GUERRIÈRES
Il nous -est bien difficile de savoir exactement ce qui se passe chez nous. A plus forte raison en pays étranger. Les êtres, leurs pensées, leurs gestes et les faits qui en résultent nous demeurent incertains et obscurs. Bien des fois, nous avons eu lieu d’être surpris en constatant comment nos artistes et nos littérateurs étaient jugés et appréciés par d’éminents critiques étrangers. Ça n’était pas cela, pas du tout cela, du moins d’après notre sensibilité à nous et sans doute, réciproquement, nous commettons les mêmes erreurs. Dans l’ordre moral, politique et social, nous devons nous méprendre de la même façon.
Les informations données par la presse sont incomprises ou tendancieuses. Chacun interprète à sa manière et tire de textes — incomplètement ou imparfaitement traduits — ce qu’il veut bien en tirer à l’appui de ses propres doctrines, avec cette préoccupation de les fortifier et de leur donner raison. Malgré les secours de l’électricité, avec ou sans fil, nous n’aurons peut-être jamais été plus mal renseignés les uns sur les autres que depuis la guerre, où les événements s’enchevêtrent et s’embrouillent, en des ondes propagées des quatre coins de l’univers.
Et si c’est une grande fatigue que d’essayer loyalement de connaître les nations, les peuples et les hommes, c’est une grande humiliation de s’apercevoir qu’on est tellement ignorant de la si brève période humaine pendant laquelle nous aurons vécu.
Allons, voici la Chine. Mais il y a aussi l’Espagne et qu’est-ce que c’est que cette réapparition du Monténégro ? Décidément, ils sont trop I
La Russie est certainement le pays qui nous a le plus troublés et tourmentés, le plus émus et le plus sollicités. Et, depuis le mois de mars dernier, c’est à elle que nous avons consacré tout l’effort de notre attention, tous les élans de notre sympathie. Et nous en ignorions l’homme qui en incarne l’âme, la conscience, la volonté.
Georges Pioch vient de nous révéler un Kerensky surprenant et inattendu.
Kerensky existait. Il était tout naturel, n’est-ce pas, qu’il fût là. Nous savions — à peu près — ce qu’il pensait, ce qu’il disait, ce qu’il faisait. Nous parlions de lui, nous savions son nom mais nous ne savions ni son être, ni sa personnalité, ni son visage, et nous n’avions pas pensé à nous en inquiéter.
Après tout, c’est peut-être la meilleure preuve de confiance et d’amour. On sait ce qu’il en a coûté à Eisa pour avoir voulu connaître Lohengrin. Il lui a dit à peu près : « Bonsoir, ma belle amie ! » Heureusement, M. Kerensky, révélé dans toute sa jeunesse ardente et séduisante, le visage éclairé par la lampe de Psyché, ne dira pas à la France : « Bonsoir, ma belle amie ! »
Enfin, il était bien entendu que les Russes ne voulaient plus se battre, que c’était fini, qu’ils en avaient
assez et que chacun des soldats s’en allait tranquillement retrouver sa chacune.
Or, il paraît maintenant que œ sont les chacunes qui s’en vont retrouver leur chacun, à la guerre, dans les tranchées, là où on meurt, là où on tue.
Un bataillon de femmes russes est parti sur le front. J’en ai été surprise, inquiète et déroutée. Est-ce bien exact, avons-nous bien compris, est-ce bien comme combattantes qu’elles sont parties P
(( Egalité dans la vie, égalité dans la mort. » Cela ne manque certainement ni de grandeur, ni de beauté. Quand on est une amazone, il faut l’être jusqu’au bout. Au lieu de frapper dans ses mains, tandis, que les guerriers se battent, au lieu de spécialiser son esprit de guerre dans des conférences ou dans des « thés », il est plus crâne « d’y » aller soi-même, de partager des périls dont on est exalté et de s’exposer à une mort qu’on trouve si belle, si glorieuse et si nécessaire. Oui, il est réellement trop facile d’afficher des opinions belliqueuses, des théories vengeresses, des impatiences exterminatrices, et d’avoir de l’héroïsme à l’usage des autres, quand on sait qu’on est dispensé par son sexe des sacrifices auxquels oes opinions devraient logiquement vous entraîner.
La mort d’une femme ne m’apparaît pas plus grave ou plus déplorable que celle d’un homme. Ce sont deux créatures vivantes et qui ont les mêmes droits à vivre.
Lorsque les avions, survolant une ville, lancent des bombes qui tuent des passants, l’assassinat est le même, que le passant soit homme ou qu’il soit femme. Il faudrait ne pas lancer de bombes sur les villes, voilà tout. Le crime est dans le geste et non
dans ses effets. Le meurtre d’un homme sans défense est réellement aussi odieux que le meurtre d’une femme ou d’un enfant, car il s’y affirme la même lâcheté faite de l’inégalité des forces, de la faiblesse de l’être qu’on supprime. Et la race a besoin tout autant de ses cellules mâles que de ses cellules femelles.
Non, non, cela n’est pas le risque de la mort qui me fait protester.
Mourir à côté de ses frères pour la même cause, pour le même idéal, s’offrir pour que s’établisse l’égalité dans la destruction, pour que la proportion des vides se fasse entre les enfants de la même patrie, c’est une résolution tragique mais généreuse, qui fait réfléchir et qui fait hésiter.
Mais il faut tuer aussi. C’en est la conclusion implacable, l’impératif catégorique. Ont-elles des poignards, des grenades, ces guerrières russes ? Seront-elles « nettoyeuses de tranchées » ? Plongeront-elles dans les flancs d’un ennemi surpris ou désarmé, le couteau à cran d’arrêt qui, paraît-il, est plus « en main » que la baïonnette ?-
On ferme les yeux et on se sent frissonner, et on «e demande avec épouvante où se réfugieront, sous notre ciel maudit, l’amour, la pitié et la maternité.
Femmes russes guerrières, ni mon cœur ni ma chair ne peuvent vous comprendre, et je donnerais beaucoup pour être sûre qu’on s’est chez nous mépris et sur votre rôle et sur vos intentions.