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LE GLAS FUNÈBRE DE LA MALHEUREUSE RUSSIE

Il tinte lourdement, lugubrement dans nos cœurs ; il martèle nos tempes, il retentit en grands coups sourds dans nos poitrines. Oh ! la douleur, l’affreuse douleur d’être écrasé, poignardé, écartelé ; la douleur, l’affreuse douleur d’être vaincus, dans l’abandon de tous !

Les entendez-vous rire, tous ces despotes, fils des Hohenzollern, tous ces grands seigneurs guerriers, tous ces hobereaux militaires, cette caste de rapaces, brutes sanguinaires et menteuses — comme ils riaient, dit-on en 1871, au château de Versailles ?

Et chez nous, dans le pays qui a érigé à une place d’honneur, dans l’Hôtel de Ville de sa capitale, le groupe fameux « Gloria Victis » — chez nous, on insulte-les vaincus.

On a ricané de leur agonie, des efforts désespérés qu’ils ont fait pour faire triompher l’Idée en face de la Force, de la noblese avec laquelle ils ont dénoncé à la face de l’Univers le mensonge et l’infamie de leurs adversaires. On a dit qu’ils étaient des vendus, des traîtres, qu’ils étaient de mèche avec Kühlman et Lüdendorf, qu’ils étaient des larrons en foire !

Etions-nous donc de mèche avec Bismarck, en 1871, lorsque, héritiers d’un empire qui nous avait laissé la trahison et le désastre, nous avons dû accepter le traité de Francfort après avoir juré, la veille encore : (( Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses ! » Comment peut-on oublier à ce point les heures atroces de sa propre histoire. Comment peut-on manquer à ce point de mémoire et de réflexion ? N’avons-nous pas alors imploré en vain le secours de l’Europe, indifférente à notre détresse, à notre malheur.

Et maintenant, c’est à peine si on ne se réjouit pas de la marche des Allemands vers Pétrograd — où ils sont peut-être déjà en ce moment-ci.

On nous dit même qu’on les y attend, qu’on les y souhaite. Ils remettront de l’ordre, et mieux vaut, n’est-ce pas, la botte allemande que le gouvernement révolutionnaire. Tout vaut mieux que la Révolution — ainsi pensent les fils de ceux de 89, de 91, de q 3 !

Mais n’avons-nous pas connu cela aussi, cet appel au vainqueur !

Certain monde n’a-t-il pas fait risette aux beaux vainqueurs qui caracolaient aux Champs-Elysées, certain printemps d’il y a cent ans P

Rappelez-vous les stances révoltées et vengeresses d’Auguste Barbier. On ose chez nous, en France, révéler sans indignation cet espoir de l’ennemi, cette attente de l’ennemi. Le mot de « Défaitiste » n’a t-il de sens que lorsqu’on l’applique à un républicain qui ne veut que le salut et la délivrance de son pays ?

Mais tandis qu’on accable d’injures Lénine et Trotsky et qu’on les couvre de boue, on ne parle plus du régime tzariste, et c’est cela qui est l’important.

On passe sous silence toute la duplicité d’avant la guerre de la politique tzariste, toute l’ignominie des Stürmer, Protopopoff, Soukhomlinoff et autres germanophiles notoires de la bande à Nicolas II. Autant la France républicaine s’est vautrée aux pieds de l’autocrate sournois, féroce, complice du Kaiser, et de sa femme, allemande, espionne et Messaline — oh, oh ! c’est une Impératrice — autant elle a été implacable pour sa jeune sœur, la République russe.

Un journal qui porte le nom symbolique de Vercingétorix n’a-t-il pas été jusqu’à réclamer, pour le tzar et la tzarine, l’hospitalité du Château de Compiègne ? On croit rêver devant tant d’inconscience et tant de basse courtisanerie.

Tous les Français ont lu le livre remarquable de M. Charles Rivet : Le Dernier des Romanoff — mais surtout pour les histoires lubriques qu’ils espéraient trouver dedans. On en parle au fumoir, entre hommes, mais on n’en a tiré aucun bien, aucune raison de justice et d’impartialité envers les martyrs et les successeurs d’un pareil régime, perdu de crimes nationaux, ouvrant ses portes toutes grandes à l’envahisseur, livrant des armées entières, sabotant les transports et les ravitaillements.

