CHÈRE RUSSIE
Depuis que la Révolution russe a éclaté comme un coup de tonnerre dans notre ciel éclairé par la lune — toujours de miel — de notre union avec le tzar, nous avons suivi avec une angoisse passionnée les phases tragiques de la politique russe, les difficultés terribles, les complications dangereuses avec lesquelles le gouvernement provisoire s’est trouvé aux prises, et la tâche surhumaine à laquelle quotidiennement et sans relâche il a dû faire face. Nous avons souffert des malheurs militaires que la Russie vient encore de subir, nous avons eu peur qu’ils ne deviennent irréparables et que la Révolution russe ne chancelle sous ces nouveaux coups qu’elle recevait dans le flanc. Et toute notre anxieuse et sympathique admiration est allée à Kerensky, comme elle devait aller à un ami qui fait preuve d’une telle volonté et d’une telle énergie.
Et puis la guerre civile s’est ajoutée pour lui à la guerre étrangère. Il a dû attendre dans Petrograd, pâle mais ineffrayé, les régiments russes qui, conduits par un général rebelle en mal de coup d’Etat, venaient combattre et tuer leurs frères pour s’emparer de lui. Et nous avons vécu dans l’attente fiévreuse de ce choc sacrilège, de cette abominable épreuve infligée à l’homme qui incarne le vouloir vivre démocratique de son pays.
Chez nous on n’a pas été tendre pour la Russie C’est à peine même si on a été correct. On a été elle d’une sévérité et d’une perfidie choquantes lors des récents échecs de ses armées et on l’a accablée avec la franchise de ses communiqués. On a feint d’oublier que les échecs étaient dûs en partie à l’héritage des Stürmer, Protopopoff, Soukhomlinoff, toute la bande à Nicolas II et on a accablé le jeune et courageux régime de délivrance autant qu’on avait ménagé, dans notre France républicaine, la clique impériale prise la main dans le sac de ses trahisons et de ses sabotages.
A défaut de correction, de justice, nous aurions pu être modestes, et nous souvenir des conditions dans lesquelles notre armée s’est trouvée à Verdun en 1916, après vingt et un mois de guerre, nous aurions pu nous souvenir de notre offensive du mois d’avril 1917 et, pour ne parler que de cela, de l’état de notre service de santé après trente-trois mois de guerre, nous qui n’avons eu ni régime tzariste, désorganisateur de sa propre patrie, ni révolution intérieure.
Il nous est difficile de nous représenter ce que c’est que la Russie : ses masses énormes de population, ses immensités de territoires, les remous effrayants qui doivent agiter la profondeur de ses espaces. Et puis, nous sommes profondément ignorants de l’étranger.
Nous nous imaginons qu’on doit y avoir la seule et unique préoccupation de nous adorer et d’agir pour mériter notre approbation suffisante.
Un pays qui a eu sa Convention, son Comité de Salut Public, ses tribunaux révolutionnaires, sa Terreur, sa Vendée, son territoire ouvert aux quatre
points cardinaux, Toulon aux Anglais, le Roussillon aux Espagnols, et la frontière du Nord et de l’Est aux impériaux ; un pays qui a connu les revers qui ont suivi Valmy : Neerwinden après Jemmapes, Valenciennes après Hondschoote, devrait être pour la Russie la patience, l’indulgence èt la fraternité mêmes. Il devrait savoir ce que c’est que lutter en pleine tourmente, que maintenir le gouvernail en pleine tempête sur des flots soulevés par des ouragans populaires, que puiser la force de résister dans la coupe d’amertume des défaites et des dissensions ; il devrait savoir la douleur, l’horrible douleur d’être vaincu.
« Ah ! ces Russes ; ah ! cette Russie, disent chez nous les bons bourgeois, fils de ceux de 89, 91, 93 — fils de ceux de i 83 o et i 848 . Ah ! bien, c’est du propre et du joli I » Oui, c’est du propre et du joli d’avoir la mémoire aussi courte et d’avoir dans les yeux une poutre aussi monumentale. Et cette rigueur méprisante pour les soldats russes qui sont hospitalisés dans nos villes et qu’on voit se promener en groupes craintifs et nostalgiques. « Ah ! ah ! ils avaient lâché le front sans même s’être battus. Ils avaient fichu le camp n’ayant que quelques égratignures. » Moi je les vois tous amputés, qui d’un bras, qui d’une jambe, qui des deux jambes. Je ne suppose pas pourtant que nos majors français leur aient coupé les membres, exprès, pour leur apprendre ! Alors que signifient ces réflexions blessantes et sans vérité, ces informations qu’on répète parce qu’on les a entendues ou parce qu’on les a lues dans son journal, son sacro-saint journal.
Soviet, maximalisme, quelle salade on nous en a fait ; quelles nouvelles stupides et contradictoires nous
ont été fournies par des ignorants ou des misérables trop empressés à discréditer une forme gouvernementale qui est une déception pour leurs secrètes tendances impérialistes.
Nous nous battons, c’est bien entendu et bien compris, pour extirper le militarisme, pour le triomphe des démocraties mais quelle joie et quelle allégresse et quelles flagorneries lorsqu’un sabre se montre et tente de décapiter le pouvoir civil, seul garant de la démocratie.
Tout cela est affreusement triste et, plus encore que tfiste, c’est humiliant. Nous n’avions pas mérité cela, cette incompréhension, cette vaniteuse injustice dans lesquelles notre raison semble sombrer.
Nous avons aimé la Russie ; nous avons été enthousiasmés par sa littérature, par sa musique. Nous avons senti tout ce qu’il y avait d’originalité profonde, de vie pensive et douloureuse, de pitié, d’humanité et de force dans le génie de ce peuple torturé, génialement exprimé par des hommes qui sont la gloire et la consolation de notre race.
Nous avons salué de toute notre admiration, de toute notre reconnaissance et de tous nos espoirs la Révolution russe et les nobles résolutions dont elle nous donnait l’exemple. Maintenant que la Russie vient de proclamer la République, nos cœurs battent encore davantage pour elle, à nous qui avons la République dans le cœur.
Russie, chère Russie, plus grande encore d’être incomprise ou calomniée, nous réclamons de toi, pour l’injustice de certains d’entre nous, la bonté magnifique de ton âme bienfaisante, immortelle en Tolstoï.