DEUX FEMMES
Elle habite en haut, dans les mansardes. Nos maisons provinciales n’ont pas de sixième, ni de septième. Seulement des quatrièmes ou des cinquièmes habités, non pas comme à Paris par les domestiques, mais par de petits ménages d’ouvriers. Ce sont de très belles mansardes, grandes, bien aérées, mais chaque ménage n’a tout de même que la sienne pour lui et ses enfants, aussi nombreux qu’ils soient. On entend dans l’escalier le bruit des galoches des petits gosses. Ils se laissent même aller à écrire sur les murs notre mot national ! La maman monte les brocs d’eau ou les seaux de charbon, péniblement, jusque làhaut, et il y a, sur chaque marche, des flaques d’eau et de la poussière noirâtre. Evidemment, cela enlève de F élégance luxueuse et cossue à nos maisons, mais cela les rend plus familières, plus proches des humbles, plus semblables à la vie vraie.
Elle montait devant moi. Elle revenait de l’atelier. Elle se retourna. Elle était lasse et un peu pâle ; les veux simplement et soigneusement coiffés, le visage joli encore malgré la lassitude. Elle me dit : « Ah ! j’étais sur le point d’aller vous trouver, à cause de
cette carte de pain que je dois reporter à la mairie ces jours-ci. Il y a une phrase pour la farine à laquelle je ne comprends vraiment rien et personne de nous n’y a rien compris. Je pensais que vous voudriez bien m’aider. »
Je lui dis que je vais monter avec elle. Chez elle, dans sa mansarde, c’est propre et luisant comme un Peter de Hoog. Deux grands lits, celui de ses fils, et le sien, son lit conjugal, tous deux recouverts d’un dessus très blanc. Une toilette coquettement arrangée avec du linge et des rideaux frais, et, devant la cheminée, le fourneau, la batterie de cuisine, sommaire mais brillante, astiquée.
Elle cherche dans une boîte où elle met sa correspondance et tout en cherchant, elle me dit : « Oui, madame, ils l’ont renvoyé là-bas, dans les Flandres. Il a 46 ans. Il vit dans l’eau et dans la boue. Ils y enfoncent jusqu’à la poitrine, et ils n’ont pas d’abri. Au-dessus d’eux, c’est un bombardement continuel. Ils sont sous une voûte de feu. Elle éclate sur eux ou à côté. Elle les tue ou ne les tue pas. Et il a froid. Il faut bien que je lui envoie un autre chandail pour cet hiver. Le sien est usé et tout est si cher, si cher. Heureusement, mon aîné a 17 ans et il commence à gagner un peu et puis il est nourri. Si je n’avais pas oette angoisse qui ne me quitte pas, ces grands coups dans la poitrine au moment du facteur, ces tremble ments dans les genoux, je serais vaillante et je pourrais encore travailler davantage... Mais non, madame, ça n’est pas si propre que cela, ça n’est pas propre et joli comme c’était « avant ». Mais le soir, voyez-vous, je n’en peux plus et je fais seulement le nécessaire
comme nettoyage et comme raccommodage. Au moins quand j’ai réussi à m’endormir, j’oublie... »
Et avec un regard d’amour tout autour d’elle : « On était si heureux ; on ne demandait rien qu’à vivre modestes les uns avec les autres. Comment peuton arracher ainsi les hommes et les pères à leur foyçr ! » Et les larmes montent à ses yeux et roulent sur ses joues pâles, larmes lourdes et résignées.
Elle est venue à moi, dans la rue, tout en noir, — un deuil usé, trop mince pour la saison déjà froide — des yeux énormes dans un visage tragique, les cheveux blancs, le sourire douloureux. Je ne la reconnaissais pas. Mon Dieu, c’est elle ! Je me souviens, je la retrouve. C’était il y a une douzaine d’années, un essaim de brillantes jeunes femmes de l’état-major du général D... Elle était l’une des plus charmantes. Son mari a été tué. L’aîné de ses quatre enfants — comme ils étaient jolis, tous les quatre, si blonds et si bouclés — est aspirant d’infanterie. Il est sur l’Aisne en ce moment-ci. Tout ce qu’elle possédait était à Longwy et, pour vivre avec ses quatre enfants, elle a sa pension de veuve de capitaine. Deux mille francs pour' vivre, avec ses quatre enfants I
« Je cherche du travail, me dit-elle, mais je ne suis pas forte et j’ai dû renoncer aux usines et aux ateliers. Je ne suis préparée à rien. On ne nous avait élevées que pour l’oisiveté, le mariage et le monde. Ah ! non, je ne veux pas élever ma fille comme cela. Du reste, je ne le pourrais pas. Mais j’aurais voulu trouver un emploi dans une ville où il y a un établissement d’enseignement féminin. Je voudrais la
garder auprès de moi. Mon fils, aîné au feu, les deux autres internes : je n’ai plus qu’elle à embrasser quand la douleur et l’angoisse m’accablent. Ça me serait dur de m’en séparer. »
Et les larmes montent à ses yeux et roulent sur ses joues pâles, lourdes et résignées.
Oh ! ces visages exsangues, ces traits ravagés, ces cheveux blancs, ces larmes de femme qui coulent comme le sang d’une blessure, ces larmes qui sourdent comme d’une nappe souterraine que le tremblement de la voix suffit à faire déborder, les hommes n’auront donc pas enfin le remords de ces larmes-là I
Epoux, vous n’aimez pas vos épouses ; pères, vous n’aimez pas vos filles:! fils, vous n’aimez pas vos mères ; hommes, vous n’aimez pas les femmes !
Depuis des millénaires, les souffrances de leur chair et de leur âme vous sont indifférentes. Leur âme, il y a si peu de temps que vous leur en accordez une que vous l’oubliez, tout naturellement, et leur chair est frappée de malédiction depuis la genèse. Et maintenant encore, après la terrifiante leçon de ces trois années écoulées, vous parlez du droit des peuples, vous parlez au nom des peuples et vos mères, vos femmes et vos filles réclament encore les droits auxquels elles ont droit, seuls garants de souffrances, de misères et de larmes qui ne vous émeuvent point.