LA SORTIE DE L’ARSENAL
C’est là-bas, très loin, dans les faubourgs. On parle de l’arsenal, en ville, comme de quelque chose de mystérieux, de puissant et de redoutable. On dit : <( S’il sautait ! » On dit : « Nous pourrions bien avoir la visite des zeppelins, car, enfin, c’est un des arsenaux les plus importants de France » et on est à la fois flatté et assez inquiet. On a ri, bien sûr, lorsque le maire a fait publier des instructions en cas d’arrivée des zeppelins, parce qu’il faut bien prendre des airs dégagés, mais, au fond, on n’est pas très tranquille. On est un peu dans l’état d’esprit de Mme de Chateaubriand qui aimait mieux voyager avec un assassin qu’avec un revolver. Les Allemands sont bien loin, n’est-ce pas, et l’arsenal est bien près, bien qu’il soit là-bas, très loin, dans les faubourgs. On sait que, depuis la guerre, il a été doublé, triplé, quadruplé en surface ; les ateliers, les magasins se sont multipliés. On a fait rapidement des travaux considérables et les murs, longs de plusieurs kilomètres, qui l’entourent et qui en font une cité interdite, sont des murs derrière lesquels il se passe beaucoup de choses très dangereuses.
L’arsenal est situé dans ces quartiers où les villes relèguent ce qu’on ne met pas dans son salon, parce
que ça fait du bruit, de la fumée, parce que ça dégage des mauvaises odeurs, parce que ça n’est pas élégant ou parce que ça fait honte : du côté des usines, des casernes, des magasins, de la gare et des prisons. Pour y arriver, il faut marcher longtemps le long de la tranchée du chemin de fer ; on traverse des voies réservées à l’autorité militaire ; on passe devant des postes qui surveillent ces voies ; on est dominé par des montagnes de caisses d’obus et de cartouches. Des locomotives sont sous pression, prêtes à emmener les trains de munitions lorsqu’ils seront chargés.
Et voici qu’on arrive sur une petite place devant la porte. On dirait la place d’un village un jour « d’assemblée )>. Il y a des marchands ambulants, des baraques, des éventaires ; on cuit de la saucisse et de la galette, on vend du tabac, des échaudés, des amandes, des cordons de réglisse qui ressemblent à des cordons de souliers, des cordons de souliers qui ressemblent à des cordons de réglisse, et des bonbons « d’autrefois », des pastilles de menthe tricolores, des cerises en sucre rouge.
C’est l’heure de la relève d’une des équipes, celle qui travaille de 6 heures du matin à 2 heures de l’après-midi, et il sort de l’arsenal une foule dont on ne saurait se faire une idée dans les rues mornes de la ville engourdie et sur ses places distinguées.
Il sort interminablement des hommes et des femmes, par milliers. Les femmes, « en cheveux », les épaules couvertes d’un châle ; les hommes, coiffés de casquettes, vêtus de pantalons et de vestes de gros velours, avec des chandails sous le veston. Les femmes portent un panier ; les hommes ont une musette en bandoulière. Dans ces paniers et dans ces musettes.
on aperçoit une bouteille vide, un « quart », un reste de pain. Les hommes vont assez lentement, d’un pas calme ; ils ont allumé .leur pipe dès la porte franchie. Ils y ont pensé pendant huit heures, à cette pipe ! Ils ont des visages rudes, ils ont l’air fatigué, ils sont silencieux. Les femmes semblent bien plus pressées. Elles marchent vite, bavardent et s’interpellent. Les plus jeunes rient aux hommes au passage, et les matrones envoient des plaisanteries assez salées.
Et ils défilent, ils défilent toujours. Tout d’un coup, parmi eux, des centaines d’êtres étranges, comme lumineux. Leurs cheveux, leurs visages, leurs mains ont des lueurs et des reflets de cuivre et leurs vêtements ont pris des teintes inconnues.
Il faut bien dire que ce sont des rouges, des verts, des violets, des jaunes, puisqu’il n’existe pas d’autres mots, mais ce sont des rouges, des verts, des violets, des jaunes à faire rêver des ensembliers cubistes. Ce sont les équipes spéciales qui travaillent à la mélinite. Le temps, disait Alphonse Allais, verdit les vieilles redingotes et rougit les vieux chapeaux hauts de forme. La mélinite a des fantaisies colorées d’un effet non moins extraordinaire, selon qu’il s’agit de pantalons de velours ou de tricots de laine, d’un frais visage de femme jeune ou de mains calleuses d’ouvrier.
On m’affirme que cela n’est pas dangereux cette action chimique de la mélinite sur la peau et je veux bien croire qu’on en est sûr.
Et ils défilent, ils défilent toujours, hommes et femmes inconnus de la plupart de ceux pour lesquels ils peinent tous les jours et toutes les nuits. Si l’arsenal sautait !
Je suis là. Ils me regardent avec indifférence ou curiosité, mais sans aucune bienveillance. Pourtant, je n’ai au cœur pour eux tous que fraternelle sympathie. Sans doute, je n’ai pas mérité qu’ils le ou qu’ils s’en soucient.
Je sens en moi un sentiment de détresse impuissante, de solitude découragée — de la timidité devant leur force latente, presque un remords de leur patience.
Ils défilent, ils défilent toujours, et je m'en vais, triste à pleurer.