Pour Lénine et pour Trotsky, la honte et l’échafaud I

Peut-être que si nous avions été auprès du gouvernement révolutionnaire russe, l’encourageant de notre sympathie, le touchant de notre fraternité, cherchant à le comprendre et à l’assister, peut-être eût-il été moins grisé d’illusions, moins chercheur d’absolu ; peut-être l’Allemagne eut-elle moins « osé » nous sachant présents.

Mais nous l’avons abandonné. Sa voix, que M. Wilson a dite émouvante et persuasive, ses cris d’alarme sont restés sans réponse. Non seulement, nous l’avons abandonné, mais nous avons soutenu l’Ukraine contre lui, nous avons encouragé contre lui une sorte de Vendée.

Un sénateur roumain, M. Draghigesco a écrit récemment un article poignant. Il se demande avec angoisse si la diplomatie de l’Entente va laisser la Roumanie dans l’isolement : « Est-ce qu’on abandonne ses blessés 1 se désintéresse-t-on de ses soldats lorsqu’ils ont le suprême malheur de tomber entre les.mains de l’ennemi ? »

Nous avons abandonné la Russie blessée sur les flots soulevés par un formidable ouragan populaire. Nous nous désintéressons d’elle maintenant qu’elle a eu le suprême malheur de tomber aux mains de l’ennemi, et l’Entente qui fait la guerre au nom des peuples, pour leur affranchissement et pour leur liberté, reste muette devant l’attentat qui se commet contre l’indépendance et la volonté de peuples odieusement trompés.

Ah ! si le glas funèbre de la malheureuse Russie pouvait être le tocsin qui nous réveillerait enfin ! N’enverrons-nous pas enfin à ces hommes qui veulent organiser la résistance dans un sursaut désespéré, au moment de la passion la plus tragique qu’un peuple puisse endurer, le mot compréhensif et clairvoyant que la France doit trouver dans son intelligence et dans sa raison, mais aussi dans son cœur tout palpitant lui-même d’infortunes immérités.

Elles s’appellent Olga, Tatiana, Marie, Anastasie. Ce sont des noms qui nous ont enchantés, qui nous ont émus quand nous les avons rencontrés dans les sublimes et poignants romans russes. Ce sont des noms qui nous sont familiers. Nos filles appelaient par leurs petits noms les quatre princesses de Russie et parlaient d’elles comme d’amies inconnues auxquelles on s’intéresse parce que c’est un lien que d’être des contemporaines.

Toutes les quatre, elles sont charmantes. Nous avons vu leurs portraits bien des fois, groupes délicieux — rendu plus touchant encore par l’image de la mère, assise entre ses filles — de quatre jeunes créatures au front pur, aux grands yeux profonds, aux bouches souriantes : Tatiana et Anastasie plus mutines, plus malicieuses que leurs aînées, Olga sérieuse et Marie rêveuse.

Sont-elles blondes, sont-elles brunes ? je ne sais. La photographie ne représente que l’abondante souplesse des chevelures, disposées en diadème, à la mode russe. Il me semble qu’Olga et Marie doivent etre blondes, que Tatiana et Anastasie doivent être brunes. Je ne sais. Elles sont pareilles toutes les quatre

et pourtant dissemblables. Elles ont, dans le regard, et dans le sourire, cette même lueur, cette même ligne qui les font sœurs, et pourtant chacune a son regard et son sourire personnels. Elles ont quinze ans, dixsept ans, dix-neuf ans, vingt et un ans — les âges heureux entre tous les âges. L'âge de la fraîcheur unique et incomparable, la fraîcheur d’une rosée matinale, l’âge de la joie saine, de la grâce involontaire, de la vigueur harmonieuse, des premiers battements du cœur où s’éveille l’amour avec toutes ses pudeurs, toutes ses craintes, toutes ses attirances.

