LA FEMME EST UNE LOUVE POUR LA FEMME
Tous les journaux ont consacré de longs comptes rendus et de longs commentaires à la grève des midinettes. Ils lui ont fait un succès de curiosité, de pittoresque, de galanterie. Le sujet s’y prêtait. Des milliers et des milliers de femmes jeunes, gracieuses ou charmantes qui manifestent crânement, qui réclament avec énergie, mais avec bonne humeur, le droit de pouvoir vivre de leur travail, cela ne peut que provoquer l’intérêt et la sympathie. La plupart des journalistes ont été les chevaliers servants de nos amazones de l’aiguille, et quelques-uns d’entre eux dépassant la galanterie, l’ont été avec toute la gravité, toute l’attention, toute l’émotion que cet événement réclame, ear il est grave et émouvant en ses causes et probablement considérable en ses conséquences.
Aussi n’est-ce pas sans surprise qu’on a pu lire dans un journal hebdomadaire un écho rappelant aux midinettes que, si elles sont intéressantes, les grandes dames le sont aussi ; que c’est très joli, la semaine anglaise, mais que la livraison des robes pour le Grand Prix et le Derby est essentielle dans l’économie générale des mondes.
Dans un autre journal hebdomadaire, sous une
signature féminine, on lit une exhortation à la patience, faite aux ouvrières au nom du patriotisme. Le patriotisme a vraiment bon dos. Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi le patriotisme ne serait exigible que d’un seul côté, car s’il est patriotique d’accepter les privations et les épuisements, il serait peut-être patriotique également d’accepter le retard d’une robe.
Et puis ajoute-t-on sous la même signature féminine, les midinettes ne sont pas les seules, il y en a d’autres qu’elles qui sont malheureuses et qui ne disent rien. Le bel argument, ma foi I Est-ce une raison parce qu’il existe de nombreuses injustices dans notre édifice social, et parce que la résignation en est la cause principale, pour ne pas essayer d’extirper l’une de ces injustices quand l’occasion s’en présente ? Et si personne ne commence jamais, cela durera jusqu’à la fin des siècles. D’ailleurs, vous le voyez, les midinettes ont commencé et elles ont été suivies. Les autres malheureuses de la couture, des maisons de banque ou des bureaux ont osé se mettre en grève à leur tour. Il suffit de donner le bon exemple.
La vérité est qu’on est étonné et scandalisé que les femmes, toutes les femmes, les riches et les heureuses surtout, ne se soient pas solidarisées avec les ouvrières, qu’elles n’aient pas clamé leur indignation à la révélation qui leur était faite de ces misérables salaires, de ces salaires de famine, qu’elles n’aient pas proclamé, au nom de la justice, que les grévistes avaient raison, qu’elles ne se soient pas jointes à elles pour aller conspuer les patrons et pour les menacer de la grève des clientes s’ils ne cédaient pas immédiatement.
Comment garder sur le dos une robe de prix, sur
ll 9
la tête un chapeau de luxe, comment accepter plus longtemps d’être une grande dame élégante, quand on n’ignore plus que cette élégance est nourrie de chair jeune et fraîche, flétrie avant l’âge par un labeur dérisoirement payé.
Certainement l’homme a été l’ennemi, l’adversaire de la femme et il fait durement peser sur elle la loi du plus fort. Mais on se demande si la femme n’est pas pour la femme une ennemie plus cruelle encore. La femme I Elle qui sait ce que c’est que d’être une femme, qui connaît ses douleurs, ses peines et ses maux secrets, ses tentations et ses défaillances, ses pudeurs et ses renoncements et qui ne devrait avoir pour elle-même — en la personne des autres femmes — qu’indulgence, pitié et bonté.
Ce sont elles, les riches, les heureuses, les oisives, qui ont tous les mépris, toutes les insolences pour la femme qui doit gagner son pain, quelle soit servante, ouvrière ou institutrice, qui trouvent tout naturel qu’elle soit mal nourrie, qu’elle vive dans une soupente, qu’elle porte leurs vieilles robes, quelle n’ait jamais un instant de repos, de répit, de solitude, qu’elle n’ait jamais la permission de ne rien faire — ou bien d’aimer. A celle-là toutes les misères, toutes les détresses morales et l’exigence de toutes les vertus. La femme riche et satisfaite n’a pas de sévérités, pas de dégoûts suffisants pour la mauvaise conduite de l’ouvrière, qu’elle soit d’usine ou d’atelier. On n’a droit à certaines joies, à certains plaisirs que lorsqu’on a l’argent.
C’est la femme qui est le plus dangereux adversaire du féminisme. Complice de l’homme par ignorance, par timidité ou par routine, ce qui est remédiable,
mais aussi par calcul, par coquetterie, par paresse, par jalousie aussi pour toutes les concurrences nouvelles qui en pourraient naître.
Mais voici le féminisme spontané, fruit des entrailles douloureuses de la foule féminine. Il « fera » par lui-même. Par l’union, par la volonté, par la bravoure, il arrachera ce qu’il a été impossible d’obtenir au nom de la bonté en vingt siècles de christianisme.