LE SEXE FAIBLE
Au moment de la déclaration de la guerre, et ceci se passait dans des temps très anciens, il y avait sur la place de la Gare, parmi des baraques foraines, un petit théâtre qui m’avait intéressée parce qu’il s’appelait « le Théâtre Molière ». Un beau patron, n’est-ce pas, pour de modestes comédiens ambulants, et qui indique tout au moins des ambitions et des espoirs qui ne sont point vulgaires. Lorsque la mobilisation fut ordonnée, tout le village forain de la Place de la Gare fut démonté, disloqué, dispersé, et « le Théâtre Molière » dut se mettre dans des caisses comme le cirque, comme la confiserie, comme les tirs à la carabine — et comme les chevaux de bois.
C’était le temps où les éditions de journaux se succédaient d’heure en heure, temps des superstitions et des légendes. C’était, dans la stupeur, et dans l’écroulement de tout, le besoin fiévreux de nouvelles, la soif jamais calmée de « savoir », le désir de franchir l’espace, de percer les ténèbres, de supprimer les distances, de lutter contre l’étouffante sensation d’être séparé du monde, car les trains de voyageurs étaient è peu près suspendus et les courriers ne venaient plus. On se jetait sur les journaux, déçu et dégoûté chaque fois, mais incapable de résister à la tentation de l’édi-
tion prochaine. Des feuilles improvisées : La Dernière Heure , La Dernière Dépêche , vécurent ainsi quelque» semaines.
Ce qui fait le malheur des uns fait le profit des autres. Tous les comédiens, tous ceux que la mobilisation n’appelait point immédiatement, toutes les comédiennes du « Théâtre Molière » se firent vendeurs et vendeuses de journaux. Le métier rapportait bien et permettait d’attendre des temps meilleurs.
Et puis, les journaux se sont calmés. Eux aussi, ils se sont habitués, et, s’ils sont demeurés aussi' fabuleux, ils le sont avec plus de sang-froid, plus de méthode et plus de réflexion ! Et puis, hélas, les années ont passé. Les comédiens et les comédiennes du théâtre Molière s’en sont allés chacun et chacune à son roman tragique.
Une seule comédienne a persévéré. Son mari est mobilisé, simple soldat d’infanterie. Elle est restée ici, avec sa petite fille. Pourquoi s’en aller chercher fortune ailleurs puisque la vie était possible ici pour son enfant, pour elle, et pour les envois nécessaires au soldat P
C’est une grande jeune femme. Je l’ai vue l’autr* jour. Malgré les lourds souliers crottés, le manteau de pluie fripé et les châles qui enveloppent ses épaules et sa tête, elle a de l’élégance. Sous ces paquets de lainage, on devine la noblesse d’un corps souple, et le visage, bien qu’un peu fatigué — elle tousse, elle a la grippe — est rieur et intelligent, avec de beaux traits réguliers.
Tous les jours, à trois heures et demie du matin, elle est à l’arrivée des journaux de Paris, tirages spéciaux pour la province, puis à la sortie des presses de
nos journaux du matin. Elle en charge sa bicyclette et elle part en tournée. D’abord aux portes de l’arsenal où elle a la clientèle des équipes de nuit, ensuite dans les faubourgs, et dans les environs de la ville, dans les petits pays où elle arrive quelquefois devant que les chandelles des bureaux de tabac ne soient allumées. Vers dix heures ou dix heures et demie, elle a fini sa tournée. Elle rentre chez elle, redevient ménagère et mère et repart au train de trois heures aprèsmidi pour l’arrivée de ce que nous appelons nos journaux du soir. Et cela, tous les jours, et par tous les temps, par la pluie, par la neige, que les routes soient gelées ou couvertes de boue, dans les ténèbres glaciales ou ruisselantes des soirs et des nuits d’hiver, seule sur les routes, à la garde du silence et de la solitude.
Et le dimanche, quand elle s’offre quelques heures de répit pour promener sa petite fille, soigneusement coiffée, gentiment mise dans une robe discrètement à la mode, elle reprend l’allure distinguée qui sans doute autrefois, dans l’humble théâtre de la Place de la Gare, lui valait les rôles de Bartet.
Elle est une entre des milliers. Car il y a celles des arsenaux, celles des tramways, celles des ateliers de confection.
Elles sont le sexe faible, l’Enfant ma^de, l’Eternelle Blessée. Celles qui n’ayant pas la force ne peuvent avoir les droits ; celles qui n’ont qu’à se soumettre aux lois sociales et aux impôts ; celles à qui on a arraché la chair et le cœur, le pain et le vin, sans même daigner les consulter.
« Femmes, des enfants, et non pas des conseils. »
Mais que celles qui ont fait preuve d’une telle force
d’âme et de caractère, d’une telle endurance physique, d’une telle énergie de tout l’être, refusent désormais de laisser inactives et inemployées les richesses qu’elles ont découvertes en elles.
Et que, après la guerre, puisqu’il faudra bien que la guerre ait une fin, côte à côte avec ceux qui reviendront et qui pour le moment acceptent tout, soutenus par la Grande Espérance que « c’est la dernière fois », elles emploient leur force à lutter contre le mai, contre la haine, à imposer l’amour, le respect de la vie humaine et la Paix, la divine Paix.