L’âge d’Olga est pour nous un anniversaire. Ses vingt ans nous rappellent il y a vingt ans : la visite des souverains de l’impériale et mystique Russie ; le délire de Paris ; le bonheur de n’être plus des vaincus mis en quarantaine par le monde entier, la griserie de tout un peuple, assoiffé de sympathie, qui, dans sa détresse morale s’était mis à aimer, sans vouloir analyser ni expliquer, la nation qui voulait bien l’aimer par devant l’Europe muette et hostile. Des espoirs, des illusions, hélas ! — certes une erreur, une lourde faute gouvernementale, mais de la sincérité, de la générosité, de la reconnaissance populaires.

La petite Olga était un tout petit enfant, adorable et gracieux comme tous les petits enfants de riches, car les soins raffinés, le luxe de la parure sont des éléments de beauté. La foule, toutes les femmes, toutes les mères auraient voulu la manger de caresses. Elle regardait, déjà sérieuse, de ses grands yeux clairs comme des étoiles, cette agitation plébéienne autour de son landau. Et puis, elle est partie, emportant sans le savoir et sans pouvoir s’en souvenir, la tendresse passionnée de Paris, la ville au cœur fiévreux. Et

là-bas, ses petites sœurs sont nées, et les quatre princesses ont grandi dans le palais impérial, comme des fleurs précieuses dans une serre opulente.

Maintenant, toutes les quatre, elles sont parties, accompagnant en Sibérie leur père déchu, leur mère flétrie. Que savent-elles, que pensent-elles, qu’éprouvent-elles ? Qu’ont-elles compris du drame affreux qui se termine, ou qui continue par cet exil dans la contrée maudite, que, depuis leur enfance, elles connaissent comme la contrée du châtiment légal, de la torture et de la mort pour ceux qui étaient coupables du crime de la pensée ? Avaient-elles jamais senti l’inquiétude dans leur âme de quelque trouble causé par l’instinct de justice ?

Tolstoï, Dostoievsky, Gorki, avaient-ils pénétré jusqu’à elles, malgré les précautions. Ont-elles respiré, malgré les portes et les fenêtres soigneusement surveillées, le tourment de l’âme russe, épars dans l’atmosphère comme un fluide mystérieux ?

Depuis que les révélations nous ont été faites des scandales de cette cour de Russie livrée à l’érotique domination du moine espion allemand, depuis que nous savons quelle fascination il exerçait sur la tzarine, l’ascendant qu’il avait pris sur son esprit débile, nous éprouvons une pitié alarmée pour ces quatre jeunes vierges, isolées dans ce mysticisme spécial, dont leur mère a subi l’ignominieuse folie, et nous frémissons comme du sacrilège le plus abominable à la pensée qu’elles ont pu n’en pas être absolument préservées. Heureusement, il y a des grâces particulières pour la jeunesse et pour l’innocence. Certaines souillures ne l’atteignent pas. La pureté est plus forte que tout.

Les quatre princesses ont accompagné leur mère, serrées contre elle, comme au temps des portraits triomphaux. Puissent-elles ne jamais voir en elle que la souveraine douloureuse, la mère en pleurs et ne jamais être mordues au cœur par le doute et par le soupçon.

Elles vont vivre, ensevelies vivantes dans la ville perdue au fond des steppes glacées, dans une solitude silencieuse, dans un paysage funèbre, victimes volontaires d’un long passé de crimes dont elles expient l’hérédité.

A l’âge de l’épanouissement, dans les félicités de l’amour et de la maternité, à l’âge où l’on peut réaliser cette trinité merveilleuse d’être à la fois épouse, amante et mère, elles disent adieu au monde, aux lieux aimés de leur enfance, aux rêves, aux désirs peut-être éclos déjà dans leur chair virginale. Olga, Marie, Tatiana, Anastasie, aimiez-vous déjà ? Celui que vous aimiez a-t-il pu vous suivre en exil ?

Princesses sacrifiées, sœurs de tant de princesses sacrifiées, depuis qu’il y a des empires et des guerres, peut-être vous n’aimiez pas la France, mais de cette France républicaine qu’on vous avait peut-être appris à craindre plus qu’à détester, une femme, qu’attendrit votre jeunesse charmante, plaint vos renoncements et vos souffrances.

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