DANS LES BAS-FONDS
On s’était bien douté qu’il se passait quelque chose. Il y a des « impondérables » qui se propagent on ne sait comment à travers l’espace et qui se fixent sur les centres nerveux. La guerre a singulièrement aiguisé toutes nos facultés subconscientes et nous sommes pour ainsi dire dans un état d’hypersensibilité. Nous sommes un peu comme les animaux qui sentent venir les cataclysmes et qui manifestent de l’inquiétude tandis que la nature est en gestation du péril qu’ils redoutent intuitivement.
Cependant M. Stürmer avait infligé un démenti tellement retentissant, en des termes « volontairement brutaux » aux fameuses « rumeurs insensées » ; le « Temps » lui-même avait publié un bulletin du jour d’une si ferme et si parfaite tranquillité, se portant garant de la loyauté de M. Boris Stürmer, que nous avions été à peu près rassurés.
Voilà bien les histoires absurdes, évidemment inventées pour mettre la brouille dans les ménages !
Pourtant, deux ou trois jours plus tard, M. Stürmer disparaissait. « Chut ! disparaissez ! » dit Méphisto à ses démons. Ça ne nous avait pas paru très catholique, mais nous sommes habitués à vivre au jour le
iour. Et maintenant le « Temps » publie le discours du député Milioukof à la Douma J’Empire, à la suite duquel M. Stürmer a dû s’en aller au diable, nous
l’espérons bien. ,,
La lecture de ce discours vous laisse dans un état de malaise, de nausée, dont il est difficile de se débai rasser. Nous n’avons que des tronçons, que des morceaux du discours, mais ils sont suffisants pour que nous puissions reconstituer l’ensemble.
Qu’est-ce que c’est que ce drame étrange ?
Rien n’y manque : les êtres louches y pulluler, comme vermine sur de la matière en putréfaction. 11 y a des sociétés secrètes qui portent des noms de romans de cinéma. Il y a des aventuriers de toutes sortes : singuliers pseudo-moines, métropolites, qui se servent du mysticisme pour exercer leur néfaste influence sur ce qu’on eût appelé autrefois des liystériques. Il y a des grandes dames russes, à la Tourguéneff. Seulement, celles de Tourguéneff n’occasionnaient guère que des ravages sentimentaux. Ce sont des aventurières nomades, à la fois détraquées et pratiques. Elles vivent dans des villes cosmopolites, à Montreux, en Engadine, sur la Côte d’Azur. Elles sont généralement princesses. Autour déliés, il y a des princes, des barons, des « mouchards ». Les salons qu’elles tiennent dans les successifs grands hôtels où elles se transportent de saison en saison sont les milieux de culture d’ignobles intrigues d’espionnage, de chantage, où l’on fait la traite des âmes, des consciences — et des peuples. De temps en temps, un scandale, un assassinat crèvent à la surface comme des bulles sur un marais.
Nous autres, nous n’y comprenons rien. Nous
sommes des simples, des naïfs, des braves gens. Nous n’avons pas trop de nos journées, de nos années, de notre vie, pour accomplir l’effort continu d’apprendre, de savoir davantage, de tirer de nous-mêmes, du pauvre fonds que la nature nous a donné, le peu que nous en pouvons tirer, et pour faire de nos enfants les braves gens que nous voulons qu’ils soient. Alors, la révélation de ce monde de bandits nous jette dans le trouble et dans la peur. Il nous semble que nous sommes la proie d’occultes puissances malfaisantes et que la civilisation est prise dans le réseau de leurs silencieux agissements. M. Milioukof a dit : une tunique de Nessus.
En temps de paix, passe encore. C’est la poubelle, le ruisseau, l’égout de l’organisation sociale. Que ces mâles et ces femelles y grouillent à leur aise avec la complicité de leurs polices et sous la surveillance de la police des autres !
Mais en temps de guerre, et quelle guerre — quand on pense que les menées de ces individus patibulaires risquent d’aboutir à la continuation du massacre de millions de pères et d’enfants, à la reddition d’armées entières, à l’écrasement de nations, par trahison, on est saisi d’indignation, de rage et de révolte.
Nous ne saurions trop rendre hommage à ceux qui, comme le député Milioukoff, ont le courage de crever l’abcès, au risque de leur propre vie, car ces bandes ne reculent devant rien quand elles sont démasquées. Et rendons hommages à la Douma d’Empire qui, comme tous les parlements, est la sauvegarde de la vie et de la dignité de son peuple.