaisanterie. Les vaude-
villistes en prendront prétexte pour rajeunir des situations qui commençaient à devenir usagées. On est . enclin à l’indulgence amusée envers le mystificateur et à l’ironie envers les mystifiées. Dans cette affaire, le beau rôle est resté aux femmes, puisque, paraît-il, elles ont intercédé en faveur du filleul excessif, pour tâcher de lui éviter la prison qui était cependant bien l’un des seuls « paquets » qu’il n’eût pas volés.
Mais il y a un autre genre de « chantage » aux marraines » dont je voudrais parler et qui est un peu plus délicat.
Certaines publications réservent maintenant une page spéciale aux annonces insérées par les jeunes officiers du « front » qui désirent des marraines, de préférence jolies et tendres, pour calmer les appétits d’un cafard vigoureux.
Tout le monde le sait, et l’on en parle dans les meilleures familles.
Je crois qu’avant la guerre on n’eût tout au moins . pas parlé d’un pareil bureau de recrutement à l’usage des fils de la plus respectable bourgeoisie.
Mais la guerre a modifié profondément nos sentiments et nos opinions. Peut-être, simplement, étaientils « déguisés » quand ils étaient autrement. Bien des fois, depuis deux ans et demi, la France a donné l’impression detre une vaste prison de la Terreur.
Je sais bien que ceux qui sont « là-bas » peuvent mourir tout à l’heure ou demain, et que, ma foi.! ils sont pressés. Alors, la recherche de l’âme sœur a besoin d’être rapide et simplifiée. C’est aux deux êtres qui ont fait de cette manière l’échange de leurs fantaisies à s’arranger avec les conséquences que cela
peut avoir pour l’un comme pour l’autre. Et encore peut-il y avoir d’agréables rencontres.
Mais ce que je ne comprends plus, c’est que certains de ces jeunes officiers, même lorsqu’ils sont pourvus et n’ont besoin de rien, continuent à provoquer des envois de lettres, de photographies — et même de friandises. C’est un sport dans certaine arme d’élite. On met une annonce au nom des quatre as d’un jeu de cartes et l’on reçoit une cinquantaine de réponses langoureuses, sentimentales, naïves, illettrées, canailles ou polissonnes, dont on fait des gorges chaudes. Il y a aussi des photographies, qu’on fait circuler à l’heure de l’apéritif. Et quand il y a des bonbons, du chocolat ou des cigarettes, on se les partage et on conclut que lorsque les femmes sont bêtes, elles ne le sont pas à moitié. Evidemment.
Des publications qui servent d’intermédiaires, je ne dirai rien. Cependant, lorsqu’on voit toutes les jeunes ouvrières se jeter dessus chez les libraires, lorsqu’on songe que des jeunes filles romanesques ou inquiètes peuvent tenter la belle aventure, on pense que le cinéma n’a pas le monopole de la démoralisation.
Tant pis pour celles qui répondent ? Mais depuis la genèse on nous a assez répété que la faute était à Eve parce que c’est elle qui avait « provoqué ».
Celles qui répondent ne sont que des créatures bien peu intéressantes ? Cela n’est pas à ceux qui s’adressent à elles à les juger au nom de la morale et de la vertu. Et je ne vois pas pourquoi la question morale n’existerait que d’un seul côté.
Mais il y a dans le dépouillement en commun de ces lettres, dans la critique de ces photographies, fussent-elles des lettres ou des photographies de << fem-
mes de mauvaise vie » — mon Dieu, qu’il y aurait à dire — dans cette chasse aux alouettes pour rien, pour le plaisir de la moquerie, par légèreté ou par enfantillage, une sorte de cruauté, de mépris brutal qui me paraissent infiniment regrettables.
Mais ce sont, n’est-ce pas, jeux de guerre et de guerriers.