J’en ai connu beaucoup. Et vous en connaissez sûrement beaucoup aussi. Elles sont mortes en quelques jours. Elles sont mortes de fièvres qui paraissaient bénignes et qui les ont emportées vers le septième ou huitième jour. Elles sont mortes en couches. Elles semblaient bien portantes ; elles ont mis au monde de beaux enfants viables, et puis, elles sont mortes. On ne sait pas pourquoi. On dit, pour quelques-unes, qu’il n’y avait pas de médecin dans le petit pays, dans la petite ville ou elles ont accouché. Peut-être, s’il y avait eu un médecin, elles seraient mortes tout de même... D’autres ont langui pendant plusieurs mois. Un ver rongeur mystérieux qui était en elles a fait son horrible et souterraine besogne.
Elles ne s’en sont pas aperçu ;'elles pensaient trop à autre chose. .
Je me souviens. C’était la première année de la guerre. Les permissions n’existaient pas encore. Je devais tenter de me rapprocher de l’absent. C’était défendu, je le sais bien, mais nous l’avons toutes fait, toutes celles qui l’ont pu... Il m’avait écrit : « Il faut aller voir, avant de partir, la femme de mon pauvre camarade X... Elle est malade; il est très inquiet ; il aura comme cela des nouvelles immédia-
tes. » J’y suis allée, et l’on m’a répondu : « Madame est morte ce matin. »
Elles avaient trop souffert. Il y a d’abord eu la séparation, l’arrachement, cette chose horrible qu’il a fallu vivre, d’une cruauté telle qu’on se demande comment le cœur ne s’en brise pas. Et, cependant au moment de la séparation, elles ne « savaient » pas, personne ne « savait ». C’était l’inconnu. C’est à peine si on pouvait réaliser que « cela » allait tuer. Elles ne savaient pas la longueur de l’épreuve solitaire, l’horreur sans nom des massacres par centaines de milliers, les souffrances des hivers, un premier, un second, un troisième hiver, par la glace, par l’eau, par la boue. Elles ne savaient pas l’Orient, la soif de Gallipoli, la faim des défilés du Vardar, la Méditerranée, les sous-marins, l’abomination de la distance et du silence ajoutées à toutes les abominations. Elles ne savaient pas la terreur folle et constante du projectile, celui dont la trajectoire est marquée de toute éternité, et qui tue, en plein front, en plein cœur.
Alors, ce furent les nuits d’insomnie dans l’angoisse épuisante de ne rien pouvoir, d’être la proie sans défense possible du souci qui torture et qui désespère ; la peur dans cette solitude des nuits sans personne pour rassurer ou partager ses craintes. Ce furent les pressentiments qui font pâlir et trembler le cœur et donnent des sueurs d’agonie, les désespoirs du silence au moment des attaques, des courriers suspendus ou ralentis — et les superstitions. Cent fois la certitude irraisonnée que tout était fini, et puis la lettre qui vient et qui redonne de l’air respirable au moment où l’on étouffait.
Elles ont connu la joie délirante des retours, des permissions — répit du supplice, à peine le temps laissé par « lè Bourreau » de sentir qu’on ne souffre plus — et puis tout de suite l’épouvante du départ ; l’affreuse, la crucifiante pensée, à la minute où la chère silhouette bleue s’éloigne emportée par le train, où les yeux mêmes ne peuvent plus en toucher les conoturs que « c’est pour la dernière fois ».
Quel cerveau solide et quelle sensibilité équilibrée faut-il avoir pour résister à cela !
Peu à peu leur force de résistance s’est usée ; la source de leur courage s’est tarie.
Elles étaient jeunes, elles semblaient bien portantes, et même on les entendait rire dans les moments d’accalmie des attaques, de régularité des courriers. Mais derrière cette façade intacte en apparence, il y avait des lézardes profondes, au cœur d’avoir trop palpité, aux poumons d’avoir trop haleté.
L’épouvante de la mort était tout autour d’elles, en elles, pour l’être qui était tout l’amour de leur âme et de leur chair, et, pendant que leur pensée était tendue vers lui, dans un illusoire effort de protection, elles n’ont pas senti que la mort les guettait et les envahissait, et, pour la lutte suprême, les avait désarmées.
Elles sont mortes, jeunes mamans, jeunes épouses, et, derrière leur cercueil, on a vu un mari en uniforme bleu, stupide de douleur, les épaules courbées sous la volonté du Destin.
Et, à peine le cercueil descendu dans la terre, il a dû repartir là-bas, lui aussii, dans la terre, laissant derrière lui les enfants orphelins.
Maudite soit la guerre qui permet de telles atrocités !
Maudite soit la guerre qui rend la maladie plu» grave en séparant les époux des épouses !
Maudite soit la guerre qui rend la mort effroyable en séparant les pères des enfants I
Et maudits soient les mauvais bergers, les mauvais conducteurs de peuples qui alourdissent de toutes leurs ambitions, de toute leur tyrannie féroce, le poids de la misère humaine !