‹ Les quatre princesses errantesChapitre 27 sur 45 · LE CONTE DE TATIANA ROMANOFF · texte numérisé non relu

LE CONTE DE TATIANA ROMANOFF

Des quatre, cetait elle qui avait les regards les plus malicieux, le sourire le plus mutin, du moins sur les portraits où elles étaient toutes les quatre autour de leur mère. Je la voyais brune, je ne sais pourquoi, puisqu’on ne voit pas les teintes sur les photographies. Mais on accorde plus volontiers la malice aux brunes qu’aux blondes. On dit les blonde» plus rêveuses et les brunes plus pétillantes. Elle était partie avec ses trois sœurs, suivant leurs parents déchus dans leur exil sibérien. Et je m’étais émue pour elles, pour ces quatre jeunes filles prises dans les remous de la plus violente tempête qui puisse secouer une nation : « A l’âge de l’épanouissement dans les félicités de l’amour et de la maternité me disais-je, à l’âge où l’on peut réaliser cette trinité merveilleuse d’être à la fois épouse, amante et mère, elles disent adieu au monde, aux lieux aimés de leur enfance, aux rêves, aux désirs peut-être éclos dans leur chair virginale. »

Mais Tatiana n’a pas voulu dire adieu au monde. Elle s’est évadée de l’exil sibérien.

A vrai dire, elle a été vite. Il y a une huitaine de jours, on la signalait au Japon, et la voici maintenant h Londres, prête, paraît-il, à retourner en Amérique.

Les voyages n’effraient pas sa jeunesse. Sur les circonstances de son départ du château-monastère, sur sa traversée de la Sibérie, cette contrée au nom tragique, nous ne savons rien et notre imagination peut inventer toutes les péripéties, toutes les aventures, d’un troublant roman russe.

Que s’est-il passé, dans cette jeune tête, dans jeune cœur ? Elle a vingt ans I

Elle est du pays des résolutions extrêmes, de logique la plus rigoureuse, de l’idéalisme le plus passionné, du pays où l’on met ses actes en accord avec ses paroles, ses paroles en accord avec ses opinions, où l’on méprise les contingences ; du pays où l’on fait publiquement amende honorable, où l’on s’en fuit vers la liberté, vers la fraternité ; du pays où les femmes abandonnent tout : famille, amour, rang social, pour se consacrer à l’Humanité ; du pays où l’on prophétise.

« L’Europe ne nous comprend pas... Nous prophé tisons, nous autres croyants, que, seule, la Russie sera capable de résoudre la question de l’alliance humaine, mais après quelle aura versé beaucoup de son sang à elle, car, encore une fois, l’Europe naît sa pensée. j>

Dostoïevsky écrivait cela, en août 1877.

Dostoïevsky, Tolstoï ont-ils pénétré jusqu’à l’âme de Tatiana, malgré les précautions prises, malgré les sentinelles et les policiers du palais de Tsarkoïé-Sélo ?

On dit qu’elle fréguentait les meetings socialistes depuis qu’elle était en exil, et qu’elle va faire conférences.

Qui sait ? Elle en a tellement vu, elle en a probablement tellement deviné dans cette cour tombée au

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dernier degré de la démence et de là débauche, qu’elle a eu soif des humbles et des pauvres. Si elle a soupçonné toute la misère, toute la souffrance du peuple immense livré à la cruelle tyrannie, à l’absolutisme féroce d’une caste, d’une famille dont elle portait les crimes avec le nom, peut-être elle a donné raison aux révolutionnaires contre les tsars. Elle n’a rien voulu garder de commun avec eux. Elle a bâillonné en elle la voix du sang, d’un sang mêlé du sang de millions de martyrs.

Elle a coupé les liens qui l’attachaient encore à ceux qui lui ont infligé l’hérédité de leurs péchés et elle s’est affranchie. Comme son aînée, la mystérieuse Isabelle Eberhardt, Russe, elle aussi, mais par sa mère, elle a pris des habits d’homme et elle a coupé ses cheveux.

Ne souriez pas, car chez nous, en France, nous savons qu’il peut exister de ces héroïnes exaltées qui partent pour accomplir une mission sacrée. La différence des siècles fait la différence des desseins, des efforts et des causes finales.

Tatiana Romanoff veut se consacrer à ceux de son pays, victimes de la guerre. Ils sont des millions et des millions. Elle sait leur faim, leur froid, leurs larmes. Elle veut parler pour eux ; elle veut que sa personne, que ses idées, que sa parole, leur vaillent des sympathies et des secours. Elle veut racheter le mal qui leur a été fait par la faute des siens.

On dit qu’elle épousera un tzigane ou un cowboy. Pourquoi ? Pourquoi la railler dans son cœur et dans sa chair d’enfant de vingt ans ? Qui sait le drame qui s’est joué en elle, qui sait le combat qui s’est livré dans sa conscience ? Elle est partie, elle a fui à l’aube

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de sa vie, comme Tolstoï a voulu fuir au soir suprême^ Et là-bas, dans l’exil sibérien, il n’y a plus que trois princesses qui regardent avec mélancolie l’horizon lointain pour lequel Tatiana, leur sœur, les a laissées et délaissées.

Et voilà que tout ceci n’est qu’un conte. Voilà que ma songerie n’est que divagation. Voilà que les variations de ma pensée sur ce thème russe ne sont que variations inutiles, que vaine sentimentalité, que crédule attendrissement.

Il n’y a ni drame, ni combat, ni évasion, ni fuite vers la Liberté, vers la Fraternité. Tatiana Romanoff est restée prisonnière et des tzars et de ceux qui ont vaincu les tzars, et de sa naissance et d’elle-même.

Mon Dieu, rien n’est donc vrai de ce qui aurait pu mettre un peu de charme et de poésie dans l’égoïste férocité répandue sur le monde ! La fuite de Tatiana Romanoff n’est qu’une fausse nouvelle, une fausse nouvelle de plus.

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