‹ Les quatre princesses errantesChapitre 29 sur 45 · LES LARMES DE MISS RANKIN · texte numérisé non relu

LES LARMES DE MISS RANKIN

Miss Rankin, membre du Parlement américain, députée de l’Etat de Montana, inaugurait son mandat législatif dans des conditions particulièrement tragiques. Pour la première fois une femme siégeait parmi des hommes, seule dans l’univers appelée et consultée en un instant d’une grandiose solennité. Elle devait se prononcer pour ou contre l’intervention armée de son pays dans le conflit qui bouleverse et qui ravage la terre tout entière. Au moment de parler, les sanglots ont étranglé sa voix, et, suffoquée par l’émotion, elle s’est affaissée en larmes sur son banc de députée. Elle n’a pas voté la guerre.

La plupart des journaux en France, ont témoigné à Miss Rankin de la sympathie et du respect. « Il ne faudrait pas être Français, dit le journaliste du Temps , pour se refuser à saluer cette femme en pleurs. » On n’aime pas beaucoup chez nous les énergumènes et les viragos. Pourtant quelques journaux ont fait entendre une note différente. « Ce premier vote d’une élue, dit l’un d’entre eux, ne manquera pas d’impressionner défavorablement ceux des féministes qui ne tombent pas dans le panneau du pacifisme. Politique et sentiment sont deux. » Et allez donc ! Nous l’at-

— ii4 —

tendions, ee jugement péremptoire, cette condamna tion implicite du vote et de l’éligibilité des femmes. L’occasion était trop bonne, du moins en apparence, pour que les adversaires du suffrage n’en profitent pas immédiatement.

Les femmes... des êtres qui ne peuvent même pas dominer leurs nerfs. Vous voyez bien, on les prend sur le fait. Elis ne sont même pas capables de voter la guerre.

Politique de sentiment I Eh ! mon Dieu, pourquoi pas ? Pourquoi les femmes au lieu de protester, d’expliquer, de chercher à se défendre, pourquoi ne s’en glorifieraient-elles pas ?

Quand on constate les résultats d’une politique, qui, paraît-il, ne fut pas de sentiment, il n’y a pas lieu de chanter victoire et il serait peut-être temps d’essayer de pratiquer autre chose.

La planète, mère et nourrice des hommes, en plein chambardement. Le sabotage de tout ce que nous avions conquis et réalisé, à travers les siècles, à la sueur de notre front, de tout ce que nous avions enfanté dans la douleur. Une ère catastrophique comme la race humaine n’en connut jamais. Les choses les plus sacrées, profanées, saccagées. Le sombre et furieux massacre de millions d’hommes — la ruine, la misère, la torture, la souffrance, l’horrible souffrance qu’on n’a même plus le courage d’imaginer. Le règne de la mort à la surface du globe, la mort des êtres, la mort des villes, la mort des champs ; le froid et la faim pour ceux qui échappent au fer et au feu. Le charbon et le blé, lumière, chaleur et pain, engloutis, perdus, taris dans les flots et dans le sol nourris de cadavres et de sang.

Voilà le bilan d’une politique où les femmes n’eurent point de part et qui ne fut pas, les hommes s’en vantent, une politique de sentiment. Les larmes de Miss Rankin ont exprimé enfin publiquement, officiellement, politiquement, la peine muette, la réprobation silencieuse de toutes les femmes — elles qui, selon la parole du président Wilson, dans son message pour la paix « n’ont pas encore eu l’occasion ni -les moyens d’exprimer leurs vrais sentiments ». Ce sont les épouses, les mères, les sœurs, les amantes qui ont pleuré et sangloté par les yeux, par la poitrine oppressée de Miss Rankin. C’est leur âme à toutes qui s’est affirmée. C’est la pitié, la tendresse, l’amour qui ont manifesté leurs droits avec les seules armes qu’ils puissent opposer à la férocité, à la cruauté, à la folie du carnage et de la destruction. Ces larmes brûlantes tombent, lourdes d’angoisses, de reproches et d’espoirs sur les haines homicides où s’obstinent les hommes.

Dans les légendes, les larmes des princesses douloureuses devenaient des joyaux d’un prix inestimable et d’un pouvoir miraculeux. Comme on voudrait que les larmes de Miss Rankin puissent devenir le talisman qui briserait l’infernal enchantement dont les hommes sont les instruments et les victimes I

Non, Miss Rankin n’a pas voté la guerre. Une femme ne peut pas voter la guerre, cela n’est ni son rôle ni son devoir. La femme ne peut pas prononcer ellemême l’arrêt de mort de son enfant, qu’il soit né ou qu’il soit à naître. Si la nature a voulu que nous ne soyons que des flancs, ainsi qu’on nous le répète depuis la création du monde, la nature nous oblige à être les gardiennes et les protectrices des fruits de nos

— ix6 —

entrailles. Pour cette guerre-ci, hélas ! il est trop tard. Nous n’avons rien pu, nous ne pouvons rien, que pleurer. Mais nous ne voterons jamais la guerre, et c’est pour cela que nous voulons voter.

Page 1