‹ Les quatre princesses errantesChapitre 22 sur 45 · A UN JEUNE OFFICIER · texte numérisé non relu

A UN JEUNE OFFICIER

Sur le quai de la gare un soir de départ. Les permissionnaires attendent le train qui doit les ramener « là-bas », après les sept jours réglementaires de retour à la vie conjugale et paternelle. Les capotes déteintes, durcies, déformées, sont bien propres, bien ajustées — la main d’une femme a nettoyé, réparé le mieux possible le tragique vêtement couleur d’un ciel devenu terreux. Les musettes, passées en bandoulière, sont pleines à éclater : un peu de linge, des lainages, des provisions, tout ce qu’on a pu donner de propre, de chaud, de réconfortant à celui qui s’en retourne, qui va de nouveau disparaître et que peut-être on ne reverra plus jamais. Ces hommes attendent le train. Us sont calmes et silencieux. Ils ont l’aspect rugueux, les épaules courbées comme des voûtes solides, les mouvements mesurés. Sous le casque terni, leurs visages n’ont plus du tout les expressions citadines ou campagnardes. Quelque chose d’incompréhensible pour nous a passé sur leur face et ils en gardent l’empreinte dans leurs traits forgés sur la rouge et sanglante enclume, ennoblis de réflexion, de patience et de bonté. C’est l’air de bonté du permissionnaire qui me frappe et m’émeut surtout.

On signale un retard de trois quarts d’heure, puis

on apprend que le train est en panne quelque part sur la ligne, assçz loin dans la nuit. Il fait cruellement froid. Les trottoirs des quais, durement gelés, sonnent comme s’ils étaient creux ; les pieds et les jambes s’engourdissent. On entend des gestes et des pas. Les permissionnaires vont et viennent pour se réchauffer, pour passer le temps — et les pipes s’allument.

Parmi eux circulent de jeunes officiers, de très jeunes officiers — un ou deux galons d’or — charmants, élégants, souples, traînant bien des cœurs après eux. Sous le manteau militaire bien coupé, ou bien sous la pelisse de fourrure qui s’entr’ouvre, on aperçoit des cuirs fauves, des croix, des fourragères, tous les signes extérieurs de la valeur guerrière des jeunes guerriers modernes. Ils passent et repassent, rieurs, séduisants, conscients d’être jeunes, d’être héroïques, d’être beaux.

Cependant, au bout de deux heures d’attente, le train surgit des ténèbres et s’engouffre dans la gare, haletant d’avoir voulu diminuer le retard exagéré.

Les compartiments paraissent déjà bondés, les couloirs encombrés. A chaque arrêt, depuis déjà deux cents kilomètres de France parcourue, des permissionnaires sont montés.

Les jeunes officiers s’empressent vers les wagons de première et des « poilus » veulent y monter aussi... Alors...

Jeunes officiers, jeunes hommes, enfants, sans la guerre, vous seriez encore sur les bancs des écoles ou des facultés, élèves, candidats, étudiants ; vous seriez encore soumis à l’autorité de vos maîtres ou de vos

parents ; vous auriez chaque semaine quelques pièces de monnaie pour « faire le jeune homme » et beaucoup d’entre vous voyageraient dans des places modestes.

C’est parce que vous êtes nés privilégiés, fils de privilégiés, que vous pouvez avoir ce galon sur la manche, ces uniformes de luxe, et cet argent dans votre poche ; la joie de commander, d’être obéis ; le plaisir d’être admirés et d’être aimés.

Je sais bien que vous payez tout cela en offrant votre vie, votre jeune et souriante vie, mais eux aussi, les permissionnaires, les soldats, les poilus, ils offrent leur vie et dans les conditions tellement plus pénibles, tellement plus douloureuses.

Ce sont des maris et des pères ; ils ont des charges, des responsabilités dans la vie ; ils ont les soucis du présent, les préoccupations de l’avenir, l’angoisse de la femme et des petits qui sont à l’abandon ; ils ont cinq sous, la peine sans auréole, le sacrifice ignoré et la mort anonyme.

Jeunes officiers, jeunes hommes, enfants, ces hommes donnent plus que vous. C’est à eux les travailleurs, c’est aux maçons, aux tisserands, aux laboureurs, c’est à toute la classe ouvrière que vous devez votre enfance heureuse, votre instruction complète et vos dons cultivés. Mais vous ne savez rien de la vie, vous ne laissez rien derrière vous ; vous ignorez les misères, les détresses, les tourments de ceux que vous êtes appelés à commander, et envers lesquels vous avez une dette de gratitude et de respect.

Alors, puisque le train vous emporte tous ensemble, vers la tranchée, vers l’ennemi, face à la mort qui ne sait ni les grades, ni les rangs, ni les classes, pour-

quoi tellement tenir — si sèchement, si puérilement — à cette prérogative d’une première classe.

Sans doute, vous n’étiez qu’un ou deux, mais c’était -encore trop.

Page 1